M. Gladstone
2. Dans le même ordre d'idées, signalons la Lettre de Berkeley aux tatholiques romains de Cloyne, lors du mouvement de Charles-Edouard, et, en 17;9, son Mot aux Sages, où il conjurait les prêtres catholiques irlandais de prêcher à leur troupeau le travail et la charité.
302 L^IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIl" SIÈCLE
contemporains, son succès à ses recettes médicinales. L'eau de goudron fit fureur : elle guérissait toutes les maladies. Cette vogue n'eut qu'un temps ; l'eau de goudron rejoignit la foule des remèdes qui ont eu chacun leur heure de toutepuissance et ce que la postérité retiendra de la Slris, ce sera cette gradation poétique par laquelle l'imagination de l'auteur nous élève des vertus végétales de la nature au feu universel, de Féther vivifiant à l'Esprit providentiel qui soutient, meut et gouverne l'Empire entier de la Création. Cependant la vieillesse arrivait, avec son inévitable cortège de chagrins et de deuils ' . Berkeley aspire à la retraite. La studieuse paix d'Oxford le séduit; il demande à résigner son évêché. Georges II, tout surpris de la nouveauté d'une telle requête, le condamne à mourir évoque en dépit de luimême, sauf à résider d'ici-là en tel lieu qu'il lui plairait. Le prélat malgré lui réalisa son suprême désir. Il eut cette consolation de passer ses derniers jours dans la ville élue, sans autre occupation que de rééditer quelques-uns de ses livres. La mort survint pour lui, semble-t-il, inopinément, le 14 janvier 1153. Mais, quand bien même il l'aurait vue approcher, il n'en aurait conçu nulle épouvante. Ne croyait-il pas en avoir percé le mystère ? Mourir n'était-ce pas bien plutôt revivre, mais dans un état nouveau et séparé, où u rame s'exerce sur de nouvelles idées, sans l'intervention » de ces choses tangibles que nous nommons les corps * ? »
III. Telle fut cette vie si agissante et si fertile, que parcourt un sentiment unique : l'amour de l'humanité et
1. Le plus cruel fut la mort de son fils préféré. William, en février 1751.
2. Lettre à Samuel Jolinson, citée dans l'Appendice de Chandler à sa Vie de Johnson,
le désir infatigable de la servir. Libre à l'éristique d'en tirer argument contre le système dont elle constituerait une réfutation magnifique. A supposer que ces vertus mêmes se retournent contre lui, comme autant d'objections péremptoires, Berkeley n'en serait pas amoindri. Mais que l'idéaliste se rassure. Cet argwnenium ad hominein était réfuté avant même qu'on ne le produisît. En ses précoces réflexions, l'étudiant de Trinity Collège l'avait prévu et dissipé. « Je me tiens en toutes choses avec la foule «, écrivait-il déjà. Il écartait de loin ces futiles objections : « Ne » vous chagrinez pas. Vous ne perdrez rien, ni de réel, ni de » chimérique. . . Je suis pour la réalité plus que nul philo- » sophe. » Et ailleurs : ce Je connais d'une connaissance )> intuitive l'existence des autres choses aussi bien que mon ,> âme. ^> Ou : « le cheval est à l'écurie, les livres à l'étude » comme auparavant. » Ou : <c Les philosophes perdent leur » matière; les mathématiciens leurs sensations insensibles; >. les profanes leur Divinité étendue. De grâce, que perd le )> reste de l'humanité ? » Ces rapides remarques, qui faisaient in limine justice d'une argumentation chère au réalisme, nous les trouvons dans ce précieux Cahier de noies ' commencé en 1705, où les pensées occasionnelles du jeune métaphysicien se trouvaient, au jour le jour, consignées.
Autant la vie de Berkeley fut une et concordante, autant sa philosophie eut un développement ordonné et continu. Si le bien de ses semblables apparaît, du plus loin que nous pouvons jeter nos regards dans son passé, comme le mobile exclusif que son cœur ait suivi, aussi haut que nous remontions dans l'histoire de sa croyance, nous sur-
i. Commonplace Book. (Edité par M. Campbell Fraser.)
30i L'IDÉALISME EiN ANGLETERRE AU XV1U« SIÈCLE
prenons son esprit captivé par l'immatérialisme. « Dès mon » enfance, » lisons-nous à la fin de ces notes prises à l'aventure, « j'avais en ce sens un inexplicable tour de » pensée. » Et, chose à peine croyable, ce ne sont pas les principes de quelque vague Monisme, dont l'étudiant de Dublin aurait déposé, en ces pages, la fuyante expression. Ses théorèmes les plus originaux, à commencer par celui dont Mackintosh et St. Mill lui feront gloire, comme d'une découverte sans précédent, ses nouveautés les plus courageuses, ses paradoxes mêmes, y compris celui de se juger exempt de tout paradoxe, presque tous les articles enfin dont se composera sa doctrine, nous les reconnaissons clairement énoncés, en termes brefs, mais précis, dans ce cahier rédigé au sortir du collège. Le philosophe de VEssaî sur la Vision, des Principes de la Conyiaissance humaine, des Dialogues, du de Moiu, s'y laisse apercevoir tout entier. Les propositions essentielles de ces divers ouvrages n'y sont assurément pas étagées dans l'ordre dogmatique que l'auteur doit plus tard leur assigner. On les trouve pêle-mêle, jetées sans dessein, au décousu de l'invention. Ce sont les matériaux déjà ouvragés d'où va sortir l'édifice et qui n'attendent plus que l'intervention d'une main ordonnatrice pour se disposer selon un plan harmonieux.
C"est d'abord la dénonciation de ces entités abstraites auxquelles sa philosophie a voué une haine mortelle. «Point « d'idées générales, » tel est son premier mot. C'est aussi son axiome que l'être devient inconcevable, si on ne le rapporte pas à l'esprit. « L'existence est percipi ou per- » cipere. » Et d'ajouter en marge : a ou vouloir, c'est - » à-dire agir, » laissant ainsi poindre sa théorie causale. — C'est l'identification de l'idée et de l'objet, selon lui
suppressive de tout scepticisme : « E. * — Le sens du mot » Existence qui n'est pas une idée simple, distincte de per- » cevoir et d'être perçu. . . M. Nous voyons la maison elle- » même, l'église elle-même, puisque c'est une idée et rien » de plus. » — C'est l'élimination de la matière, décrétée en cette simple ligne : « Rien ne peut ressembler à une idée » qu'une idée. » — C'est l'expérience sur l'aveugle-né, a priori décrite, de manière qu'il en faille conclure l'invisibilité de la distance : « M. Toutes choses à un aveugle-né » vues d'abord en un point. » — C'est la réhabilitation de la connaissance sensible, trop dépréciée par les cartésiens : « S. Il y a folie aux hommes à mépriser les sens. )> Sans eux l'esprit ne pourrait ni connaître ni penser. )> — C'est la mise en évidence de la faculté volontaire, véritable substance du sujet qui perçoit : « S. Nous mouvons nous- ^) mêmes nos jambes. Nous-mêmes voulons leur mouve- )> ment 2. Par là je diff'ère de Malebranche. » En retour, il n'en différera pas sur la façon dont s'acquiert la connaissance et de l'âme et de Dieu. « S. Nous croyons ne pas con- » naître l'âme, parce que nous n'avons pas d'idée imagina- » ble ou sensible annexée à ce son. — S. La perception est » passive, mais celle-ci n'est pas distincte de l'idée, par » conséquent il ne peut y avoir idée de la volition. » — Pour ce qui concerne Dieu, même lacune en notre entendement : « G. Absurde de prouver l'existence de Dieu par » son idée. Nous n'avons pas d'idée de Dieu. C'est impos- » sible. » Cette haute existence n'en comporte pas moins
1. Ces lettres majuscules placées en tête des différents articles du Cahier de Notes désignent les rubriques sous lesquelles étaient comprises les pensées résumées dans ces articles. E signiOe : existence ; M : matière ; S : esprit ; G : Dieu, etc.
2. De même ailleurs : • M. Point de pouvoir actif que la volonté ».
GEORGES LYON
une preuve immédiate dérivée de ce fait même que nous possédons nos idées : « Rien ne correspond à nos idées » premières au dehors, si ce n'est des pouvoirs. De là » une directe et brève démonstration d'un Être actif et » puissant, distinct de nous, de qui nous dépendons. » Et cette démonstration, c'est l'universel symbolisme réalisé par nos perceptions spéciales, qui la fournit : <c S. J'ai vu » la joie dans ses regards. J'ai vu la honte sur son visage. » Ainsi je vois la figure ou la distance. » Les difficultés mêmes que ne manquera pas de soulever la théologie sont à la fois annoncées et résolues : « M. Ma doctrine s'accorde » excellemment avec la création. Je ne suppose ni ma- » tière, ni étoiles, ni soleil qui ait existé antérieurement. » A quoi bon prolonger cette revue? Les courts extraits que l'on vient de lire suffisent à montrer avec quelle sûreté, dès l'éveil de sa raison, Berkeley sut arrêter les grandes lignes de son système. En ce Mémento, se trouve condensée la substance philosophique qui, durant trente années, alimentera ses écrits. Seule, l'évolution opérée par la Siris, ne se laisse pas soupçonner encore. C'est qu a son point de départ l'idéalisme Berkeleyen se manifeste comme un pur phénoménisme : les abstractions, les idées innées, les entéléchies de l'ontologie classique, en sont absolument bannies. On sy découvre aux antipodes du cartésianisme, selon qui le réel était l'intelligible et qui donnait pour illusoire tout ce qui était objet des sens. Le sensible, l'imaginable même, devient ici littéralement vrai *. La morale qui se dégage de cette philosophie s'annonce comme Epicu-
1. Nous lisons dans le Cahier : « Par idée je désigne, toute chose sen- » sible ou imaginable. » Collier, nous nous en souvenons, abonda, par moments, dans ce paradoxe.
rienne, au moins à sa base, a Le plaisir des sens est le » summum bomim. Voilà le grand principe de la mora- » lité^ » Point d'idées absolues, connues à priori et dominant, du haut de leur immutabilité, le devenir de nos perceptions : « L Qu'advient-il des œternœ veritates ? Rép. » Elles s'évanouissent. » En ses débuts, Berkeley est donc bien de son pays et de son siècle : nominaliste décidé, professant l'horreur de la méthode apriori^ hostile à la dialectique des Ecoles. Tel nous le reverrons, psychologue empiriste, au cours de ses discussions sur la connaissance visuelle. Tel encore il se montrera, dans l'énoncé de son Immatérialisme, bien que cependant son embarras ne doive guère tarder à se trahir lorsqu'il lui faudra concilier les hauts concepts sur lesquels se fonde son universel symbolisme avec ce phénoménisme radical de la première heure. Enfin, l'âge venant, et sous l'influence croissante des maîtres de l'antiquité, dans le commerce desquels il aimera de plus en plus à chercher un refuge, son nominalisme d'antan s'attiédira; il en viendra à une manière de néo-Platonisme et rabattra grandement de ce dédain pour « les vérités éter- » neiles. » Mais, même en cette dernière période où sa philosophie apparaîtra sous un tout nouvel aspect, la méthode ontologiste ne le comptera point parmi ses adhérents. S il admet d'immuables essences, ce seront des essences connues de fait. Il ne fera point pour cela défection à l'empirisme. Le trait original de sa doctrine persistera jusqu'en son dernier chef-d'œuvre. Au terme, comme au point de départ de sa carrière spéculative, il aura professé, si l'on peut dire, une métaphysique a posteriori,