Clavist part. II, ch, v, fin
que, chiche d'indispensables compléments, éprise de concision et comme enveloppée de mystère, ne dissimulerait point une doctrine incomplètement en possession d'ellemême et dont son auteur n'avait pas encore mesuré toute
la portée.
Il était inévitable que l'écrivain se ressentît de l'aridité du philosophe. Collier parle le jargon de l'Ecole. Par de rares échappées seulement, sa pensée éclate et brille en une expression lumineuse. Presque partout sa langue est dure, raide, obscure, rebelle aux discours aimables et avare de ces fleurs du bien dire qui répandent sur les ouvrages de Berkeley tant de charme et de fraîcheur. En ce contraste surtout, l'ontologiste de Langford Magna le cède au métaphysicien de Cloyne, dont le style lucide, élégant et discrètement poétique, nous fait, avant toutes preuves, désirer d'être convaincus. Qui se sentait gagner à l'idéalisme, pouvait-il hésiter entre les riants paysages de VAlcipUron et les ronces de la Clavis ?
Mais, si incontestable que soit l'infériorité littéraire d'Arthur Collier vis-à-vis de son éloquent émule, la supériorité philosophique de ce dernier n'apparaît pas avec autant d'évidence. Les critiques que nous n'avons pas épargnées à la Clef Universelle, considérée comme œuvre d'art, en rehaussent, s'il se peut, l'originalité fondamentale. Oui, qu'un théologien confiné dans sa méditation solitaire, qu'un ascète de la pensée, emprisonné en sa scolastique comme dans un cloître, ait envisagé du point de vue le plus nouveau et tenté de résoudre par des explications essentiellement modernes le problème de la connaissance ; qu'il ait à la fois établi l'entière subjectivité de nos connaissances sensibles, (celles de la vision étant prises pour
types,) et affirmé que ces intuitions constituaient, en plus des esprits qui les reçoivent, tout le réel ; qu'il ait clairement vu et mis en saillie l'inconséquence commise par Descartes, Malebranche et leurs continuateurs, lorsque, de prémisses tout idéales, les uns et les autres concluaient au réalisme vulgaire : de telles hardiesses attestent, en dépit de tant d'inhabiletés, une rare puissance d'invention et l'homme dont le génie spéculatif a eu ces illuminations peut soutenir le parallèle avec les novateurs les plus admirés. Ses vues. Collier n'a su les traduire qu'en un dialecte mort et c'est précisément ici le miracle. Ce clerc du moyen âge distança Locke et approcha David Hume. Berkeley a exprimé en moderne les mêmes modernes conceptions. Mais le premier écrivait d'un style passé de mode et en des formes surannées : personne n'ouvrit le livre. Le second fut de son siècle et en parla la langue : son siècle le connut et Técouta. A cette dissemblance du style ne se limite point l'antithèse entre les deux idéalistes. Si la même conclusion les réunit, de graves divergences philosophiques les séparent. 11 en est d'abord une, qu'Hamilton, avec sa sagacité accoutumée, a fait ressortir : l'évêque de Cloyne prétend, de gré ou de force, enrôler sous sa bannière la foi naturelle de l'humanité; il n'admet pas de désaccord entre l'opinion métaphysique qu'il préconise et la conviction universelle. « L'humanité, continue Hamilton, n'est ce- » pendant pas idéaliste, ainsi que Berkeley le rapporte. » C'est d'ailleurs se contredire soi-même : car, si elle est » de son avis, pourquoi cette savante et anxieuse dispute » contre elle? Collier, au contraire, rejette avec consis- » tance tout appel au sens commun, w Le début même de la Clavis, où Tauteur prévoit que son adversaire unique
sera le préjugé, témoigne combien il estime exceptionnel son idéalisme. Cette hostilité du sens commun ne l'afflige guère : loin de là, il y verrait plutôt l'indice qu'il est dans le vrai. Son ouvrage porte pour devise cette maxime de Malebranche : « Vulgi assensus et approMtio )» circa materiam difricUem est certum argiimenttim fal- » siiaiis isiius opinionis cul assenlitiir. » On ne saurait afficher pour le consentement universel plus de mépris. Collier se croit absolument seul de son avis et ce motif le décide à rétorquer des objections dont il ne dissimule point la faiblesse. Il les négligerait, « s'il avait de son » côté le parti prédominant, mais tout un monde contre » un seul est un adversaire trop considérable pour être » méprisé * )>. Il s'exagère même l'abandon où il se suppose ; au moins il paraît trop s'y délecter. Toute son argumentation prend un ton de gageure, comme si elle visait à provoquer les protestations.
Et cependant, si aisément qu'il se résigne à une scission avec le sens commun, peut-être, sur plus d'un point, le heurte-t-il moins de front que ne fait Fauteur de VEssai sur la Vision. Ce dernier violente si fort la croyance générale, pour la contraindre à déposer en sa faveur, qu'il en vient à la déformer. Que nos perceptions sensibles, à commencer par les visuelles, revêtent comme spontanément le caractère d'extériorité, c'est là un fait dont Berkeley n'a jamais voulu convenir. Si les philosophes, ne cesse-t-il de prétendre, se sont persuadés que la conscience individuelle prononçait en ce sens, c'est qu'ils lui ont mal posé la question. L'analyse psychologique aidant, il in-
\. Part. I, chap. ii. Réponses aux ûhjections,
GEORGES LYON
voque, contre le sens commun travesti, le sens commun mieux interprété. Telle n'est pas la position qu'a choisie Collier. Non seulement il accorde que les objets de la sensation présentent une apparence d'extériorité, mais il se flatte que cette apparence est impliquée et expliquée par sa théorie. Le dessein même, suivant lequel Dieu a conçu comme possible sa création, exigeait, soutient-il, que le système de perceptions qui la compose se projetât vis-à-vis de nous comme le dissemblable devant le dissemblable. Le langage « que Dieu a parlé sur la croix et qu'ont parlé les » Apôtres *, langage que nous sommes tout justifiés d'employer nous-mêmes, nous en est une preuve certaine. Ces saintes paroles, si l'on faisait abstraction de ce caractère d'extériorité inhérent à nos impressions cognitives, ne se laisseraient pas entendre». Nous trompions-nous donc, tout-à-l'heure, de hasarder que des deux écrivains le moins exempt de paradoxe n'était pas toujours Berkeley ?
Enfin, dans la Clavis, se dessine une théorie subsidiaire qui prête à l'idéaUsme de son auteur une physionomie très particulière et surmonte cette savante construction comme d'une coupole mystique. De plus en plus, la philosophie de Collier rendra au principe de substance, si fort dédaigné par Berkeley, sa place d'honneur. C'est en remontant de siibstratiim en suhsiratiim ou, selon les termes de l'Ecriture, A' Arche en Arche, que nous serons conduits à contempler, dans le Verbe divin, V Arche par excellence, d'où procèdent les esprits, ces moindres Archai, et, par eux, les corps ou
1. Le langage, selon Collier, n'est pas d'invention humaine. • Le langage . est une créature de Dieu. . . Par lui, Dieu a appelé le monde à rôtre quand . il a dit : - que la lumière soit, qu'il y ait un firmament, . . et ils furent. . — Toutes ces choses furent faites au commencement dans la Parole et la » Sagesse et la Volonté de Dieu ...» {Clavis, De la conclusion du tout.)
choses dites extérieures. Du même coup, la matière que nous eussions crue, par suite des analyses qui précèdent, mise au niveau du pur néant, reconquiert une consistance relative. Pur accident à l'égard de l'esprit qui la contient, elle sert de substrat aux mille modalités corporelles qui la diversifient : sorte d'hypostase ultime dans cette descente de Dieu au Yerbe, du Verbe aux âmes, des âmes aux phénomènes, des phénomènes aux corps. Une mysticité tout Alexandrine règne dans cette fin du système. De même Tévêque de Cloyne renouvellera l'aspect de son idéalisme dans un poétique ouvrage qui devra autant à la rêverie qu'à la logique. Berkeley et Collier ont terminé leur carrière de dialecticiens en laissant un gage au sentiment et à l'intuition de l'au-delà : le premier, quand il écrivit la Siris, le second, quand il composa son Spécimen de la Vraie philosophie.
VL Entre ce dernier opuscule et la Clef universelle, dix-sept années s'écoulèrent. Durant ce long intervalle. Collier eut tout le temps de mûrir le système dont il avait arrêté la formule concise et ardue. Les fertiles développements auxquels se prêtaient les principes qu'il avait énoncés ne purent échapper à sa pensée studieuse. On s'attendrait donc qu'en des essais moins concentrés il eût repris, pour l'éclaircir, la justifier ou l'enrichir, la théorie immatérialiste tracée en 1713. Il n'en fut rien et, depuis cette date jusqu'à sa mort, le recteur de Langford Magna découragé, faut-il croire, par l'indifférence qui avait accueilli sa tentative, renonça à courir une seconde fois l'aventure. D'ailleurs les controverses théologiques accaparaient de plus en plus son activité et son monisme allait revêtir la forme d'un panthéisme chrétien.
Toutefois, si nous ne voyons pas que Collier ait jamais entrepris de donner une suite à la Clavis, quelques vestiges nous sont restés d'une polémique qu'il entama pour la défendre. Polémique toute locale et qui n'arriva point jusqu'au public. De cette controverse privée nous possédons du moins, grâce à Benson ', le plus précieux fragment : cinq lettres écrites par Collier en réponse à des objections. Deux de ces réi)liques portent la date de 1714 -, elles sont adressées à un grammairien et critique de ses amis, Solomon Low. auteur de nombreux volumes dont un seul, portant ce titre : Système de Mnémonique, eut quelque notoriété. Dans l'une, il défend l'argument d'Apelle et du Centaure, exemple qui, lui avait-on reproché, ne tendait à rien moins qu'à assimiler l'acte d'imaginer et le fait de sentir. Cette assimilation, loin de s'en défendre, il la revendique '-. Toute la distinction, selon lui, se réduit à ceci : « dans le premier >> acte, la commune cause de l'un et de l'autre, c'est-à-dire » Dieu, n'agit pas aussi fortement sur mon esprit que dans « le second. Sans quoi, les deux actes n'en feraient qu'un „ ou réclameraient le même nom et il n'y aurait point de » différence entre voir et imaginer. « - Hume ne dira pas mieux. Ecartez l'opération divine, vous avez la célèbre distinction instituée par le philosophe associationiste entre l'impression et l'idée. - L'autre lettre à Solomon Low vise un certain M. Balch dont l'attaque contre la doctrine iramatérialiste avait dû être vive, si nous en jugeons par l'impatience de la riposte. Collier s'y déclare le moins sceptique