Préface de V Essai de tMorie
238 L'IDÉALISME EiN ANGLETERRE AU XVIIl" SIÈCLE
Mais la grande célébrité n'a pas toujours été le lot des seuls novateurs. A l'originalité du fond l'attrait de la forme a plus d'une fois victorieusement suppléé. Locke nous a présenté un exemple éclatant des triomphes que l'art et rà-propos savaieat préparer, au défaut de l'invention. Malheureusement cet ordre de supériorité ne se remarque point non plus dans V Essai de Théorie,
Certes, Norris possédait la plupart des dons qui font les grands écrivains. Sa plume a la noblesse, la suavité, le tour élégant, les rencontres aimables, qui prêtent tant de charme à son modèle français. Malheureusement il ne parlait plus *la langue de son temps. VEssai sur V Entendement humain venait de mettre à la mode (et cette mode se changera bientôt en une tenue obligatoire,) un style laïque, sans pédantisme, sans lourde érudition d'École, style non de chaire, mais de salon, qui ménage cette agréable surprise si haut prisée par Pascal : d'écouter un -causeur, où l'on s'attendait à entendre un magister. Les livres de Norris sont surchargés de références et tout bouffis de cléricature. Bien plus théologien que Malebranche, qui savait ne l'être et ne le paraître que lorsqu'il convenait, il combine partout et toujours à égales proportions ces deux éléments dissemblables : la raison profane et la raison sacrée, Platon et Suarez, le cartésianisme et l'Écriture ^ De là des disparates sans nombre; de là surtout l'aspect archaïque
1. Donnons-en un exeniple. Norris, traitant de la pensée claire en vient à l'argument cartésien de la véracité divine. « Il n'est pas suppcsable que le » sage et bon Auteur de nos Etres nous donne des facultés telles qu'elles » nous trompent nécessairement..., et cela que nous les employions bien » ou mal. » Donc, tout ce que nous percevons clairement et distinctement est vrai. Or sait-on la première application que fait Norris de ce critérium? Il y trouve la condamnation tout à la fois des Papistes et des Sociniens» {Essai» IP part, chap. m, vi.)
JOHN NORRIS •• 23a
d'une œuvre moderne en son souffle mais retardataire en sa forme et en sa méthode d'exposition.
Ce n'est pas tout : la Théologie et l'École s'étaient, depuis, des siècles, étroitement associées. Les mêmes pieuses bouches avaient appris, dès les hauts temps, à débiter à la fois les Pères et Aristote. Norris demeura trop fidèle à cette alliance. Ce n'est pas seulement des Livres Saints qu'il se préoccupe à l'excès, mais aussi des Som^nes et de leur creuse logique. Sa manière n'est pas seulement d'un théologien, elle est encore d'un scolastique. Scolastique, il l'était en effet, sciemment et délibérément. Que l'on relise, pour s'en convaincre, la préface du second volume de son Essai de Théo^ne : on y verra en quelle ^ estime il tenait le style de l'Ecole ' et l'on s'assurera qu'il " en a bien de parti-pris mis en pratique les préceptes. Mieux encore : il s'est déterminé, nous annonce-t-il, à écrire « syllogistiquement » et cela, « malgré l'adresse » avec laquelle un auteur réputé ^ a récemment essayé » d'avilir le syllogisme. » A cet écrivain « réputé « il riposte par une apologie sans mesure de la méthode syllogistique. Le syllogisme a, s'il faut l'en croire, la solidité et la rigueur d'une algèbre ; il abrège notre vue des choses ; il nous fournit un procédé sûr pour agencer nos pensées en raisonnements ; il constitue le meilleur critérium pour apprécier les discours d'autrui.
C'est en cela, précisément, que l'auteur de Y Essai de Théorie se trompa. Prononcer ce magnifique éloge de
1. . Quelle que puisse être leur Matière, dit-il en parlant des Ecoles, . leur forme et méthode est excellente. ► Et il exprime le regret que l'éducation scolastique ait manqué à Hobbes.