CHAPITRE VII
I. A quelques milles du poste occupé par Norris habitait un autre méditatif, d'une vigueur et d'une hardiesse de pensée peu communes, qui appartint à la même Eglise philosophique et qu'attendait la même destinée littéraire. Lui non plus ne sut pas forcer la renommée et l'on ne peut seulement dire que ses écrits furent oubliés, car le public n'en eut guère jamais connaissance. La fortune lui fut encore moins clémente qu'elle n'avait été au recteur de Bemerton ; il n'eut même pas cette aurore de gloire dont Norris avait connu les brillantes promesses. L'édition unique de son maître ouvrage était, à la fin du siècle dernier, à peu près perdue, bien qu'à l'étranger la valeur en eût été, par instants, soupçonnée K Sans l'active curiosité du chef de l'Ecole Ecossaise, les historiens modernes de
1. Cet ouvrage fut résumé eu 1717, dans le VP vol. supplém. des Acta Emditorum ; l'auteur de l'article concluait en comparant ces « paradoxes • avec ceux-là mêmes que Berkeley venait de soutenir. — Des références ù la Clavis sont faites en 1746 par Bilfînger dans ses Dilucidationes Philosophicce. En 175G, le professeur Eschenbach, de Rostock, en publia une traduction allemande, ainsi que des Dialogues d'Iïylas et de Philonoûs. Sa compilation est intitulée : Collection des pins distingués écrivains qui nient la réalité de leur propre corps et de tout le monde corporel.
GEORGES LYON
242 LIDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIl^ SIÈCLE
la philosophie auraient sans doute passé entièrement sous silence ce livre surprenant. C'est à la bibliothèque du collège de Glascow que Reid, par hasard, en rencontra un exemplaire K II ht du même coup la découverte de l'ou- Yrage et de Fauteur. Les Ecossais, si hostiles pourtant aux théories monistes, comprirent et publièrent qu'un métaphysicien hors pair venait d'être révélé. James Mackintosh, Dugald-Stewart, instituent à son sujet recherches sur recherches. A propos d'une réédition faite par les soins du docteur Parr 2, Ilamilton n'hésite pas à déclarer ce philosophe l'égal de Berkeley ^ ; à quelques points de vue môme, il lui attribuerait sur l'évêque de Gloyne la préférence. D'intéressants mémoires publiés par Benson* viennent confirmer encore les titres qui recommandent l'homme et le penseur à notre attention. Toute cette dépense de soins fut, à l'égard du grand public, en pure perte. Aujourd'hui encore le titre du livre et le nom de l'auteur n'ont point franchi le cercle de quelques lettrés. Collier est demeuré, pour la plupart des philosophes, un inconnu; et, si l'on excepte çà et là des curieux d'érudition, personne ne prend garde à la Clef Universelle.
La modeste vie d'Arthur Collier tiendrait aisément en peu de lignes. Il naquit en 1G80, de parents honorés qui
1. En 1837, Bensoii déclarait qu'à sa connaissance il n existait pas plus de sept exemplaires de rédilion primitive. A Paris, la bibliothèque de l'Institut en a un en sa possession.
2. Cette réédition est comprise dans ses Metaphysical Tracts hy English philosophers of the IS''^ centunj. (Londres, 1817).
3. Discussions on Philosopuy, etc., § vi, Idealism nith référence to the scheme of Arthur Collier (avril 1839).
4. Memoirs of the life and writings of the Eev. Arthur Collier (Lond., 1837). De très curieuses lettres de Collier y sont jointes; Benson, arrièrepetit-fils d'une nièce de Collier, les possédait en manuscrits.
ARTHUR COLLIER 2^i^
n'avaient point traversé sans souffrir les épreuves d'une révolution à la fois politique et religieuse. Son père était recteur de Langford Magna ^Wiltshire), dignité héréditaire dans la famille depuis plusieurs générations^ et dont il devait lui-même, en 1704, être investi. Touchant sa jeunesse et son passage à Oxford % nous n'avons que peu de renseignements. A la différence de son frère plus jeune qui était aussi son compagnon d'études, il se sentit irrésistiblement attiré vers les profondeurs de la plus abstraite philosophie. a Ses écrits, remarque Ilamilton, ne décèlent aucun com- )) merce intime avec les œuvres des grands penseurs de >) l'antiquité, et ce fut apparemment dans les extraits de » l'allemand Scheiblerus et de l'écossais Baronius qu'il » puisa tout ce qu'il sut de la métaphysique des Ecoles. » Par contre, il suffit de le parcourir pour s'assurer qu'il était imbu de Descartes et de Malebranche. Ce dernier écri • vain qu'il lut, soit dans l'original, soit dans la vert^ion de Taylor % avait dû frapper de bonne heure son imagination. Il avait vingt-trois ans à peine, lorsqu'il adopta le point de doctrine auquel nous avons vu que des métaphysiciens formés à l'Ecole de Malebranche devaient naturellement s'arrêter. Sa conviction une fois formée, il s'exerce à traiter du sujet qui lui tenait à cœur et qu'il estimait à bon droit fournir « la clef » de la connaissance humaine. Un de ses manuscrits, qui porte la date de janvier 1708, contient le devis d'un essai en trois chapitres où est agitée la question de l'extériorité du monde visible. En 1712, il ébauche deux opuscules : l'un traite de la substance et de laccident;