‹ L'idéalisme en Angleterre au XVIII?e siècle [microform]Chapitre 176 sur 235 · Par exemple Dugald Stewart · texte numérisé non relu

Par exemple Dugald Stewart

deux ans avant la date où la place le récit de Stock*. Nous savons, en effet, qu'à son premier passage en France Berkeley séjourna une quinzaine de jours à Paris et luimême nous apprend qu'il fut question de lui ménager une entrevue avec le Père. Une lettre, qui porte la date du 25 novembre ni3 et qu'il adressait à Thomas Prior, contient ce passage : « Demain je compte rendre visite auPèreMale- » branche et l'entretenir de certains points. . . ^ Le même jour, il écrivait à Percival : « L'abbé d'Aubigné doit me » présenter demain au Père Malebranche K » Le projet futil abandonné? Quelque contre-temps le fit-il remettre ? On serait tenté de le croire, puisque les lettres suivantes de Berkeley n'en soufflent point mot et que l'événement devait trop piquer la curiosité de ses amis pour qu'il leur en tùt le détail. Ne se pourrait-il que ce dernier dessein, un instant conçu, eût donné lieu à la légende dont le biographe Stock s'est fait trop facilement l'écho ?

III. Peut-être nous faisons-nous illusion, mais il nous semble que si ces deux penseurs s'étaient un seul jour approchés, s'ils avaient échangé leurs vues sur le mystérieux univers, s'ils avaient ensemble éprouvé leurs doctrines, qu'une même inspiration soutient et qui tendent à une même croyance, un invincible attrait les aurait poussés l'un vers l'autre. Celui-ci aurait rabattu de son parti-pris contre une philosophie dont il a, quoi qu'il prétende, suivi l'impulsion ; celui-là aurait consenti que la vision en Dieu ne

1 Une telle conjecture serait assurément très hasardée, mais elle aurait l'avantage d'expliquer Torigine de la légende elle-même.

2. La lettre d'où est tiré ce passage fait partie de la Correspondance inédite. V. Campbell Fraser, Berkeley (réédit. de 1884, p. 107.)

constituait pas une hypothèse de tous points irréprochable et il aurait accepté peut-être qu'un tel continuateur la redressât. Des divergences auraient sans doute persisté, que ne pouvait atténuer nul accord, parce qu'elles tenaient, si l'on peut dire, à la différence des climats philosophiques. Nul art dialectique n'aurait assurément transformé le Français en empiriste ou ramené l'Irlandais aux méthodes a priori. Mais qu'importait cette diversité des voies et moyens à qui se proposait même but ? La route ici pouvait être plus sinueuse, là plus unie et rapide ; mais, de part et d'autre, on aboutissait à une conclusion identique : l'existence dévolue à la seule pensée.

Que Berkeley eût retracé son idéalisme, tel qu'il nous est apparu dans ses trois premiers ouvrages, Malebranche n'avait qu'à saluer au passage nombre de vérités qui lui étaient chères : « Nos sens ne perçoivent point une matière extérieure ; ils ne connaissent qu'emblèmes et symboles, sous lesquels se devine le décret divin ! Oh ! Que cela est bien dit ! Moi-même, dans ma Recherche de la FM/^. j'avais donné à entendre quelque chose d'approchant, quand je parlais d'un langage à l'aide duquel nos sens nous conseillent selon notre intérêt. Et tous deux nous avons, en ceci, marché sur les brisées de Descartes. — Point de causes secondes, avez-vous dit, car toute force réside en Dieu seul 1 C'est un principe que j'ai passé ma vie à défendre. — Dieu, assurez-vous, respecte le mécanisme de ses lois, une fois posées, et cette constance avec soi-même est plus digne de sa perfection que ne serait une intervention extra-physique dans le cours de sa création. J'ai bien delà joie de vous entendre et » souhaiterais que M. Arnauld fût de ce monde pour s'as-

» surer que je ne professe point seul l'opinion qui le cho- » qua si fort. — Nous ne possédons, estimez-vous, d'idée » ni de notre âme, ni de Dieu. . . C'est aussi l'une de mes » convictions les plus arrêtées et il m'en coûta de m'y » résoudre, puisque j'ai dû, sur ce point, me séparer de » Descartes et de ses amis. Mais je dis comme cet ancien : » j'aime la vérité plus encore que je n'aime Platon. — » Vous tenez que ce qui fait partie de mon âme, l'action et » le jeu de ma volonté, par exemple, se révèle directe- » ment à moi dans la perception intérieure que j'en ai. Je » ne conçois pas non plus quel autre mode de connais- » sance l'esprit pourrait obtenir de lui-même. — Enfin, ce » que vous dites de l'idée, laquelle ne saurait copier que » des idées ni appartenir qu'à un esprit, me plaît infini- » ment, quoique je n'aie point poussé jusque-là. Ce que » j'aurais cru mien, vous l'avez rendu vôtre. Chez vous, » par contre, j'aimerais me fixer, tant il me semble m'y )> trouver chez moi. »

« — Que ne vous y fixez-vous, ô mon père ! Devez-vous » balancer ? Pourquoi vous résister à vous-même et vous » raidir contre votre logique ? Cet univers intelligible, le » seul où, suivant vous-même, nous habitions vraiment, » subsisterait comme il est, ajoutez- vous, quand toute » matière serait détruite ! Détruisez-la donc, cette impor- » tune, stérile et vaine matière. La signification des saints » livres n'en sera pas altérée. L'œuvre des sept jours » n'aura rien perdu de sa cohésion. Les mystères que nos » Eghses adorent différemment ne seront pas pour cela » recouverts d'un voile plus impénétrable. Rejetez sans ^) scrupule, loin, bien loin de l'âme, ce haillon du corps. » Avec le moi de chair, s'évanouira le fâcheux épouvan-

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>, tail d'une matière absolue, qu'à l'exemple de Spinoza, » vous seriez contraint bientôt de situer en Dieu. »

« - Les perspectives que vous m'ouvrez se sont plus ,. d'une fois offertes à mon regard. A vous, pour qui la vie „ commence, de les mesurer hardiment. D'autres devoirs >> m'invitent. Mais, si j'accédais à vous suivre, je vous „ adresserais un appel à mon tour. Rendez à votre raison, , à cet entendement pur qui vous inspira des déductions » incomparables, oui , rendez meilleure justice. C'est à » l'un des principes de cette faculté, au plus robuste, il « est vrai, que votre foi en Dieu, en vos semblables, en » vous-même, se suspend : à l'axiome en vertu duquel rien „ n'arrive que par une cause déterminante. Or, si toute „ abstraction est un mensonge, si nul objet de connaissance » n'a de réalité que les sens ne l'aient fournie, ne prevoyez- „ vous pas quelle prise donne à ses détracteurs la philoso- » phie que nous aimons et quelles armes nous livrons à ce V scepticisme pour lequel nous avons même horreur? Non, ,, non, la raison n'a pas en vous un contempteur. Vous ne „ méconnaîtrez pas toujours celle qui vous guida à des dé- » couvertes si belles. Le Père des lumières ne vous éclairera » pointa demi. Vous avez appris de lui que, hors la pensée, » tout était fantôme; de lui vous connaîtrez que, sans la » Raison, la Pensée elle-même n'est qu'une ombre. »

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