‹ L'idéalisme en Angleterre au XVIII?e siècle [microform]Chapitre 2 sur 235 · Platon : Parménide^ § iv · texte numérisé non relu

Platon : Parménide^ § iv

INTRODUCTION 3

reconnaître dans la pensée la seule dispensatrice en même temps que le réceptacle exclusif des réalités? Pourquoi m'embarrasser d'un univers extérieur qui reproduirait on ne sait où ni comment, trait pour trait, nuance pour nuance, le monde actuel qui s'étale devant ma pensée et qui se compose uniquement de la totalité de mes idées, le seul que je connaisse et dont j'aie le droit de parler, parce qu'il fait un avec moi-môme, tout autre que celuilà étant pour moi comme s'il n'était pas? Qui ne voit que le lointain univers qu'un mirage projette devant le sens commun fasciné ferait double emploi avec l'univers présent qui occupe la scène de ma pensée? A quoi bon ce décalque ? Doubler les choses, comme eût dit le Père de la Métaphysique, est-ce donc un moyen de les mieux compter? Osons aller jusqu'au bout de la psychologie et de la logique. Nous conclurons, axiome où se résume la philosophie idéaliste : ce qui existe des choses, ce sont les idées que l'esprit en possède.

A vrai dire, ce mot idées peut être employé fort diversement*. Longtemps *il a signifié ce que lui avait fait

1. Ce serait une histoire digne d'être entreprise et singulièrement instructive pour le philosophe comme pour le linguiste que celle du mot idée. Dans une note de ses Déçussions de philosophie (Chap. Philosophie de la perception,, Reid et Browii), WiUiam Ilamillon en donne une rapide esquisse. Avant le siècle de Descartes, assure-t-il. le mot idée, comme terme philosophique, ne fut employé que par les Platoniciens ou du moins ne fut reçu que dans un sens platonicien, sens tout différent de celui qu'a consacré l'usage des modernes. L'idée ne s'appliquait point aux objets de la perception ; elle n'avait rien de psychologique et était exclusivement du domaine de la théologie. Après la renaissance des lettres, ce terme ne fut pas davantage étendu aux objets de l'intellect. Melauchton, il est vrai, (il était une manière de semi-Platonicien), l'emploie en une occasion comme synonyme de notion ou d'espèce intelligible. C'est même à cet exemple solitaire, faut-il présumer, que Jules Scaliger fait allusion {De subtilitate, vi, 4),

dire Platon : des exemplaires impérissables sur lesquels viendraient se modeler et l'être et la science. Plus tard il a désigné les notions grâce auxquelles Tintelligence est informée de ses opérations, quelles qu'elles soient ; puis, par une assez prompte dégradation, il n'a plus exprimé que les impressions sensibles qui nous dépeignent les objets de notre connaissance concrète : ainsi, par un retour à l'étymologie primitive, il était rendu synonyme d'apparences et d'images. Aux divers emplois de ce mot correspondraient évidemment des formes de l'idéalisme très différentes. Mais, si grande cette diversité soit-elle, Ton a de la sorte comme autant de provinces

quand il condamne un tel emploi du mot comme néolérique et abusif. . Nous aurions pu dire nettement, déclare Ilamilton, que jusqu'à sou em- . ploi par Descartes lui-même, l'expression n'avait jamais été adoptée . comme un terme compréhensif pour les objels immédiats de la pensée, si . nous n'avions à la mémoire YHistoria anima Humana de notre compa- » triote, David Buchanau. Cette œuvre, originellement écrite en français, . avait depuis quelques années, circulé privément jusqu'à sa publication à . Paris en 1630. Nous y trouvons le mot idée communément employé eu . sa plus extensive signification, pour exprimer les objets non-seulement^ de . l'intellect propre, mais de la mémoire, de l'imagination, des sens. C'est . là le premier exemple d'une telle acception : car le Dùrours de la Méthode, . où le mot est pris dans une égale étendue, fut dau moins un an posté- . rieur par sa publication qui eut lieu en juin 1637. Adopté aussitôt après . par Gassendi, le mot, bous un aussi imposant patronage, fil graduelle- . ment son chemin dans l'usage général. » Ilamilton aurait pu ajouter que les disciples de Descartes furent loin de s'entendre sur le sens exact qu'il fallait maintenir à ce terme. Les uns le rendent, comme nous dirions, étroitement subjectif et lui font désigner les opérations de la pensée cognilive. Les autres désignent par idées non les opérations, mais les objets de l'entendement, objets indépendants de lui, bien qu'inhérents en quelque mesure à lui et par cette voie indirecte ramènent l'acception platonicienne. Le long et passionné débat d'Arnauld et de Malebranche sera principalement dû à cette interprétation différente du mot sur lequel portera la dispute. Aussi les deux adversaires combattront-ils sans trêve sans s'atteindre jamais. En notre siècle, la première position sera celle d'un Stuart Mill ; la seconde, celle d'un Hegel.

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d'un même empire. Le principe générateur se retrouve, fidèle à lui-même, dans les diverses espèces en qui il se subdivise. On le peut ainsi formuler : Texistence d'un monde matériel est une hypothèse inutile et les objets de la pensée constituent tout le réel.

L'esprit philosophique des Grecs, qui n'a été étranger à aucune audace, témoigna pour cette conception une faveur marquée. A.ussi bien le cours naturel de leur métaphysique les y portait. Quel est rélément producteur et explicatif de toutes les existences, s'étaient demandé leurs initiateurs, Thaïes, Anaximandre, Anaximène, Heraclite? Et chacun de rechercher la substance privilégiée qui par sa fluidité, son aptitude aux métamorphoses, semblerait la mieux douée pour faire jaillir de son sein et dérouler en nappes innombrables les ondes de l'existence. L'un propose l'eau, un autre l'air, un autre le feu. Toutefois n'y a-t-il pas, se demande-t-on un jour, quelque chose de plus subtil et impondérable que l'eau, le feu et l'air, c'est-à-dire le nombre ? Et le génie géométrique de Pythagore» fait du nombre l'essence et la cause de tout ce qui est. Mais le nombre, à son tour, n'est qu'un mode déterminé, la limite de l'ôtre : de combien l'être nu, indéterminé, sans qualités, sans bornes, n'offre-t-il pas un degré supérieur dans l'abstraction ! Et les maîtres Éléates d'ériger l'être en soi, l'être pur, l'être absolu, en inaccessible et ineffable réalité-. Enfin l'être

1. Voir l'une des principales raisons qu'Aristote avance pour expliquer

le choix de Pythagore. JUétaph. A 5. 986 a.

2. L'Éléalisme renfermait déjà bien des germes d'idéalisme. Les quelques lambeaux que nous avons gardés du Ut^\ *ûa£(o; de Parménide abondent en suggestions platoniciennes. N'en citons qu'une empruntée à la première partie du poème, c'est-à-dire au r.tfi aT^ç aKrfizl9i :

6 LMDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVlll" SIÈCLE

lui-même, comment, si inexploré queParménide et Zenon l'aient conçu, se fait-il entrevoir à nous? Par son image dans nos pensées, à ce point ressemblante et à ce point minutieuse qu'elle pourrait bien se confondre avec l'original dont elle est censée la copie : par l'idée. C'est ainsi qu'avec Platon et ses mystiques continuateurs d'Alexandrie, l'idée, supérieure à l'être S explique le monde et le compose. Le progrès de la synthèse ontologique s'était terminé au point précis où la psychologie analytique des modernes devait aboutir.

V Oui, il faut franchir ce qu'on a appelé la grande aventure du moyen âge, pour retrouver clairement exposée et déduite la philosophie idéaliste. D'où vient que la scolastique, si amoureuse des subtilités notionnelles, si friande d'abstractions quintessenciées, ne soupçonna point le système? Peut-être en faut-il voir la cause dans cet abus même de logique verbeuse, dans cette éristique à outrance où l'effort de plusieurs siècles se consuma. L'excès d'un rationalisme tout empêché de péripatétisme et de creuse syllogistique n'était point pour ouvrir ce que Kant appellera la route royale, voie d'observation intérieure et d'analyse mentale, dans laquelle l'esprit acquiert la claire vision de sa structure et de ses lois. C'est quand le psychologue moderne se repliant sur lui-même aura fait l'examen de ses facultés et de leurs actes que la métaphysique idéaliste renaîtra, comme il avait fallu

ToiouTOV èjTt voslv T£ xa\ O'jvîxév ÏTZi vdr,|xa.

Cet hexamètre pourrait être inscrit au froulon de la philosophie idéaliste: « La pensée et son objet ne font qu'un. »

1. Voir sur ce point les beaux commentaires de M. Fouillée {Philosophie de Platon).

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que Socrate rappelât la philosophie du ciel sur la terre pour que la doctrine des idées parvînt avec Platon à son plein épanouissement. - Peut-être, plus simplement, faut-il croire que le moyen âge fut à dessein réaliste, que la philosophie de l'Ecole, sujette comme elle était de la Théologie, ne se laissa pas attirer vers une méthode de penser trop fertile en hérésies violentes. Cette seconde explication est celle qu'adopte un maître d'une érudition justement renommée, William Hamilton. A l'en croire, la scolastique aurait, elle aussi, compté des idéalistes absolus sans une raison péremptoire qui lui interdisait la négation radicale de l'existence du monde extérieur. « Cette raison est que la doctrme de Vldéa- » lisme est incompailUe avec la doctrine catholique „ de VEiichanstie.... Si la réalité de la matière était » niée, ajoute Hamilton, par là serait niée, en général, >. la réalité de Vincarnation du Christ, et en particulier ,) la transsubstmitiation en son corps des éléments du » pam et du vinK^^ Que les scrupules de l'orthodoxie

, V. Discnssions de philosophie, vi, Idéalisme. Hamilton blâme Reid d'avoir cru que sous le règne du Péripatétisme n'avait eu heu nulle apparition de scepticisme sur Texistence de la matière. Au contraire, afôrmelil la possibilité de cette non-existence y fut envisagée et les raisons favorab es à cette négation données dans toute leur force. Si la conclusion à laquelle elles conduisaient ne fut pas formellement professée, c es qu'elle était théologiquement coupable. La raison de lanatheme dont rEglise n'eût pas manqué de la frapper fut invoquée en de très anciens temps. Hamilton rappelle que les premiers Pères y recoururent et plus spécialement pour frapper Marcion qui professait l'incarnation purement phen- Ténale du Sauveur . Ainsi Tertullien : • non licet nohs ^n duhurn sensus . istos revocare, ne et in Christo de fide eormi dehheretur... » et dans son Adversus Marcionem : « Ideo Christus non erat quod videhatur, et qnoderat . mntielatur; caro, nec caro ; homo nec homo ; Deus Chnsius, nec Dens : . cur enim non eliam Dei phantasma portaverù ? An creaam ei det^uenore . suhstantia, gui sit de exteriore frustratus? (Uv . HI, ch. viii). • De même

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aient pu retenir des théologiens philosophes sur la pente de l'immatérialisme, ce n'est pas improbable ^ Ces scrupules étaient-ils fondés en droit? Y a-t-il, comme le maintient Hamilton, incompatibilité formelle entre les dogmes fonda-

saint Augustin : « Si phantasma fuit corpus Christ!, fefellit Chrislus, et si

• fefellit, Veritas non est [De Ho Questionibiis ; qu. 14). » Les scolasliques signalèrent, eux aussi, celte incompatibilité du dogme catholique de la transsubstantiation avec le scepticisme objectif. Que l'on consulte les commentaires aux quatre livres des Sentences de Pierre Lombard, on trouvera notamment dans les commentaires au P"" livre une abondante spéculation de tendance idéaliste : • Dieu ne peut-il maintenir les espèces (idées des mo-

• dernes) devant l'esprit, la réalité extérieure représentée étant détruite ? » Dieu ne peut-il, en fait, présenter aux sens les espèces représentant un » monde extérieur, ce monde en réalité n'existant pas? • A ces questions, il est d'abord répondu : oui. Mais l'orthodoxe reprend: non, par cet argument principal qu'avec une telle hypothèse, la doctrine d'une eucharistie transsubstantiée deviendrait intenable.

1. Comment s'en étonner quand on songe avec quelle prudence, au cœur du xvii*^ siècle. Descartes refusera de courir les aventures théologiques ? Aruauld, dans ses Objections, lui avait opposé, à peu de choses près, la difficulté eucharistique que William Hamilton développait tout-à-l'heure

d'après les scolasliques. • Ce dont je prévois que les théologiens

» s'offenseront le plus, déclare le grand janséniste, est que, selon ses ' principes, il ne semble pas que les choses que l'Eglise nous enseigne » touchant le sacré mystère de l'Eucharistie puissent subsister et demeurer » dans leur entier. Car nous tenons pour article de foi q«ie la substance » du pain étant ôtée du pain eucharistique, les seuls accidents y demeu- » rent. Or ces accidents sont l'étendue, la figure, la couleur, l'odeur, > la saveur et les autres qualités sensibles. Des qualités sensibles, notre » auteur n'en reconnaît point. . . » Dans ses réponses à Arnauld, Descartes s'efiForce d'établir que ses opinions se concilient au contraire à merveille avec la théologie, puisque rien n'empêche deux substances différentes d'agir sur nos sens par les mêmes impressions. Mais plus tard il refusera de s'expliquer à ce sujet et déclinera toute discussion. « Pour l'extensioa

• de Jésus-Christ en ce saint sacrement, écrira-t-il en mai 1644, je ne l'ai » point expliquée, pour ce que je n'y ai pas été obligé et que je m'abs- » tiens le plus qu'il m'est possible de querelles de théologie. . . » [Correspondance : à nn R. P. Jésuite). De même, le 16 juillet 1648, il écrit à Arnauld: « . . .Je craindrais d'être accusé de témérité si j'osais déterminer

• quelque chose là-dessus et j'aimerais mieux en dire mes conjonctures de » vive voix que par écrit. »

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mentaux de la révélation chrétienne et une conception moniste résolvant les choses en des modes de la pensée ? On nous permettra d'en doutera Quoi qu'il en soit au reste du pourquoi, le fait reste indéniable. Du moyen âge la philosophie idéaliste est absente et ce n'est qu'après le réveil de la pensée spéculative à jamais affranchie par Descartes, que nous la voyons reparaître.

Nous la retrouvons chez Descartes lui-même, à demiconsciente sans doute et insuffisamment dégagée, réelle cependant, invisible et présente, inspirant tous ses écrits dont chaque page la suggère, bien qu'il ne l'ait jamais expressément admise. Nous la retrouvons bien davantage encore chez son plus illustre disciple, Malebranche, qui, bravant d'abord les zélotes de l'orthodoxie, édifia un semi-platonisme d'une largeur et d'une élévation incompa-

1. On verra plus bas que des difficultés de cet ordre ne parurent nullement insurmontables à Collier, Berkeley, Jonathan Edwards, et que ni le récit de la Genèse, ni les mystères de la révélation chrétienne, ne leur parurent constiluer une pierre d'achoppement contre leur théorie. Malebranche, en cela comme en bien d'autres choses, non sans des réserves bien entendu, les devança. Quant au problème commun aux diverses confessions chrétiennes, celui de l'Incarnation, il nous semble qu'lTarailton, à l'exemple des scolasliques, a forcé les choses quand il l'a déclaré insoluble pour l'inéaliste. En effet, qu'importe que sous les qualités sensibles, il n'y ait point de substance cachée? Qu'importe, par conséquent, que l'incarnation soit phénoménale si nous-mêmes, en tant que corps, ne sommes que phénomènes, et si le monde extérieur n'est que phénomènes comme nous ? L'essentiel est qu il reste la distinction des phénomènes réels, c'est-à-dire assemblés selon des lois fixes qui leur donnent une objectivité durable, d'avec les phénomènes apparents, illusions de notre sensibilité, fantaisies de notre imagination. Le Christ devenu homme revêt la forme d'un de ces premiers assemblages : à ce compte, il est réellement, objectivement homme, au même titre que nous ; que faut-il de plus à la théologie? Reste, il est vrai, la grave difficulté tirée delà transsubstantiation. Peut-être des considérations du même ordre pourraient-elles l'atténuer. D'ailleurs, elle n'est guère moins embarrassante dans la conception réaliste.

rables, où la science moderne pouvait prendre place sans porter ombrage à la théologie. Aidé de la seule psychologie, guidé, comme nous dirions, par la simple critique des matériaux de notre connaissance, il fut conduit à la notion d*un univers fait d'idées ayant elles-mêmes pour lieu l'entendement divin. Oui, c'est une méthodique étude des conditions de notre science qui le mène à conclure plus résolument que ne fit jamais Platon : « Il y a des espaces » intelligibles dans le monde intelligible qui est l'objet im- )) médiat de notre esprit. Le corps matériel que nous ani- » mons, prenons-y garde, n'est pas celui que nous voyons, » lorsque nous tournons les yeux du corps vers lui. Le » corps que nous voyons est un corps intelligible; et il y a » des espaces intelligibles entre ce corps intelligible et le » soleil intelligible que nous voyons *. » 11 est vrai que ces mots : « le corps matériel que nous animons », ne sont pas d'un idéaliste sans réserves. Malebranche semble confesser par \L qu'en deçà ou au delà de l'idée que nous en avons il existe un corps matériel qui n'est pas objet de notre connaissance et que le corps intelligible, seul révélé à notre esprit, nous laisse soupçonner. Mais combien ce siibstrahun extérieur, inconnu et inconnaissable, est de surérogation dans l'hypothèse de la vision en Dieu! Quel surcroît parasitaire 1 A quel point l'auteur y paraît lui-même peu tenir! Est-ce la crainte du paradoxe ? Faut-il, cette fois, donner raison à Hamilton et croire que la logique du système recula devant l'accusation d'hérésie? Malebranche va dans son idéalisme aussi loin qu'il est permis d'aller : un pas de plus et il rejoindrait l'évêque de Gloyne et le recteur

1. Sixième éclaircissement. Cf. Premier entretien sur la Métaphysique.

INTRODUCTION '

de Langford Magna. Ce pas, il ne l'a pas voulu ou ne l'a pas osé franchir '. Aussi ne sera-ce qu'au xvui» siècle, hors du pays de Descartes, dans la protestante Angleterre, que fleurira librement la philosophie de l'idée . -^

Comment n'est-ce pas en France que se développèrent les légitimes conséquences des théories que Descartes avait ébauchées et qu'avait menées à terme Malebranche •? Avouons-le, ces deux grands hommes n'ont pas eu dans leur patrie leur véritable postérité. Il nous faut passer le détroit pour découvrir leurs continuateurs. Victor Cousin a eu raison de le dire^ : en France, le siècle philosophique ne fut pas le xvmS bien qu'il se soit complaisamment donné ce nom. Le siècle philosophique français a été le xvii". L'âge de CondiUac, de Diderot, de Rousseau, de Voltaire, fut grand et très grand à d'autres égards ; il fut même philosophique en un sens, si l'on veut par ce mot rappeler qu'il s'attribua la mission de transformer la société humaine sur le modèle accompli que la haute réflexion propose. Mais si par philosophie on entend l'étude méditative de ces problèmes qui dépassent de l'infini les questions ardentes pour lesquelles s'agitent et bataillent les sociétés, en ce cas, au xviii» siè-

, Malebranche déforma la simpUcilé de sa théorie parliculière

. avec ce hors-d-œime d'un univers matériel inconnu et oiseux. Ce n est . certes que justice à l'égard de ce grand philosophe de dire que si le far- . deau dont il est, comme catholique, obligé de s'embarrasser, est rejeté de . sa théorie, celte théorie en devient une d'idéalisme absolu et que, en . fait, tous les principaux arguments à l'appui d'un '^^J^'^»»;» J™"'^"' . pleinement développés dans son immortelle Recherche de la v(rM. Cela, . Malebranche le savait bien, et, parce quil le savait, nous pouvons a.se- . ment comprendre que son entrevue avec Berkeley ait fin. comme elle . finit . (Hamilton, ibid.) Cette dernière ligne fait allusion a une anecdote trop facilement acceptée par Ham.lton et que l'on doit, nous le verrons

plus bas, tenir pour controuvée. . ,.,j-,-„„ .1» isai

2. Fragments de philosophie moderne. Avant-propos a 1 édition de 1845.

cle, chez nous, quelle indigence ! Exceptez Condillac, non pour son originalité, mais pour la finesse de ses vues et rélégance de ses analyses, à quel point la sève spéculative est tarie ! Tous ou à peu près tous se rangent docilement derrière l'empirisme de Locke, philosophie desséchante, indécise, partagée avec elle-même, qui, en son propre pays, obtint plus de renom que d'influence. Durant ce temps, sous l'action certaine, proclamée par les uns, inavouée ou contestée par les autres, du plus grand des métaphysiciens français, une pénétrante et subtile école intellectualiste dominait en Angleterre et les prémisses, posées par Malebranche, y produisaient leurs conclusions

les plus riches.

Ces conclusions devaient être dépassées bien vite et il faut reconnaître quelque apparence au reproche adressé tant de fois par les chefs de l'école écossaise à Descartes et à Malebranche, d'avoir préparé le scepticisme où faillit sombrer avec Hume la philosophie des idées *. Il est bien

1. • Descartes commence avec le doute universel pour pouvoir à la ûa » arriver à la conviction . Hume commence avec l'hypothèse et finit avec le » doute universel Je laisserai nos modernes sceptiques se prévaloir au-

• tant qu'ils le peuvent de l'autorité de Descartes et de Malebranche, de

• Pyrrhon et d'Anaxarque » (Beattie : Fssai sur la Nature et l'immutabilité ds la Vérité, etc. Part. II. ch. ii, § 1.) Reid et Dugald-Stewart, en des termes plus modérés, ne disent guère autrement. Peu de philosophes ont mieux vu que les Ecossais de combien l'idéalisme anglais était redevable à Descartes et à Malebranche. Aussi ne lisons-nous pas sans surprise dans la savante Histoire de la Pensée anglaise au xviii® siècle, de M. Leslie Stephen, « qu'en Angleterre l'impulsion philosophique de

• Descartes ne fit point de distingués disciples, » (jugement bien dur, au moins pour John Norris), et qu'en ce pays « la philosophie cartésienne ne » réussit pas à obtenir une naturalisation complète ». Nous n'aurions qu'à renvoyer M. Leslie Stephen à Hamilton. Ce que M. Leslie Stephen aurait tout au plus eu raison de dire, c'est que le cartésianisme ne s'implanta point tel quel en Angleterre et qu'il ne s'y acclimata qu'à la condition de se

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certain que l'hypothèse de la vision en Dieu n'émigra point ainsi en terre nouvelle sans laisser quelque chose d'elle aux lieux qu'elle abandonnait. Si l'on met à part un parfait disciple qui, celui-là, suivit le maître vénéré avec une docilité infatigable qui n'allait pas sans une réelle force d'esprit et une heureuse abondance d'écrivain, si l'on excepte donc le recteur de Bemerton à qui ses contemporains donnaient le titre de « Malebranche anglais », les penseurs qui reprirent et s'approprièrent la doctrine de Malebranche en modifièrent grandement, sinon le principe, du moins le sens et la direction. Il se fit comme une transaction entre les axiomes métaphysiques auxquels le platonicien de l'Oratoire s'était attaché et cette prédilection pour l'empirisme, qui, de temps immémorial, a été la principale inspiratrice du génie philosophique anglais. En ce compromis, de plus en plus s'amoindrira la part de l'ontologie et à proportion s'accroîtra le lot de l'expérience phénoménale, jusqu'à tout absorber. Berkeley maintient un Dieu, des âmes, la liberté et il élève sur le principe causal un immense spiritualisme. Avec Hume, l'âme s'évanouit ; un Dieu devient inutile ; la loi de causalité se dérobe. Le système subsiste, mais il n'a plus que le vide pour appui.

C'est donc le mouvement même de l'histoire philosophique qui nous trace îe plan de ce travail. Pour raconter la plus belle époque de la pensée spéculative anglaise, c'est au cartésianisme que nous devrons emprunter notre

défaire de ses caractères à priori. Le même écrivain ajoute très justement en ce passage : « l'esprit anglais, pour quelque raison, évite généralement . la haute route à priori, et il avance gauchement et timidement quand » il est forcé de la prendre. »

14 L^DÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIl- SIÈCLE

point de départ. Dégager des œuvres de Descartes la métaphysique idéaliste qui s'y trahit à chaque page, sans se formuler dogmatiquement nulle part ; la contempler chez Malebranche dans tout son éclat, achevée en un brillant et complet système des choses, bien qu'il lui manque cependant encore un franc et définitif aveu ; la retrouver par delà le détroit, émigrée en un autre milieu, sans que ropposition d'ailleurs peu redoutable de l" Essai de Locke eût pu lui faire sérieusement échec; observer en ce climat scientifique nouveau les transformations successives qu'elle va subir : d'abord fidèlement reproduite ou interprétée par des admirateurs dont le plus autorisé proclame le métaphysicien de l'Oratoire « un Galilée du monde intellectuel )) ; puis, soudain changée en un idéalisme absolu, théologique par les visées, mais empirique par la méthode; vouée, sous cet aspect paradoxal et grâce au génie de Berkeley, à une incroyable fortune ; passant les mers et conquérant l'adhésion des deux philosophes les plus éminents de la Nouvelle Angleterre ; enfin, rendue presque méconnaissable par une dernière altération, alors que. sous l'analyse sans merci de Hume, elle dépouille ce qu'elle a pu conserver encore de théologique, brise avec le rationalisme a priori, rejette tout de l'ancienne ontologie, méthode, principes, dogmes, conclusions et présente au monde une moderne renaissance du phénoménisme de Protagoras : descendre ce cours, retracer cette succession, telle est la tâche que nous devrons mener à fin, si nous voulons suivre, jusqu'au jour où elle engendra sa dernière formule, la philosophie des Méditations et de la Recherche de la Vérité, Mais même en cette forme ultime, déchéance sans remède au dire des uns, rajeunis-

["•fe

INTRODUCTION 15

sèment et progrès, selon les autres, se laisse sentir encore l'inspiration primitive. Et Malebranche partout présent à la Clavis Universalis de Collier comme aux Dialogues de Berkeley, est encore deviné derrière maint chapitre du Traité de la Nature Hionaim. Il y a là, qu'on nous permette la comparaison, comme un long phénomène de réfraction intellectuelle. Ce phénomène, nous nous proposons de l'étudier patiemment. Nous ne perdrons pas du regard, même en ses dernières lueurs, le rayon de pensée cartésienne dévié dans l'atmosphère empiriste. Les altérations seront profondes et cependant comment ne pas reconnaître le prolongement du môme rayon?

Par là nous est également imposée notre méthode. Ce ne sont pas les hommes que nous avons à raconter, ni les époques à décrire. Si séduisant qu'il fût de se laisser entraîner à telle digression épisodique, nous nous ferons une loi de nous attacher à la considération du principe idéaliste en ses vicissitudes. Un système philosophique est à sa manière un être qui a sa naissance, ses tâtonnements, son apogée, son déclin, souvent aussi ses résurrections et qui suffît bien au labeur de son historien. C'est donc comme la monographie d'une doctrine en un temps et dans une région déterminés que nous allons écrire. « Comment germa, mûrit et se transforma l'idéalisme anglais durant la première moitié du xviii« siècle », voilà quel pourrait être le titre exact de ce livre. Si l'ordre historique nous force à puiser en France, à la fin du siècle de Louis XIV, les matériaux de notre début, la faute en est à l'évolution des choses, à cette loi de devenir qui fit continuer la doctrine du Discours de la Méthode par des disciples inattendus. Ramener à ses véritables origines une Ecole qui

les a plus d'une fois méconnues, ce n'est assurément pas commettre une injustice envers elle. Le rattacher à son passé, ce n'est en aucune manière l'amoindrir. L'auteur des Eyitreiiens métaphysiques n'est pas diminué quand on a rappelé ce qu'il dut à celui que de bonne heure on s urnomma le Père de la philosophie moderne. Berkeley n'en sera pas moins profond, ni Hume moins subtil, parce que nous leur aurons assigné le grand Oratorien pour premier guide. La gloire des idéalistes d'outre-Manche restera intacte quand bien même, en réédifiant leurs systèmes, nous aurions semblé d'aventure dresser sur la terre anglaise une chapelle à Malebranche.

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