Siris, § 2j
3oO LIDÉALISME ExN ANGLETERRE AU XVIII' SIÈCLE
regard l'espace parcouru. Ne nous semble-t-il pas reconnaître, énoncées en un poétique langage, les principales théories que V Essai sur la Vision, les Principes, VAlciphron, nous ont rendues familières? Elles entrelacent, comme d'une mystique guirlande, l'apologie de la panacée miraculeuse. La stérilité intrinsèque des causes secondes et la spiritualité de la Cause proprement motrice, dont nous saisissons en nous-mêmes une pâle imitation ; la régularité de l'ordre naturel assurée par le Créateur, non point en Tue d'aucune fin transcendante, mais seulement par égard pour ses créatures raisonnables; l'universel symbolisme selon lequel se systématisent les faits sensibles et dont notre expérience nous livre le secret : tous ces points si originaux de la doctrine antérieure, la Siris les a rappelés avec une brillante précision. On serait donc tenté de croire qae la pensée de Berkeley est demeurée stationnaire, si quelques symptômes à peine saisissables n'inquiétaient notre curiosité et ne commençaient à trahir un mouvement tournant du système. Cet empressement à se référer aux maîtres Alexandrins; cette préséance, de plus en plus manifestement dévolue à la raison sur nos autres organes de savoir ; ce dédain çà et là exprimé pour les sens ; ce parti pris enfin de ne plus guère désigner les perceptions sensibles que du nom de phénomènes et d'apparences, au lieu de celui d'idées qui leur était réservé naguère : tant d'indices n'autorisent-ils pas le soupçon que le dialecticien philanthrope a quelque peu modifié son sensualisme d'autrefois ? Que si ces divers prodromes laissaient notre conviction flottante, la dernière partie de la Siris achèverait de nous dessiller les yeux.
Les causes secondes, continue l'auteur, sont l'instru-
ment que le Créateur emploie et le signe proposé à l'intelligence de la Créature. Mais, cette intelligence elle-même, comment saisit-elle le sens du symbolisme ? A l'aide de quelles facultés ? « Les sens et l'expérience nous infor- » ment du cours et de l'analogie des apparences ou effets » naturels. La pensée, la raison, l'intellect nous intro- » duisent dans la connaissance de leurs causes. Les appa- » rences sensibles, quoique d'une nature fuyante, instable » et incertaine, ayant d'abord occupé l'esprit, rendent par » une prévention première la tâche de la pensée plus diffi- » cile. Comme elles amusent les yeux et les oreilles et » sont plus appropriées aux usages vulgaires et aux arts » mécaniques de la vie, elles obtiennent aisément, dans » l'opinion de la plupart des hommes, la préférence sur » ces principes supérieurs qui sont le dernier progrès » de la pensée humaine arrivée à la perfection et à la ma- )) turité. Pourtant, il est certain que les principes de la » science ne sont objets ni des sens, ni de l'imagination, » mais que l'intellect et la raison seuls mènent sûrement )) à la vérité ^ » Ce n'est pas que Berkeley veuille restaurer ces conceptions abstraites contre lesquelles il a tant lutté : il ne veut ni d'un espace absolu, ni d'un absolu mouvement, notion dans laquelle ont leur fondement « celles d'existence extérieure, d'indépendance, de » nécessité, de destin ^ ». Mais, s'il n'a nullement amnistié les abstractions, ses coups, aujourd'hui, portent plus volontiers contre le sensualisme, doctrine idolâtre qui place la réalité dans ce qui n'est qu'apparences. De ces apparences naissent, il est vrai, nos premières impressions. De