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III. La parenté des principes adoptés par Collier et

Berkeley, l'identité des positions qu'ils ont prises, ne doivent d'ailleurs point nous faire méconnaître les dissemblances profondes d'exposition et de méthode que présentent l'une et l'autre philosophies. Ces disparates se feront sans peine sentir, à la simple analyse de la Clavis

imiver salis.

Le Traité de Collier se divise en deux parties : l'une, nous ne dirons pas plutôt psychologique (car, même quand ce sont des faits de conscience qui forment le thème de la discussion, l'ontologiste se trahit à toute ligne,) mais du moins toute pénétrée de psychologie; l'autre, purement métaphysique, rappellerait par endroits la manière des Eléates ou de Platon dans son Parménide. La première partie semblerait d'abord la moins importante; un peu d'attention nous convaincra qu'elle contient implicitement la seconde. La non-extériorité du monde que les yeux contemplent, tel est le point que l'auteur a pour premier souci d'établir ; cette démonstration faite , il n'aura plus qu'à déduire la non-existence et même l'impossibilité radicale

d'un monde extérieur.

Avant de développer en leur ordre ces théorèmes. Collier, dans une Introduction générale, aligne une série de définitions et de propositions préliminaires. Ce n'est pas seulement pour écrire more geometrico qu'il procède de la sorte. Il estime ne pouvoir se trop mettre en garde contre la mauvaise foi ou l'inintelligence. Lui aussi aura constamment la crainte (et, avouons-le, l'étrangeté des réfutations tant de fois renouvelées contre l'idéalisme Berkeleyen justifiera quelque peu ces précautions,) que l'on ne dénature ses pensées. Aussi prend-il ses mesures pour rendre impossible l'équivoque. Il fixe la signification des

termes principaux dont il usera, il détermine l'exacte portée qu'il conviendra d'attribuer à ses propositions fondamentales. Il écarte les malentendus ; et, sans rien relâcher en faveur de l'ignorance, s'efforce d'ores et déjà de désarmer la prévention.

Ainsi, lorsque l'auteur de la Clef Universelle soutiendra qu'il n'y a pas de monde exlérieiir, n'entendons point qu'il mette en doute l'existence des corps ou qu'il conteste la réalité des objets que nous voyons. Loin de là, il ne se montre pas moins opiniâtre que Berkeley à tenir pour réel tout ce que l'on perçoit. « C'est avec moi un premier prin- » cipe que tout ce qui est vu est. Le nier ou en douter serait » un scepticisme errant. «Comprenons donc, non point que les corps ou objets dits extérieurs n'existent pas, mais bien que rien n'existe qui puisse être dit extérieur. Ne confondons pas, en un mot, Vexistence des corps et leur extraexistence.

Ainsi encore gardons-nous d'arrêter l'argumentation de la Clavis par cette trop facile objection : qu'à ce compte les objets de la vision devraient nous apparaître comme faisant partie de nous-mêmes î « Je suis persuadé, » nous serait-il dès maintenant répondu, « que je vois tous les » corps juste comme font les autres personnes, c'est-à-dire » que le monie visible m'apparaît tout aussi bien qu'à » quiconque, comme indépendant de mon esprit... Que » l'on suppose Dieu créant un monde, ou n'importe quel » objet visible accordé n'être point extérieur : eh ! bien, » en vertu de ce fait que cet objet serait vu, il serait et » devrait sembler extérieur à la faculté de percevoir. » Réplique on ne peut plus heureuse, qui d'avance émousse les épigrammes du sens commun. L'illusion d'extériorité

est inhérente au phénomène de la vision ; chacun de nous, idéaliste ou réaliste, contemple comme hors de lui ce qui réellement n'est qu'en lui-même. Collier aurait pu dire, reprenant son mot de tout à l'heure, que voir c'est extravoir. Bref, que le réalisme commun n'espère point triompher du monisme en lui opposant le témoignage apparent de nos perceptions visuelles. Pour l'un et l'autre système l'aspect de la nature reste le même : entre les deux adversaires le débat est exclusivement théorique et porte à des profondeurs où ne pénètre pas la connaissance relative de

l'univers.

Ainsi enfin, quand il nous sera déclaré qu'il n'y a point de corps ni de monde indépendamment de l'esprit, prenons ce mot ^'esprit en son vrai sens, celui de faculté intellectuelle ou perceptive et nullement de faculté volontaire. Les choses dépendent de l'esprit : cela ne saurait vouloir dire que l'esprit cause ses propres idées ou objets de perception. INe commettons pas non plus ce contre-sens de croire que le monde vu par un autre que moi dépende de mon âme ou que le monde vu de moi dépende de l'âme d'un autre. Il n'y a véritablement d'extériorité qu'entre les âmes, bien que toutes embrassent un même système d'apparences. Il en est de la vue comme de l'ouïe. Dans un concert, l'assistance entend une même symphonie et cependant chacun des accords est apporté par autant de sons distincts et individuels qu'il y a d'auditeurs à les percevoir.

L'Introduction se termine par une remarque pour nous bien intéressante, car elle donnerait une portée sublime à l'idéalisme de la Clef Universelle. Quand il affirme que la matière dépend toute de l'esprit, l'auteur ne veut pas dire

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« que la matière doive nt^cessairemeut exister eu uu es- » prit créé ». Au contraire, il croit « qu'une infinité de » mondes pourraient exister, quand bien môme il n'exis- » terait jamais un seul esprit créé ». Jusque-là nous nous trouvons en présence d'un idéalisme tout pareil à celui de Berkeley et d'Edwards. Mais voici où la doctrine prend d'autres proportions et s'agrandit en un platonisme analogue à celui de la Vision en Dieu. Il y a, continue Collier, un Univers matériel qui diffère, au moins numériquement, de chacun des mondes matériels perçus par de pures créatures, savoir : « la Grande Idée mondaine de la Matière » créée, par laquelle toutes les choses sont produites, ou » plutôt par laquelle le grand Dieu donne des sensations à » toutes ses créatures pensantes et par laquelle les choses » qui n'existent pas sont maintenues et mises en ordre de » la même manière que si elles étaient ^ » De même Malebranche ne nous avait-il pas dit que la Suprême Cause n'avait qu'à toucher légèrement nos esprits au moyen de l'étendue intelligible pour que, nos sensations aidant, nous crussions connaître intuitivement les divers objets matériels qui nous entourent ?

Ces observations préliminaires n'étaient point de trop : nous savons à présent ce que la Clavis ne signifie pas et ce qu'elle a pour but d'établir. L'auteur peut en sécurité avancer son premier théorème : le monde visible nest 'point extérieur.

1. Par là Collier différerait nettement de Berkeley. Selon le second, Dieu, de par sa pure et arbitraire volonté, nous envoie des sensations qui composent le monde perçu par nous ; au lieu que le premier n admettrait en Dieu qu'une volonté asservie à l'entendement : celte volonté nous envoie des sensations elles-mêmes conformes au plan idéal que reaferme la Pensée parfaite où le monde est préformé.

Allégeant l'argumentation de tout l'appareil scolastique, distincUons, sous-distinctions, divisions, concessions, reprises, qui en embarrassent la marche, retraçons-en les phases successives. Bien que Collier ne le dise pas expressément, si c'est à la vision qu'il s'attaque de préférence à toute autre fonction perceptive, c'est que le commun des hommes tient la visibilité des corps pour le signe certain de leur extériorité. Le fait qu'un objet soit aperçu par eux comme au loin leur est une preuve irrécusable qu'il est effectivement hors d^eux. Ces deux termes : visiUe, extérieur, l'usage général les a rivés l'un à l'autre. Or, c'est là une association erronée qu'il s'agit de rompre. Etablissons donc que l'extériorité réelle d'un objet de vision ne résulte nullement de son extériorité apparente. En veuton la preuve ? Qae l'on considère ces objets de vision, soit possibles, soit actuels, qui devraient nous apparaître comme extérieurs au même titre que n'importe quels autres et qui pourtant, de l'aveu de chacun, ne sauraient résider qu'en nous seuls. Examinons d'abord deux cas possiUes :

Apelle se figure un centaure, par conséquent un monstre qui n'a jamais existé que dans la fantaisie des poètes. Ce monstre, il le perçoit assez vivement et distinctivement pour le peindre. Or, quand il en trace le portrait, Apelle voit-il comme en lui ou comme hors de lui la bête fabuleuse? Hors de lui évidemment, aussi bien qu'objet au monde. Cependant, ni auprès, ni loin du peintre, il n'y a de centaure d'aucune sorte.

On nous reprochera de confondre ici voir et imaginer. Mais poussons l'argument. «Quand je parle de possibles..., . j'ai toute puissance à mes ordres ; j'ai la liberté de sup- « poser que Dieu lui-même produit des effets pour moi. «

Or, que Ton suppose un pouvoir tout-puissant prêt à transformer en animal visible le monstre seulement imaginé tout à l'heure. Faut-il donc, pour qu'Apelle le puisse contempler, qu'un centaure extérieur soit produit? Mais il est pour cela une voie bien plus courte et économique. Tout à l'heure Apelle imaginait, c'est-à-dire qu'il voyait d'une façon languissante ; voir, maintenant, ce sera imaginer d'une manière distincte et forte '. A la perception Imaginative qu'avait d'abord Apelle ajoutons ce surcroît de vivacité que nous avons coutume d'appeler couleur. Le centaure imaginé sera devenu un objet visible. Et cependant, de par notre hypothèse, il réside à présent tout aussi peu hors de l'esprit qui le contemple qu'au moment où Apelle se bornait à l'imaginer -.

Préfère-t-on s'arrêter à un cas plus ordinaire? Supposons, et ce sera notre second exemple, qu'un homme ferme à midi les yeux et qu'il rêve à la pleine lune. Rien là qui ne soit familier. En tant qu'il la perçoit, cette lune existe vraiment. Le monde extérieur supposé détruit, ce même homme la pourrait encore imaginer, par conséquent voir. Que Dieu donc agisse par degrés insensibles sur l'esprit de notre songeur, de manière à lui rendre cette lune de plus en plus brillante, jusqu'à ce qu'elle resplendisse du

1. N'est-ce pas ici quelque chose qui ressemble fort à la distinction humiste de l'impression et de l'idée ?

2. Toute celte argumentation est directement inspirée de Malebranche. Collier n'y fait que reprendre, sous forme concrète et par voie d'exemple^ cette hypothèse formulée dans la Eéjmnse à Régis : « Quoique Dieu n'eût » point créé de corps, les esprits seraient capables d'en avoir les idées. » Quand, ouvrant les yeux, je regarde une maison, certainement la maison » que je vois, ou ce qui est l'objet immédiat de mon esprit n'est nullement » la maison que je regarde. Car je pourrais voir ce que je vois, quand > même la maison ne serait plus. >

même éclat que celle que l'on croit admirer au ciel. Nous avons ainsi un nouvel exemple de vision possible d'un objet inhérent à notre esprit. Tant l'extériorité visible démontre mal la réelle extériorité.

De perceptions possibles j passons à des perceptions actuelles. D'abord, la liste est longue des sensations dont l'objet est renfermé dans l'âme, tout indépendant de nous qu'il paraisse : les sons, les odeurs, les saveurs, le chaud, le froid, la douleur, le plaisir, etc. Que ces choses n'existent que dans les esprits, il n'y a plus à l'établir : « la preuve a » été souvent faite, particulièrement par M. Descartes, » M. Malebranche et M. Norris, en plusieurs endroits de » leurs très célèbres écrits. » Il en est de même pour la lumière et les couleurs, qui constituent, chacun l'accordera, les objets proprement visibles. Si quelque chose semble hors de nous, c'est elles assurément : cependant la science a prouvé en toute évidence qu'elles ne l'étaient pas. Dès lors, pourquoi les Cartésiens se sont-ils montrés si peu conséquents ? « A cette occasion, dit Collier, je désire leur demander » comment il se fait que eux qui conviennent tous que la )) lumière et les couleurs ne sont point extérieures, arri- » vent à omettre la môme conclusion relativement aux » corps, sujets ou extensions qui soutiennent ces acciw dents? » D'aucuns pâlissent devant des animaux gigantesques. Il faudrait être, observe Collier, plus fou qu'euxmêmes, pour nier qu'ils voient véritablement les fantômes qui les épouvantent. — Vous regardez la Lune ; pressez du doigt votre œil, vous en verrez deux, l'une et l'autre également extérieures et dont une au moins ne Test pas, puisque l'on admettra bien qu'il n'y a qu'une lune au ciel. — Dans un miroir, vous contemplez le soleil et les étoiles,

GEORGES LYON. ^7

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qui VOUS paraissent aussi hors de vous que possible. Direz-vous que ce sont les mêmes astres que Ton \oit hors du miroir? Mais non, puisque Ton aurait ainsi deux soleils, etc., souvent bien dissemblables. Hasarderez-vous qu'ils existent dans la glace ? Quoi ! Un monde entier dans un morceau de verre I Reste, et il faut bien en venir à cette dernière alternative, que ces différents corps n'aient d'existence que dans votre esprit. Et Collier de conclure triomphalement : « J'ai ainsi à mon arc plusieurs cordes » dont chacune devra être brisée avant que l'arc lui-même » soit bandé d'autre manière. )>

Allons plus loin : osons prendre le contre-pied de la prétention que nous venons de réfuter. Bien loin que la visibilité des objets en implique l'extériorité, iiu objet n'est visible que parce qiiHl n'est point extérieur.

Reprenons l'expérience suggérée plus haut, celle du doigt appuyant sur l'œil au moment où l'on regarde le ciel. On aperçoit deux lunes, dont une seulement, affirmions-nous, peut être extérieure. Maintenant nous disons : aucune des deux ne le saurait être, puisqu'il n'y a en aucune la moindre marque d'extériorité qui fasse défaut à l'autre. Ou toutes les deux sont hors de nous ou bien nulle ne l'est. — Mais posons autrement le problème. C'est une maxime reçue par les philosophes que le semblable n'est point le même : a fortiori les choses qui diffèrent ne sont-elles pas identiques. Ce principe admis, la lune que j'aperçois se confondra-t-elle avec cette lune extérieure que l'on suppose voguer au ciel? Non, car celle-là est lumineuse, plane, semi-circulaire ou cornue, si petite qu'un shilling la couvrirait ; celle-ci est obscure, opaque, circulaire, sphérique et mesure plusieurs milliers de milles

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de diamètre. La lune qui roule au ciel n'a donc rien de commun avec celle que je contemple.

Mais rappelons le point en litige. Il s'agit de savoir si les Etendues, les Figures, les Corps, que nous apercevons pour ainsi dire hors de nous-mêmes, nous sont extérieurs ou non. Ainsi posée, la question se dénoue d'elle-même. Pour que Ton puisse voir une chose, il faut qu'elle soit présente à l'esprit de qui la regarde et, si elle lui est présente, comment la prétendrait-on extérieure à lui, distante et indépendante de lui ?

Elargissant la controverse, Arthur Collier s'adresse successivement aux principales théories qui ont cours relativement à la vision et il les somme de confesser, chacune à son rang, la non extériorité du monde des couleurs et des formes. La première en date devra se résigner la première et convenir que cette laborieuse invention d'un intellect actif qui spiritualise en idées les images émanées des choses afin de les transmettre à l'intellect passif, ne saurait invoquer d'autre excuse que la croyance de ses auteurs en une intime union entre l'objet et la faculté. « Car, si l'âme » peut voir un objet qui ne lui soit point présent, quel » besoin y avait-il que les images de l'objet devinssent w présentes à l'âme en passant à travers les yeux ? »

« La nouvelle philosophie » professe avec Maiebranche, (hypothèse dont chacun, suppose l'auteur, a ouï parler,) que nous apercevons toutes choses en Dieu. Dans l'opération visuelle, elle discerne deux éléments : la sensation et l'idée, la première révélant la couleur et la seconde la figure. Or, l'une n'est qu'une modification de la pensée ; l'autre, une découpure de l'étendue intelligible que Dieu enferme et qu'il exhibe à nos âmes. Pas plus ici

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que là, nous ne trouvons place pour un monde extérieur. Restentles Aristotéliciens. Sans aucun doute, si on les

consultait, ils répondraient d'une voix unanime que la matière cherchée par eux est extérieure : seulement, cette matière n'est point celle que nous voyons. Sinon, qu auraient-ils besoin de recourir, pour la désigner, à VAclus entUatwus. à la Pura Poteniia. à VAMterma Cogmho^. Oui la matière dont ils sont en quête s'étend hors de nous; mais elle se dérobe pour jamais à nos regards. Ainsi donc les philosophes sont tous, à leur insu, d'accord sur cette Térité • « que la matière extérieure est, au moins pour nous, » invisible; et, conséquemment, que la matière visible n'est

)) pas extérieure. »

Les objections, Tauteur le prévoit, ne manqueront pas de surgir. On invoquera d'abord le consentement universel de l'humanité, comme si la vérité s'imposait à coups de suffrages l - On alléguera le prétendu fait que le toucher nous instruit de l'extra-existence du monde visible : comme ^i voir et toucher n'étaient point deux sensations très différentes ! . Mais, à supposer que ces deux sensations se >. confondissent, ce nous serait tout un : car, en ce cas de >. même que la vue serait le toucher, de même le toudier « serait la vision; or il a été démontré déjà qu'un objet « visible, comme tel, n'est point extérieur. . Collier a donc très nettement distingué les deux domaines de la vue et du tact, si facilement identifiés par le vulgaire. Qu'il eut, moins épris d'éristique, poussé plus avant l'analyse, per.têtre se fùt-il enquis et eùt-il découvert par quel mécanisme le premier de ces sens synthétise les données du second. Son système n'aurait eu alors rien à envier à celui de son grand émule. --Enfin . on rappellera le raisonnement célèbre

par lequel Descartes justifiait notre penchant à admettre l'extériorité du monde sensible. Mais Descartes aurait bien dû prêcher d'exemple, lui qui, à tant de reprises, s'est inscrit en faux contre nos croyances naturelles. Aussi bien en appeler de la raison à l'instinct, n'est-ce pas humilier devant les sens la faculté dont ce Dieu de qui l'on se réclame nous a pourvus pour les redresser ? N'est-ce pas préconiser la déraison et faire profession de scepticisme ?

IV. De la tâche entreprise, nous venons de mener à fin la moitié : il a été prouvé que l'univers visible ne s'étendait pas au dehors de nous. La discussion n'est point pour cela épuisée. La vue révèle des objets: nous avons tort d'en induire que ces objets se posent vis-à-vis d'elle. Fort bien ; mais peut-être nos regards sont-ils d'insuffisants scrutateurs. Peut-être y a-t-il quelque part un univers matériel qui défie leur atteinte. Telle est la conjecture en laquelle le réalisme doit désormais placer ses espérances. Collier consacre à la renverser la seconde partie de son Traité. Neuf arguments qu'il distribue, reconnaissons-le, sans trop d'ordre, vont démontrer sa seconde proposition : il n'y a pas et il ne veut àbsolwnent pas y avoir de monde extérieur.

1° Un monde extérieur serait, de toute évidence, une créature, par conséquent un être contingent, temporaire. Mais alors qui nous le révélerait? Ce ne sera point la raison, faculté qui ne connaît que de l'éternel et du nécessaire. Nous ne saurions non plus nous adresser aux sens, puisqu'un monde extérieur, comme tel, se déroberait, nous le savons, à notre vue ». Or, la science tient, à juste titre,

l. Cet argument prouverait, à défaut d'autres iadices, que Collier choisit

pour maxime que Ton ne doit admettre la réalité que de ce que Ton connaît : « Eadem est ratio non enlis et non >) apparentis, » Je conclus, sur-le-champ, qu'un tel monde

n'existe pas.

2° Un monde extérieur, donc invisible, donc inhabitable, aurait été créé par Dieu : supposition absolument indigne de la suprême sagesse et qui, par cela seul, se ruine elle-

même.

30 La notion d'un monde extérieur qui existe absolument

implique contradiction, car rétendue en devrait être à la

fois finie et infinie.

Quelqu'un avance le concept de carré triangulaire. Deux personnes discutent sur les attributs de cette bizarre notion, Tune démontrant de l'idée de triangle que ce carré n'a que trois angles ; l'autre prouvant, de l'idée de carré, qu'il en doit avoir quatre. Que pourrait faire un assistant raisonnable, sinon de conclure que ce dont on discute n'existe pas ? « Solution qui accommoderait le diff"érend à » l'honneur des deux parties, chacune étant dans le vrai à y^ l'égard des points précis qu'elle soutient et chacune D dans le faux seulement à l'égard d'un point qui les con- » cerne au même degré, savoir la supposition qu'il existe » un carré triangulaire, hypothèse dont elles convien- » nent. » Pour les amener à cette solution, il suffit d'accorder à l'une et à l'autre le point qui lui tient à cœur, savoir qu'un iriayigle carré est à la fois triangle et carré. Cela fait, comme chacune des parties adverses se trouve dans l'impuissance de rétorquer les arguments de l'autre, l'assistant proclamera que toutes deux ont raison, ce qui revient

la vue comme étant par excellence le sens de l'objectivité, mais que ce qu'il en dit s'applique également à nos autres organes de perception.

à déclarer que toutes deux ont tort « ou, en d'autres termes, » que la chose dont ils disputent n'est rien du tout ».

Nous nous trouvons ici dans un cas identique. « Il s'est » élevé entre les philosophes une dispute concernant w l'Etendue d'un Monde Extérieur. De ce que ce monde » est extérieur, un parti conclut qu'il est infini ; de ce que » le monde est créé, l'autre parti conclut qu'il est fini. Tous » deux le supposent extérieur, tous deux créé. En même » temps aucun des deux ne prétend répondre aux argu- » ments du parti opposé, mais seulement se justifier lui- •» même. Et cependant l'un et l'autre accorderont que dire s> d'un monde extérieur qu'il est à la fois fini et infini » revient à en nier l'existence. — Eh bien, je m'interpose » comme tout à l'heure et je dis :

» — Un monde à la fois fini et infini n'existe pas du tout.

>j — Or tel est le cas d'un monde extérieur.

» — Donc ce monde n'est pas.

» L'honneur des deux parties est sauf : et la majeure et

» la mineure leur appartiennent Qu'est-ce qui em-

» pécherait un universel assentiment à la conclusion ? »

Nous avons tenu à reproduire ex integro cette discussion. Comment ne pas la mettre en parallèle avec cette antithétique de la raison pure, dans laquelle Kant renversera, les unes après les autres, sous couleur d'accorder égale satisfaction aux deux contradictoires, les prétentions les plus opposées de la pensée a priori ? Ce conflit de la raison avec la raison, le recteur de Langford Magna et le métaphysicien de Kônigsberg le terminent de la même manière. En donnant gain de cause à chacune des thèses ennemies, ils les enveloppent toutes dans une condamnation commune et les contraignent de confesser l'inanité de leurs querelles.

Quand on discute du néant, on en peut indifféremment tout dire, comme on en peut tout nier. Seulement Kant, pour dissiper le malentendu, distingue l'idéalité transcendantale et la réalité empirique de l'objet en litige, au lieu que, cet objet, Collier le supprime purement et simplement.

4° Les deux arguments qui viennent ensuite consistent en deux antinomies du même genre, que Ton dénouera comme le premier conflit : en renvoyant dos à dos les défenseurs de propositions rivales dont le commun succès fait la commune défaite. — Ainsi sera accommodé le différend séculaire qui porte sur la divisibilité de la Matière, Quantité ou Étendue. Nous disons :

Une matière qui est à la fois divisible ou non divisible à l'infini n'existe point.

Or tel serait le cas de la matière extérieure. Donc il n'existe point de matière extérieure. La majeure de ce syllogisme est une application étroite du principe d'identité. La mineure s'impose à qui considère la matière comme créée, par conséquent finie, et comme extérieure, par conséquent infinie dans le nombre de ses parties. Dès lors, à moins de tomber dans un absolu scepticisme, force est bien d'adhérer à la conclusion.

50 La seconde antinomie est célèbre par l'adresse que déployèrent à la faire valoir Zenon et son École : dans un monde extérieur, le mouvement est à la fois nécessaire et inconcevable. Créé comme est l'Univers, rien ne pourrat-il le mettre en branle? Si fait, la puissance divine. Extérieur et infini en étendue, il ne saurait être mû, ni dans son tout : nul pouvoir ne saurait déplacer un corps infini ; ni dans ses parties : car tout mouvement suppose le transfert d'un corps à un autre à travers une ligne divisée en

parties infinies elles-mêmes. Or l'hypothèse d'une semblable division engendrerait des absurdités sans fin : un nombre actuellement infini ; - le mouvement le plus court égalé au plus long ' ; — tous les mouvements ayant même vitesse ; - tous égaiix en durée, puisqu a chaque point de l'espace correspond un point du temps ^ « Je n'ai pas besoin, ob- » serve Collier, de montrer que ces absurdités sur le » mouvement n'affectent en quoi que ce soit un monde » sensible o\x visible, mais seulement un monde extérieur.» 60 L'auteur revient à son sujet favori : la possibilité de la vision, et il reprend un procédé de dialectique déjà mis à profit dans la première partie de la Clavis, Admet-on un monde extérieur, nulle supposition imaginable, pas plus la cartésienne que l'aristotélicienne, ne rendra compte de la connaissance optique. Au contraire, « toute hypothèse qui )> n'aura en elle-même aucune autre fausseté que celle qui » lui vient de la non-existence ou de l'impossibilité d'un ), monde extérieur sera la véritable explication. Car le mot » vérité, en ce cas, ne signifiera autre chose sinon le Vou- » loir de Dieu, le grand auteur de la nature, qui nous fait » éprouver telles et telles sensations, en vertu de telles et » telles lois K » Sous ces réserves. Collier est prêt à se ranger du côté de Descartes. Et, toujours occupé d'expliquer ce semblant d'extériorité que revêt le monde sensible et auquel les hommes sont déçus, il ajoute : ce quoiqu'il n'y

1. Où reconnaît l'argument d'Achille et de la Tortue. ^ , , ,.

2. Par cette considération qui, dès l'antiquité, avait été opposée a la dialectique Eléate, St. MiU prétendra réfuter le sophisme de Zenon : on peut, déclare-t-il,àans un temps fini, parcourir un espace borné divisible a l'infini, par la raison que ce temps fini est lui-même divisible a 1 infini. (V. sa Philosophie d'Eamilton.)

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