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Ainsi St. Mill, dans son article sur Berkeley

2. Selon cette école, Tespace nous traduit le déploiement de nos niuscles - Berkeley avait devancé, en cela même, les analyses de M. Bain, lorsqu il disait qu'il y a espace, lorsque le mouvement que je fais accomplir a un de mes membres est libre ; qu'il y a corps, si je trouve une résistance. « Plus la . résistance est grande, moins je dis que l'espace est pur. • Pnnc. of Hum. Knowl.,% 110-117.

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sance des solides n'appartint pas à la vue, mais ils ont maintenu à ce sens la perception de l'étendue planée Le savant éditeur de Berkeley ne croit pas que ce philosophe ait jugé la distance à tous égards invisible, de sorte que rœil ne perçût que de la couleur inétendue. Nous ne saurions partager l'avis de M. Campbell Fraser. Il nous parait au contraire que Berkeley a pris un parti radical et qu'il ne s'est pas laissé arracher la plus légère concession. La vue ne sait rien par elle-même, absolument rien de l'espace ; pas plus que l'ouïe, le goût ou l'odorat, elle ne nous fait rien connaître hors nos états de conscience. Ces états, nous ne les projetons en quelque sorte devant nos regards et nous ne les alignons suivant un ordre déterminé que sur l'appel de nos facultés motrices. Or, tel est l'excès de doctrine qui, selon certains critiques, fait le paradoxe et que condamnent formellement l'observation et l'expérience. Ouelle observation ? Quelle expérience? pourrait-on demander. Car nous soupçonnons fort que, lorsque l'auteur de la Nouvelle Théorie dépouille de toute notion extensive le sens visuel, il raisonne purement a priori. Nos yeux, en effet, ne ressemblent pas à des plaques photographiques, fixées dans la chambre noire, et sur lesquelles l'image n'a qu'à se graver. Ce sont au moins de vivantes plaques, qui ne conservent que ce qu'elles ont fait leur, par une action à la fois physique et mentale. Sentir, c'est consentir, disaient déjà les Stoïciens. On ne perçoit qu'en agissant. L'œil se meut, ne fût-ce que pour percevoir un point : or, tout mouvement constitue l'intervention d'un sens étranger, qui

1. C'est le cas de M. Naville. V. son article : Théorie de la, Visio». {Reme scientifique, 31 mars 1877). A ce parti sembla se ranger Hami'.ton, après bien des fluctuations de pensée.

collabore avec la vision proprement dite, sans s'identifier à elle. Mais que saurait discerner la vue livrée à ses seules forces'' Pour le savoir, il faudrait supposer des yeux dépourvus de toute activité locomotrice, c'est-à-dire imaginer l'irréalisable et concevoir l'impossible '. La thèse de Berkeley défle donc, à cet égard, la discussion; mais, pour la même raison, des contradicteurs la pourraient frapper d'une sorte de question préalable. Elle ne saurait, en eflet, subir le contrôle de l'expérience, et cependant, sur un tel sujet l'observation seule devrait prononcer.

Pour la troisième dimension de l'espace, il en va. ce semble, différemment. Ici les faits sont de mise et nous procurent un critérium. Or, à qui donnent-ils gain de cause ? Sur le point de clore la Défense de sa Théorie, Berkeley renvoyait le lecteur à un passage des Philosophical Transactions où avaient été relatées les célèbres observations sur l'opéré de Cheselden. Il ajoutait : « Ainsi, » par le fait de l'expérience, ces points de théorie qui ,, semblent les plus éloignés de l'appréhension commune, « ne furent point médiocrement confirmés plusieurs an- „ nées après que j'avais été conduit à leur découverte par ,> le raisonnement. » - De nombreux cas de ce genre ont été examinés et suivis de près, depuis Cheselden jusqu'à nos jours "- et il paraît bien que tous témoi-

1. Ainsi fait, à vrai dire, M. W. James, dans sa réfutation ■^e Berkeley et Reid {Mind, n° XLVt, juillet 1887 : The PcnepUon of Space, I".^ . « )

2. Relevons, par exemple, dans les observations de Franz [PMosoph. T,ms., 1841,) sa troisième expérience, laquelle confirme purement et simplement les inductions de Molyneu. et de Berke ey. L opère, a ,u. Ion a présenté un cube et une sphère, comprend qu ■ .ne sera pas »" «'■" ^» . tirer la notion du cube ou de la sphère, tant qu'.l naura pu les toucher, . avant d'avoir ressenti tactilement par le bout de ses doigts ce qu .1 a vu. • Franz ajoute : « il n'avait aucune notion de la perspective des images. . .

gnent en faveur de l'opinion que professèrent et Molyneux et Berkeley. Les expressions par lesquelles les récents opérés marquent leur embarras et leurs tâtonnements ont beau varier, ils ne diffèrent point dans leur mode d'apprentissage. C'est en les rapportant sans cesse aux souvenirs de leur sensibilité tactile et motrice qu'ils parviennent à projeter loin d'eux , à la distance convenable, des impressions qui tout d'abord se figeaient sur eux-mêmes et se développaient sur un plan non distinct de

leur propre corps *.

Ce n'est pas que l'interprétation de ces sortes d'expériences n'ait elle-même donné lieu à bien des divergences ^ et il faut convenir que, là non plus, les faits ne concluent point d'une manière absolue. On a rappelé que les cataractes abaissées ou extraites par l'opération chirurgicale n'étaient jamais d'une entière opacité, que toujours quel-

. Tous les objets lui paraissaient parfaitement plans. » — A la même conclusioa aboutissent les curieuses observations de M. Dufour relatées par M. Naville. {Eev scient if. j 1877.)

1. « La première fois qu'il vit clairement, » lisons-nous dans le mémoire relatif à l'opéré de Cheselden, « il appréciait si mal les distances qu'il s'ima- » ginait que tous les objets, quels qu'ils fussent, étaient au contact de ses » yeux, touchaient ceux-ci (comme il le disait,) de même que tout ce qu'il . touchait était incessamment en contact avec sa peau. » Ce dernier trait indique bien ce que l'opéré voulait dire quand il parlait de contact. 11 entendait que les objets vus par lui semblaient adhérer à ses yeux et non pas simplement les heurter d'une sensation trop vive. L'opéré de Everard Home [Philos, trans., 1807) avait la même impression : • Après . ropération, les objets semblent être, conclut la relation qui le concerne, . au contact des yeux. » - M. Preyer, qui a parcouru et étudié toutes les observations de ce genre, n'hésite pas à adopter la thèse de Berkeley. (rAme de Venfant^ part. I, ch. i.)

2. Ces objections ont été rassemblées avec beaucoup de force par M. Paul Janet, qui, d'ailleurs, s'est défendu de prendre absolument position dans le débat [Uevue philosophique, janv. 1879 : la Perception visuelle de la distance. Cf. du même maître : Traité éUmentairc de philosophie.)

que filet de lumière, souvent même de vagues couleurs, filtraient à travers l'écran. Mais que prouve-t-on par là ? Que les observations de ce genre sont accomplies dans des conditions bien insuffisantes. Néanmoins, cette imperfection même, si elle est exclusive d'une démonstration sans réplique, fournit en faveur de l'hypothèse Berkeleyenne de très hautes probabilités. Puisque l'ablation de cataractes déjà douées de quelque translucidité ne suffit pas à rendre sur l'heure la perception visuelle de l'extériorité et puisque le nouveau clairvoyant doit consulter son tact pour vaincre l'illusion qui lui fait situer à sa surface des sensations par lesquelles il jugera bientôt des plus grands éloignements, une induction légitime ne nous autorise-t-elle pas à conclure que, si la cécité antérieure eût été totale, la subjectivité de la vision soudain recouvrée serait rendue bien plus manifeste encore et que l'éducation tactile nécessaire pour rectifier l'impression demanderait bien autrement de patience, de temps et de labeur?

On a, il est vrai, contesté cette subjectivité de la vision. Que l'opéré de la cataracte n'évalue point les distances, soit ; mais, a-t-on ajouté, cela n'implique point qu'il ne puisse voir à distance. De même on a beau se tromper aux jeux d'un plan en perspective ; des décors de théâtre ont beau me causer le mirage de la profondeur, l'illusion, du moins, ne va pas jusqu'à me faire apercevoir comme identiques ou inhérents à moi-même décors et perspective. — Sans doute, répondrons-nous ; mais, en ce dernier exemple, la faculté de voir les distances est supposée acquise, l'association du tact et de Toeil consommée. En serait-il de même pour un aveugle-né qui aurait subitement recouvré la

GEORGES LYON. 21

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Yue ? On nous permettra d'en douter. Quoi qu'il en soit, c'est tout le litige et le trancher par le cas d'un spectateur au théâtre équivaudrait à résoudre la question par la question même. - Telle sera aussi notre réponse à M. William James qui, au cours d'une longue étude sur la perception de l'espace, objecte à Berkeley ce fait dont chacun peut, dit-il, s'assurer : « Au penchant d'une » colline, que l'on s'étende sur le dos et qu'on laisse y» l'abîme du bleu remplir tout le champ de la vision ; » que l'on s'absorbe de plus en plus profondément dans > le mode de conscience purement sensationnel qui se » produit, il sera impossible de ne pas éprouver qu'une » profondeur indéterminée, palpitante et enveloppante i> en est, aussi bien que la largeur, un attribut indubi- » tabler» L'observation est intéressante en sa simplicité; le malheur veut qu'elle ne porte guère : car enfin, chez celui qui l'accomplit, l'éducation de la vue parle toucher est depuis longtemps faite et donner pour spontanée une perception qui, selon les Berkeleyens, est un fruit de l'habitude, revient une fois encore à postuler ce que refuse

l'hypothèse.

Mais, poursuivra-t-on, nulle perception n'a lieu en nous que nous ne l'extériorisions : des objets colorés que nous verrions en ou sur nous-mêmes, voilà ce qui ne se peut concevoir. - Pourquoi non ? Gela se conçoit bien de nos sensations autres que les visuelles, des saveurs, des odeurs et des sons. Ces impressions diverses sont assurément rap- . portées à des causes distinctes de nous, mais cela grâce à une inférence rapide et en suite d'un raisonnement quasi

: . 1. Mind, 11° xLVii, îoc. cit.

instinctif. Ce qui ne veut pas dire que nous sentions la cause elle-même : ni l'odorat ne perçoit la fleur, ni le palais le fruit. Parfums et goûts ne nous font éprouver que des modalités de nos corps. Et nos corps, c'est nous-mêmes, puisque c'est en eux que sont ressenties nos impressions. A moins que l'on ne prétende tirer une ligne qui, partant de la conscience comme centre, rayonnerait sur les divers points de la périphérie organique : on obtiendrait ainsi la perception d'un espace en longueur, largeur et profondeur, mais au prix de quelle étrange supposition !

IV. Reste une difficulté : l'on a remarqué bien des fois la promptitude et l'assurance avec laquelle de petits animaux, à peine ont-ils brisé l'œuf, vont becquetant, dans la basse-cour, les grains de millet épars devant eux et se passent d'une expérience qu'ils n'ont pas eu le temps de contracter. Fera-t-on pour eux une exception ? Mais, cette exception, l'analogie nous contraindra de l'étendre à l'homme : un seul cas d'innéité met en péril la théorie entière de l'acquisition. Telle est l'objection qui avait déjà arrêté Hamilton * et à laquelle, selon d'excellents juges, il n'a pas encore été pleinement satisfait. Elle ofire, il est vrai, l'inconvénient de transporter le débat sur un domaine où l'observation psychologique n'a que difficilement accès : car enfin, si Ton a déjà tant de peine à pénétrer dans l'esprit d'un enfant, comment se rendre exactement compte de ce qui se passe en l'âme obscure d'un tout jeune poussin

1. Edit. des œuvres de Reid, t. I. An Inquiry, etc. ch. vi, § 20. Note d'Hamilton.

OU d-un cochon de lait nouveau-né ' ? Berkeley serait donc en droit, comme on l'a fait observer \ de récuser l'argument.

Cependant, même sur ce terrain ingrat, il n'est pas interdit à ses modernes partisans d'accepter la discussion. De l'aveu de tous les observateurs, la perception de la vue est extraordinaire chez les poussins à peine éclos '. Bien que la première tentative pour picorer son aliment ne soit nullement impeccable*, accordons qu'elle atteigne à une véritable infaillibilité. Que s'ensuivrait-il? Rien autre chose, sinon que ces petits animaux sont, à cet égard, doués, dès leur naissance, du plus sûr instinct. Ce leur est un grand avantage, à moins que ce ne leur soit une extrême infériorité vis-à-vis de l'homme, contraint de tout apprendre, mais qui doit à cette lente éducation d'exercer une activité bien autrement complexe et riche que ne fait l'animal » 1 Se récriera-t-on sur cet instinct, comme sur une vertu scolastique amenée pour les besoins de la cause? En ce -cas il faudra reconnaître à l'animal, à ce jeune cochon de

lait', par exemple, dont M. Preyer nous raconte les

"""l. V. les traits de merveilleuse précocité qu'en rapporte M. Preyer.

(Op. cit.)

•>. M. Penion : Berkeley. Conclusion, iv. ,

l V. les curieuses recherches de M. Douglas Spaldiug [Mac M.Uan s

Magazine, févr. 1873.) .

4. Preyer. (Op. cit.) Cf. Romanes : évolution mentale chez les am^

'iTiaux. ch. XI. , , ^ , ^ .

5 . Ch.z l'homme, le nombre des associations poss.bles entre la vue et . , , mouvements musculaires coordonnés est si grand, compare au nomb e . des associations possibles chez l'animal, au moment ^^^^ZZTn- . qu'il ne leur est loisible de se développer qu'au 7"" "^ ""<' '°"S;V^ . Lee, d'une longue période après 1. naissance. ■ (Pbever, Op.<''.) ^^ même, M. de Hartmann : • Chez l'homme, le nouveau-ne semble ne ucu » apporter avec lui et devoir tout apprendre. »

prouesses, bien plus qu'une aptitude innée à voir la distance, mais un talent merveilleux de discerner ce qui apaisera sa faim, de coordonner ses mouvements en vue d'atteindre ce qu'il désire, bref une intelligence toute constituée. Dans ces conditions, l'argument pourrait bien être de nature à embarrasser ceux qui le manient.

Mais cet instinct n'est nullement une faculté abstraite. Tl est, selon les probabilités grandissantes que réunit la théorie de l'évolution, légué à l'animal par de lointains ancêtres qui exécutaient laborieusement sans doute ces mouvements si bien adaptés que leurs descendants accomplissent aujourd'hui naturellement. Au prix de milliers d'efforts a été soudée enfin la perception visuelle à l'impression tactile. Association transmise de générations en générations et dont nous pouvons, par échappées, surprendre quelque vestige. Témoin cette instructive observation, communiquée par le D^ Allen Thomson, et que M. Romanes résume ainsi : « Il fit éclore quelques poulets » sur un tapis, et les y garda pendant plusieurs jours. Ils » ne manifestèrent aucun désir de gratter, parce que l'exci- )) tation produite par le tapis, sur la plante de leurs pattes, » était d'une nature trop nouvelle pour appeler la mise « en action de l'instinct ancestral, mais quand le docteur » Thomson éparpilla un peu de sable sur le tapis et fournit » de cette façon l'excitation appropriée et accoutumée, )) les poussins commencèrent aussitôt à gratter *. » Comme eût dit Berkeley, le tact de ces poulets leur parla d'abord un langage dont ils n'avaient point la clé : ils ne comprirent, ni ne bougèrent; à peine cette langue inapprise fait-elle place

. 1. Romanes, Op. cit.

320 L'IDÉALISME EN ANGLETEIUIE AU XVlll" SIÈCLE

à l'idiome héréditaire, ils entendent bien vite et partent à

la picorée.

A quoi bon continuer sans trêve une discussion sur laquelle on a tant écrit? Le dessein principal de Berkeley ne dépend point du parti auquel on s'arrêtera. Il suffirait à notre philosophe de retenir ce dont tous conviennent : quelles que soient les attributions naturelles de la vue, la maîtresse fonction de ce sens est, en fait, de toucher à distance, c'est-à-dire de suggérer les impressions mêmes que sous telles et telles conditions éprouverait le toucher. Que lui faut-il de plus? La vue, entre tous nos sens, ne deviendra un organe spécialement cognitif, que lorsque l'éducation et l'habitude en auront fait l'interprète de la faculté tactile et motrice. Ce point consenti, la conception du symbolisme universel reste intacte et l'existence

de Dieu est sauve.

Enfin, à supposer même que l'hypothèse du symbolisme dût être abandonnée, qu'il fallût renoncer à cette poésie d'un monde où tout parlerait à l'homme un verbe mélodieux, ce n'en serait point fait de l'Idéalisme auquel la Théorie visuelle servait comme de préambule. Certes, ce n'est point sans bien des regrets que le Berkeleyen ferait l'abandon d'une doctrine pour laquelle le grand Irlandais s'était passionné, au sortir de l'enfance, et dont ses derniers écrits le montrent encore tout pénétré. Le développement moral de l'homme, son rôle dans la nature, ses relations avec l'Auteur des choses, en seraient compris bien différemment. 'Mais le principe moniste qui commande toute cette philosophie n'en recevrait nulle altération. L'examen direct de nos idées, quelles qu'elles soient, l'étude de leur essence, de leur origine, de leurs attributs,

nous mène, par une voie plus brève encore, au même but que nous avait fait atteindre le symbolisme visuel. Comme, le recteur de Langford Magna, l'évêque de Cloyne a bien des manières de bander son arc. Une corde vînt-elle à rompre, il ne jetterait point pour cela le carquois.

UNIVERSEL IMMATÉRL\LISME. — ESPRITS ET IDÉES.

I. Les cartésiens avaient divisé l'être en deux genres irréductibles : la pensée et l'étendue. Berkeley ne trace pas moins profonde sa ligne de démarcation : ici, les idées, là, les esprits. Tout ce que l'on perçoit, tout ce que l'on conçoit, se peut classer sous l'un de ces termes. Entre ces deux pôles se distribuent et le possible et l'actueL Mais non, la comparaison est impropre : idées et esprits ne s'opposent point l'un à l'autre de tout le diamètre de la contrariété. Loin de là, ces deux vocables sont corrélatifs : point d'idées qui ne résident en des esprits; point d'esprits qui ne pensent au moyen d'idées.

Par idées, que faut-il entendre? Ce terme désignera-t-il Ja peinture de choses distantes de l'esprit ? En aucune manière. Une idée est non pas représentative, ainsi que le prétendait bien à tort l'Ecole, mais présenialive. Elle n'a pas à peindre quoi que ce soit. Une idée ne saurait ressembler qu'à une idée. Délivrons-nous donc de cette pesante obsession d'originaux extérieurs, concrets, solides,

que des copies mentales reproduiraient devant notre imagination ou nos sens. Portrait et modèle ici ne se distinguent point l'un de l'autre : nos idées constituent les objets. Cest dire que le mot matière est d(^nué de sens et l'on ne comprendrait pas que rien lui correspondît. Ce tertium qidd n'a point place en notre monde : nulle idée ne le peut rendre, nul esprit ne le peut saisir. Il est l'œuvre monstrueuse d'une faculté intellectuelle qui a dévoyé : il se réduit à une abstraction. Or, autant le pouvoir d'abstraire trouve un emploi légitime, quand il se consacre à élire dans un groupe un individu pour en faire le signe de ses congénères, autant l'usage en devient vicieux, quand il se détourne à créer des êtres de raison. Locke a beau dire, il n'existe point d'idées abstraites. Que chacun interroge sa propre conscience, il constatera son incapacité radicale d'en évoquer aucune. Il pensera à un triangle, non au triangle ; il imaginera des horames, Tliomme, non pas. Encore moins concevra-t-il une matière pure, chimérique support de ces autres abstractions également inintelligibles : l'étendue, la figure, le mouvement, le nombre*. « En résumé, s'il y » avait des corps extérieurs, il serait impossible que nous » vinssions jamais à les connaître et, s'il n'y en avait » pas, nous pourrions avoir exactement les mêmes raisons » que maintenant de penser qu'ils existent -. »

La matière abstraite ainsi éliminée, on se demandera si la philosophie naturelle n'est point proscrite à son tour : du même coup, s'évanouiraient les lois fixes qui régissent, aux yeux de la science, l'évolution des corps et le monde phénoménal serait abandonné aux caprices du

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