‹ L'idéalisme en Angleterre au XVIII?e siècle [microform]Chapitre 146 sur 235 · VISION ET TOUCHER. — LE SYMBOLISME SENSIBLE · texte numérisé non relu

VISION ET TOUCHER. — LE SYMBOLISME SENSIBLE

I. Si l'on interrogeait le premier homme venu sur la manière dont il apprend que les choses ambiantes lui sont extérieures, il répondrait, sans aucun doute : « je n'ai qu à >) les regarder. » La vue est, en effet, communément réputée le sens°objectif par excellence. Par elle, il semble que nous nous quittions nous-mêmes pour aller au dehors et nous ^ égarer loin, bien loin de nous. Aussi les subjectivistes de tous les temps, préoccupés d'établir que rien de ce que nous percevons ne réside vraiment hors de l'esprit, se sont-ils attaqués de préférence aux témoignages de la vision. D'un mot, d'ailleurs, il leur était facile de confondre le réalisme vulgaire : voir, c'est sentir ; toute sensation n'est qu'un état de conscience. Or comment une manière d'être en nous accomplirait-elle ce miracle de nous déplacer de nousmêmes ? Il était donc naturel que l'immatérialisme de Berkeley débutât, comme celui d'Arthur Collier, par une critique de la perception visuelle.

L'attention du jeune psychologue de Trinity Collège devait d'autant plus se porter sur cet ordre de sensations qu'à l'époque où sa pensée se donna carrière, les questions relatives à la connaissance optique étaient, de toutes parts, agitées. Descartes, dans sa Dlopiriqiie, Malebranche, dans la Reclierclie de la Vérité, avaient eu recours à une explication savante qui réduisait nos yeux au rôle

d'interprètes inconscients d'une divine géométrie. L'œil lit ce que Dieu écrit et l'entendement l'explique. Distance, grandeur, figure, extériorité, nous sont en elles-mêmes Tnconnues. N'était-ce pas une vérité reçue que les couleurs, seul objet de la vue, consistent en des modalités de lame? Nous ne voyons point le dehors au travers d'elles, hypothèse inconcevable; mais, à leur occasion, nous i«^eons de ce qu'est le dehors. - Plus tard, on aborda le problème, à part de toute préoccupation métaphysique, et l'on fut conduit à se demander si l'observation de fado n'apporterait pas une pierre de touche aux inférences du raisonnement. De là les célèbres enquêtes sur les notions de l'aveugle-né. Bien que l'on fasse de cet exinrimeniw.n criwis communément honneur à Molyneux, on en peut trouver chez Gassendi, bien avant la lettre à Locke, une rapide anticipation '. Dans les objections du médecin philosophe aux Méditations de Descartes, nous lisons en effet ce remarquable passage, concernant notre vasie idée du soleil: « Voulez-vous voir comme quoi la nature n'a rien mis en » nous de cette idée? Cherchez-la dans un aveugle-né. Vous » verrez premièrement que dans son esprit elle n'est point „ colorée ou lumineuse ; vous verrez ensuite qu'elle n'est » point ronde, si quelqu'un ne Va averti et s'il n'a aiipa- » ravatit manié quelque chose de rond. . . » Molyneux, il est vrai, posait un puzzle assez différent : un aveugle-né, soudain rendu à la lumière, parviendrait-il à identifier par la seule vue, sans le secours du toucher, les objets placés devant lui et dont il ne saurait que ce que ses impressions tactiles antérieures lui auraient appris ? Serait- il, par

1. La lettre de Molyneux est du 2 mars 1C93. V. 1. Correspondance de Lgcke.

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exemple, en état de dire : voici une sphère et voilà un cube? — Oui, affirmait Synge \ fort de l'analogie que présentent, somme toute, les contours tangibles delà sphère ou du cube avec les contours visibles de cette même sphère ou de ce même cube. — Non, avait hasardé Molyneux^, car notre opéré n'a pas éprouvé encore que ce qui affecte sa vue ainsi affecterait ainsi son toucher. — Non, répond également Berkeley, par la raison qu'entre des impressions visuelles et des impressions tactiles il n'y a pas l'ombre de ressemblance; que l'œil, à lui seul, perçoit des couleurs, sans rien de plus et que, par-delà les couleurs, nous serions fort en peine de rien situer, si le toucher ne nous y invitait ; qu'enfin nous ne voyons ou plutôt nous ne croyons voir extérieures, étendues et distantes, les choses colorées, que grâce à une connexion de tous les instants entre les perceptions de nos muscles et les impressions de notre rétine. Bref, la vision est un langage, très rapidement épelé, très promptement su, qui sert à résumer le dire du toucher. L'intelligence ne nous en est point innée, comme se persuade le plus grand nombre ; elle n'est pas davantage, ainsi que veulent quelques-uns, le fruit d'une étude savante ou de jugements compliqués, mais seulement le résultat d'une habitude aisément acquise qui nous fait rapporter machinalement ce que nous apercevons à ce que nous pourrions toucher. Expérience, association \ cou-

1. Lettre de Synge au W Quayl, du 6 sept. 1G95, insérée dans la Correspondance de Locke.

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