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dre toute connaissance, puisque la conscience même en dérive. Là s'étendrait l'empire des Idées éternelles et immuables, parcouru par la Raison pure, puissance privilégiée qui ignore de la contingence et de Faccident. Entre les deux est-il un passage? Peut-on sauver du reproche d'inconséquence, peut-on réconcilier avec lui-même un penseur qui, selon qu'il se confinait dans la région des sens ou qu'il s'avançait dans celle de l'intellect, a, tour à tour, taxé de chimériques, d'irréels les archétypes et assimilé à de fugitives ombres les images dues à nos perceptions? Suivant d'autorisés commentateurs, les passages de la Siris que nous venons de mettre en saillie anticiperaient obscurément sur le criticisme Kantien. Berkeley, converti au Platonisme, aurait échelonné dans leur ordre hiérarchique les trois facultés génératrices du savoir : la sensibilité, l'imagination, Tintellect, cette dernière distribuant dans ses cadres les matériaux qu'elle tient des deux autres. Mais on n'a pas songé qu'une telle interprétation, grosse, nous Pavons vu, de conséquences sceptiques, puisqu'elle ne tendrait à rien moins qu'à donner l'idée m.ême de Dieu pour un produit manufacturé par nos facultés mentales, rendait impossible tout raccord entre les deux philosophies successivement professées par le maître Irlandais. Bien plus, le conflit éclaterait au sein de la Sirls elle-même : la première partie reprenant les théories favorites du métaphysicien a posteriori de naguère, la seconde formulant une hypothèse dont le seul exposé les réduirait à néant. Que signifie, en effet, ce symbolisme maintenu jusqu'à la dernière heure et suivant lequel nos sensations nous expriment le décret divin, si ce décret n'est autre chose qu'une synthèse rationnelle tirée
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par notre esprit de son propre fonds afin de répandre, parmi nos perceptions, l'unité, l'ordre et l'harmonie?
Il ne nous paraît pas davantage que le tardif élève de Platon ait entendu faire réparation aux méthodes a priori et en revenir à Tinnéité. Cette seconde supposition serait démentie, comme la précédente, par la Siris elle-même. Si l'on s'y range, c'est la guerre entre les deux moitiés de ce petit ouvrage. On opposera les sections aux sections ; on constituera une antinomie entre telle phrase finale qui consacre, dit-on, la méthode a priori et tel paragraphe antérieur où est expressément développée la thèse de l'acquisition. Si, comme l'a prétendu Berkeley au début de son livre, nous apprenons, par une expérience progressive, à entendre le discours rationnel que nous tient la nature sensible, de quel droit le même livre affirmerait-il , en ses dernières pages, que l'intelligence d'un tel langage fait partie intégrante de notre raison? De quel droit, après nous avoir appris que les lois universelles du monde ont été arbitrairement décrétées par Dieu, pour le bien de ses créatures et en vue de permettre les relations mutuelles entre esprits créés, prétendrait-on les déduire de vérités transcendantes? Ne nous hâtons point trop de conclure qu'au terme de sa carrière, l'évèque de Cloyne adore ce qu'il brûla et brûle ce qu'il adora. Mais aussi demandons-nous en quoi sa doctrine s'est transformée et à quels égards les sections Platoniciennes de la Siris accusent vraiment une évolution. — Le changement ne porte, à notre avis, que sur deux points, hors lesquels le système a gardé le statu quo.
En premier lieu, Berkeley comprend d'une manière moins étroite que jadis l'expérience éducatrice par laquelle nous nous accoutumons à démêler la signification toute
divine de l'univers des sens. Autrefois, son expHcation était un peu courte : à l'en croire, nos perceptions suffisaient à la tâche. L'esprit s'accoutumait à rassembler en séries constantes nos impressions ; guidé par la succession même des faits, il découvrait empiriquement les règles auxquelles le Créateur les avait assujettis. Mais qui donc incite la pensée à rechercher ces connexions ? Comment s'y prend-elle pour les assembler ? Quelles facultés entrent enjeu ? Quelles opérations sont requises ? Ces questions et toutes autres du même ordre n'étaient même pas effleurées. Les sens amassaient toute l'expérience et ils s'acquittaient de la coordonner.
Secondement, dans le dualisme du percipere et du percipi, tel que le décrivait le Traité des Principes, on eût dit que les deux termes de l'antithèse fussent placés sur le même rang. Les idées, principe de la passivité et l'esprit, seule essence active, se faisaient vis-à-vis, comme deux puissances rivales, corrélatives l'une de l'autre, mais à jamais distinctes, qu'il n'était pas moins impossible de séparer que de confondre. Or, que sont les idées par rapport aux esprits? Des espèces émises du dehors? Non, sans doute. Mais alors, quoi? Des êtres siii generisi Ou. de consistantes modalités ? Ces problèmes, non plus, n'étaient point touchés et le lecteur devait décider selon ses propres préférences.
Sur l'un et l'autre de ces points, la fin de la Siris réussira peut-être à nous édifier. Et d'abord, si un processus expérimental demeure toujours la seule méthode qui permette de dérober à Dieu le chiffre secret de sa création, (l'auteur, sur cela, n'a jamais varié,) nos sens ne sont plus définis, dans ce dernier livre, les vrais interprètes du syra-
tn
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bolisme naturel. Loin de là, une faculté leur est de beaucoup préférée, qui, jusqu'à ce moment, n'avait rempli qu'un rôle des plus effacés : la raison. Oui, c'est parce que la raison synthétise nos sensations et nos images, que nous acquérons par degrés la compréhension du plan divin. Cette faculté abstraite (ce qui ne veut pas dire qu'elle réalise des idées abstraites) et, au bout de ce travail de généralisation, se laissent entrevoir les relations permanentes que l'auteur des êtres propose à notre curiosité. En un mot, nous accomplissons une sorte d'expérience rationnelle qui, la coutume aidant, nous familiarise avec les cryptogrammes prodigués dans notre univers. Pour les déchiffrer, prenons-y garde, déductions et syllogismes ne nous seraient d'aucune aide. Nous ferions fausse route, en nous essayant à déduire d'axiomes a priori le cours régulier des choses. Méditer à perte de vue, dans le recueillement d'une pensée repliée sur elle-même; disposer, dans des Sommes scolastiques, des chapelets de sorites, serait un travail d'une parfaite inanité. La raison, pas plus que le sens, n'obtient de connaissances instantanées. « Tu mangeras ton pain à la sueur » de ton front, ^ a-t-il été dit à l'homme. Le pain de l'âme aussi ne saurait être gagné que par le labeur de l'âme. ^
Quant au rapport que soutiennent les idées-images à l'égard de l'esprit, la Siris est formelle et il ne peut plus être désormais question de parité et d'équipollence. Ce ne sont plus que « des phénomènes», des « semblants », des a fantômes » : l'existence proprement dite est le lot des seules Pensées. Or, si les objets des sens sont exclus de la réalité, comme, d'autre part, il n'existe nulle substance extra-spirituelle d'où émanent ces causes d'illusion, il nous faut bien, à défaut d'autre alternative, considérer ces idées comme
des modifications de nos esprits, produites par la Volonté créatrice et conservatrice. De la sorte, les notions qui nous suggèrent les choses de l'âme, ne seront plus, comme dans les premiers Traités de l'auteur, reléguées à l'arrièfeplan, tandis que les impressions des sens occuperaient le devant de la scène. Intervertissons les rôles. Comprenons que la perception promène devant nos esprits de mobiles emblèmes, mais que les notions spirituelles déchirent le voile qui cachait à nos yeux l'existence. L'aspect extérieur du système a changé, sans que ni la méthode suivie, ni l'essence de la doctrine, aient subi d'altérations bien profondes. Au dualisme de la première heure se substitue un pur monisme, mais un monisme spiritualiste, édifié a posteriori par l'intellect.
On ne se flatte assurément pas que l'explication ici proposée fasse évanouir tous les doutes. Quand un de nos contemporains S admirateur fervent de Tévêque de Cloyne, mettait ses contradicteurs au défi de réfuter l'immatérialisme, offrant un riche prix à l'adversaire dont un jury compétent aurait proclamé la victoire, il oubliait sans doute les sections terminales de la Siris et la restauration inattendue de ce rationalisme notionnel. S'il s'en fût avisé, il n'eut
1. M. CoLLYNS Simon. V. son livre : On the nature and éléments of the exlernal world — or universal Jmmaterialism (1862). On trouvera à la fin de l'ouvrage le prospectus des conditions suivant lesquelles fut proposé le pari. Ud prix de $ 500 est offert « for a couclusive disproof of uuiversal inama- > terialism.» Le teneur aura le droit de choisir ses douze « approvers », mais parmi des savants et des philosophes connus. Le programme de la gageure est de décembre 1847. Le plaisant est que le défi, d'une forme bien anglaise, fut relevé. V. l'opuscule : « Pure sounds, against pure immaterialism, or » that sounds are not pure sensations, written for a prize of $ 500, by An- » toine Claude Gabriel Jobert. Lond. 1850. » On a, dans celte petite publication, les lettres échangées entre M. GoUyns Simon et l'auteur.
LIDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIP SIÈCLE
point tardé à prévoir quel parti la controverse pourrait tirer de ces ambiguïtés et il aurait craint pour sa gageure. A quelque commentaire que Ton s'arrête, convenons qu'un peu d'ombre ne laisse point de planer sur le Berkeleyisme à son couchant. C'est qu'aussi l'on aurait tort de trop presser le mystique traité de 1744. Pourquoi discuter ce livre comme l'on ferait une exposition ex professa 7 Ni Pauteur, ni les contemporains, ne le considérèrent sous ce jour ^ La Siris n'a rien d'un code doctrinal. C'est un cantique d'actions de grâces, un hosayinah triomphal entonné en l'honneur de celui qui dispense la vie et la guérison et devant qui se doivent prosterner sensibilité, entendement, vouloir, nature, science et philosophie.