Chap. VII
anomalies et d'autres semblables qui fourniront à de prochains idéalistes* le thème d'argumentation si originales en faveur de la non extériorité des choses sensibles, amènent Norris aussi près que possible de cette thèse radicale. Il découvre en de tels faits la preuve que « l'hypothèse op- » tique » est vouée à un inéluctable échec. La lumière n'a pas plus de titre que tout autre élément matériel à la dignité causale ; entre la chose extérieure et l'esprit elle n'institue nulle transition. Avec elle ou sans elle, corps et pensée demeurent dans le même éloignement l'un de l'autre. La lumière aura beau briller, elle ne fera pas à elle seule surgir une perception. Vous aurez beau croire à une matière, les Idées n'en découleront pas.
Si nous avons établi que l'intelligence n'empruntait rien au monde naturel, gardons-nous d'admettre la proposition réciproque. Sur ce point, Norris nous a dès longtemps édifiés. Sans l'interposition des idées, les choses corporelles nous échapperaient éternellement. Situées hors de l'esprit et d'une nature hétérogène à la sienne, elles ne pourraient s'unir à lui. Contingentes et entraînées par un incessant devenir, elles ne sauraient tomber sous les prises de la Science, pour laquelle ne compte que l'immuable. Concluons « que la matière n'est pas un objet » visible par soi ou intelligible par soi ; qu'elle n'est pas » l'objet immédiat de notre vision sensible ou intellec-
1. Norris a eu le mérite ea ces pages, ainsi qu'en d'autres passages moins étendus, de comprendre toute l'importance de ce problème de la vision, dont la solution décidera virtuellement de toute théorie de la connaissance. Berkeley les avait-il lues? Il est difficile de Taffirmer, bien que ce soit, selon nous, très probable. Mais Collier, admirateur de Norris et auquel l'Essai sur le monde ide'al était familier, les avait certainement remarquées et méditées.
„ tuelle ; que, d'elle-même et par elle-même, elle est ab- . solument obscure, invisible et inintelligible. .. Sans ces « raisons incorporelles ou Idées par où elle tombe sous „ notre connaissance, elle demeurerait inconnue, ignorée « de la vue comme de la pensée ^« En parcourant cette interminable satire contre le monde des corps, comment ne nous dirions-nous pas : si la matière est à ce point vide, pauvre, obscure, invisible et ininielligible; si elle n'a m pouvoir sur nos sens, ni part à nos perceptions, m conformité d'aucun genre avec les impressions qui nous affectent, à quelles fins la maintenir? Si rien ne l'exige, si elle ne sert à rendre compte de rien, pourquoi ne pas biff^er purement cet inutile zéro? Une entité que notre esprit, quelques facultés qu'il mette en usage et à quelques opérations qu'il se livre, ne saisira jamais ; entité qui nous masque entièrement, comme ferait un écran infini, l'um- ^ers intelligible; entité sans but, sans consistance et sans portée, inefficace, inactive, « morte», identique au néant : telle est l'abstraction stérile que, sous le nom de matière, les analyses de YEssai ont laissée subsister.
Etait-ce donc la peine de marquer au début tant de répugnance pour ce que l'on appelait le doute sceptique ou académique? Comment ne songeait-on pas que Ion risquait de s'envelopper soi-même du ridicule que 1 on venait de jeter sur les négateurs du monde sensible? Mais, au profit de qui donc, sinon au leur, a-t-on argumenté, discuté, réfuté, démontré? On a retiré au dogmatisme le seul appui que le grand idéaliste cartésien lui eût assuré. Après lui avoir ravi les sens et la raison, on