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Chap. VI

IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVllI» SIÈCLE

lui a dérobé jusqu'à la ressource de la foi '. Il semblerait que l'on se fût assigné pour tâche, après avoir décrié Tldéalisme absolu, d'en établir une irrécusable démonstration. Rectifions la critique d'Hamilton qui s'étonnait que le continuateur de Malebranche n'eût pas retranché de sa philosophie l'excroissance réaliste. A la thèse dogmatique Norris a, en vérité, porté le coup de grâce. En fin de compte, avec lui, le scepticisme transcendantal a cause gagnée. Sa conception des choses aboutissait à l'immatérialisme ; à ce dénouement il s'est lui-même précipité, bien qu'il ne Tait ni voulu ni peut-être osé voir. La loi de son système l'a emporté sur son parti-pris de la méconnaître.

VIT. Après V Essai de Théorie, il semble que Norris ait considéré sa tâche comme terminée. Toutefois, les attaques de Dodwell contre l'immortalité de l'âme le ramenèrent dans la lice pour défendre le vieux dogme menacé par la libre pensée grandissante. Dodwell avait appuyé la thèse de la mortalité de lame sur une considération qui devait plus tard exercer la critique de Kant^ La preuve classique d'où l'on conclut que l'âme défie le néant se fonde, comme l'on sait, sur la simplicité de cette substance. Périr, disaiton, c'est se dissoudre : or, ne se dissout que ce qui a

1. C'est ce que faiJ très bien remarquer Collier, lorsqu'il relève la censure prononcée par Norris contre « l'extravagance » des philosophes qui révoquent en doute la réalité d'un inonde matériel extérieur. Mais alors pourquoi Norris, demande-t-il, s'est-il pendant trente pages évertué à en affaiblir la certitude, en montrant que ni la raison, ni les sens, ni la révélation ne nous garantissaient une telle existence et que l'argument de Descartes, dernière espérance des partisans de cette réalité, portait complètement à faux? (V. la Clavis nniversalis, II« part., chap. x, obj. 3.)

2. Cf. sa réfutation de l'argument de Mendelssohn. (V. la Critique de la Maison pure.)

des parties ; notre âme n'étant point composée ne saurait donc périr. A quoi l'on eût pu répondre : oui, cet argument serait valable, si l'âme se trouvait au nombre des substances étendues; car, pour celles-là, destruction signifie corruption. Mais l'âme est une substance pensante, ce qui rend le cas bien différent. Autre nature, autre mode de disparition. Les êtres simples périssent non parce qu'ils se décomposent, mais parce qu'ils sont annihilés. Que l'âme ne se puisse corrompre, j'en conviens, accordait Dodwell; mais, demandait-il, prouvez-moi quelle ne se peut

anéantir?

Dans une première dissertation qu'il intitule : Discotfrs Philosophique sur V Immortalité 7iaturelle de VArne\ Norris se couvre de l'autorité de saint Ambroise, selon qui notre immortalité ne souffre pas la comparaison avec celle de Dieu. « Il n'y a, dit ce père, qu'une substance, la

» Divine, qui ne sache point mourir L'ange même

» n'est pas naturellement immortel, et son immortalité . consiste en la volonté du créateur^ » A la suite de ce saint, il faut distinguer entre l'immortalité naturelle, qui découle des attributs de l'être à qui on l'assigne, cet être une fois donné, et l'immortalité vosiiive. laquelle ne dérive pas de l'essence, mais est jointe au sujet par la volonté ou le pouvoir d'une cause extérieure. Or l'âme est naturellement immortelle, si l'on entend immortalité au sens d'incorruptibilité : il y aurait contradiction à concevoir qu'elle se désagrégeât. Son créateur même ne la saurait décomposer. « Et Dieu ne devient pas en cela un débiteur en-

1 A Philosophical Discourse concerning the natural immortality of the SouU...or.rasion^d by Mr. Dodweirslate Bpistolary Discourse. London, MOS. 2. De side ad Gratianum Augustum, liv. III, chap. ii.

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» vers la créature, mais seulement envers la disposition » de son propre Vouloir, dont la perfection se doit aussi » conformer aux idées de sa Sagesse. » Mais signifie-t-on par immortalité Hncapacité d'être anéanti, l'âme ne possède plus naturellement ce caractère, puisque la nécessité lui fait défaut, et qu'abandonnée à ses seules forces, elle cesserait certainement d'exister; en retour, elle possède cet attribut d'une manière positive, non de par un droit imprescriptible, mais de par la divine faveur. En d'autres termes, elle a Timmortalité de grâce, au défaut de l'immortalité de nature.

Ce Discours fut suivi d'une Lettre à DodiceW, dans laquelle Norris, prenant corps à corps l'argumentation matérialiste, s'appliquait à prouver que toutes les objections qui vaudraient contre une immortalité naturelle de l'âme venaient se briser contre une immortalité positive. Sans doute Dieu a pu faire que l'âme fût susceptible de disparaître dans le néant; mais il n'a pu le vouloir. Quoi! Le Tout-Puissant n'aurait produit une créature que pour la faire briller quelques instants et la laisser ensuite s'évanouir, comme ces bulles d'eau que soufflent les enfants et qui crèvent à peine enflées l Son vouloir se règle sur son intelligence : or est-il digne de l'infinie Sagesse d'annihiler aucune partie du système qu'elle distribua avec tant d'ordre et de beauté? La création a été faite sur le plan des Idées de Dieu, par conséquent selon son essence. Gomment supposer qu'il laisse rien périr de ce qui le représente? « La matière même, qui est la projec- » tion la plus éloignée de l'Idéalité Divine, a sa contre-

1 . A letter lo 3P Dodwell concerning the Immortality of ihe Soûl of Man, in answer to one frotn ki[H, relating to the same matter. London, 1709.

» partie intelligible dans l'Esprit Divin et représente, au » moins quant à l'être, son Créateur. )> Or, si la matière est à l'abri de la destruction, combien à plus forte raison

le sera l'âme pensante 1

Ces arguments et d'autres analogues s'offraient à Norris en abondance : il n'avait qu'à puiser chez son philosophe favori. On voit par la Lettre à Dodwell qu'il est resté jusqu'au bout fidèle à son maître catholique. Les souvenirs de Malebranche emplissent ce petit écrit. Les causes occasionnelles, l'efficacité reconnue à la seule action divine, l'optimisme, l'essence purement privative du péché, le néant d'une matière que l'intelligible n'illuminerait plus : tous ces thèmes philosophiques familiers aux lecteurs de ' la Recherche de la Vérité y reparaissaient chacun à son rang. Mais, pas plus alors que quand il composait son Essai de Théorie, le spéculatif de Bemerton n'avoua la conséquence logique de la doctrine. S'il eût adhéré au monisme absolu qu'exigeaient ses propres principes, combien, en ce qui le concernait, était simplifiée cette controverse î II eût vu clairement que le débat portait à faux. L'idéaliste, en effet, n'a pas à se demander si la substance pensante est sujette à la mort. Il ne saurait, sans se renier lui-même, se poser un pareil doute. Si c'est pour la science un axiome que la quantité d'être ne varie pas dans le monde » , celui-là peut-il mettre en question l'indestructibilité de l'âme, pour qui rien n'existe, si ce n'est la pensée et les manifestations de l'esprit?

VIII. Le Discours Philosophique parut en 1108; la Lettre à Dodwell, en n09. Norris touchait déjà au terme

1. Cet axiome, Norris Ifi professait aussi. V. sa Lettre à Dodwell. § 3Î.

de sa vie. Le mauvais état de sa santé, l'insuffisance de ses ressources, (sa cure de Bemerton lui donnait un peu moins de TfO livres de revenu,) la froideur de ses supérieurs hiérarchiques, attristèrent ses dernières années*. On peut aussi conjecturer qu'il souffrit secrètement de ne s'être point fait dans les lettres une plus grande place. Tandis que le nom de Locke brillait chaque jour d'un éclat nouveau, l'autorité du sien s'affaiblissait peu à peu. Il avait cependant, à de certaines dates, connu la faveur de ce grand public devenu si indifférent aux travaux de sa maturité. Sa Collection de Mélanges avait atteint neuf éditions. Ses Discours pratiques sur la béatitude n'en auront pas moins de quinze ^, chiffre que l'on jugerait, même aujourd'hui, considérable. Ses vives controverses, sans cesse renouvelées, avec des sectes militantes eussent dû tenir la curiosité en haleine. Il posséda ce qui fait les grandes réputations : de sincères adeptes et des adversaires déclarés. Il vit l'aube de la gloire ; il n'en connut pas le plein midi. Bien qu'il ne soit pas parvenu à un âge très avancé, on peut dire qu'il survécut à sa propre célébrité. En 1711, date de sa mort, son nom était déjà presque tombé dans l'oubli.

C'est que Norris joua et perdit une partie décisive. Ses diverses publications avaient révélé au public son talent de polémiste et sa compétence d'érudit. Mais s'en tiendraitil là? Se contenterait-il de populariser en son pays les théories du « Galilée » de la métaphysique? Ne s'annoncerait-il pas à son tour comme un penseur original et fécond? Il avait souvent répété que de la doctrine exposée dans la Recherche de la Vérité pouvait naître une conception

1. C'est ce dont il se plaint dans une lettre àu D"" Charlett.

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