CHAPITRE PREMIER
DESGARTES
I. Jamais philosophie à son aurore n'exerça sur son temps un ascendant aussi souverain que celle de Descartes sur le grand siècle. En dépit des résistances officielles et des clameurs d'écoles, personne ne se piquait guère de penser et de savoir qui ne s'y laissât enfin gagner. Gens de lettres et gens de science, pTiilosophes, écrivains, grandes dames et gentilhommes finissaient par tout accepter du système cartésien. Madame de Grignan ne distinguera point ' ; elle adoptera sans broncher l'automatisme des
1. « La philosophie de votre père.. . .; comme dit votre père , » cette
expression pour désigner Descartes revient dans les lettres de M'"*^ de Sévigué à sa fille. Lire aussi ce que dit à Bussy-Rabutin Corbinelli, un cartésien enthousiaste (v. les Lettres, à la date du 15 juillet 1673) : « Je me suis adonné » à la philosophie de M. Descartes. Elle me paraît d'autant plus belle qu'elle > est facile, et qu'elle n'admet dans le monde que des corps et du mouve- » ment, ne pouvant souffrir ce dont on ne peut avoir une idée claire et dis-
» tincte. Sa métaphysique me plait aussi.... Que ne l'étudiez-vous?
, ^^me ^Q Grignan la sait à merveille et en parle divinement • Dans
GEORGES LYON. 2
18 ^IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIl" SIÈCLE
botes et les tourbillons. Mais de la savante progression dialectique par laquelle le novateur, ne comptant que sur ses seules forces, procédait à la recherche d'un critérium de certitude, nulle phase ne ravit davantage l'esprit des contemporains que le début. Ce doute systématique, prélude d'une foi intrépide en la stabilité de la science, parut d'un art achevé. Quiconque se mêla de spéculer s'imposa cette première règle de tenir d'abord pour suspectes toutes ses opinions antérieures. Plus tard, l'admiration se lassa. Ce scepticisme, s'est-on demandé à bien des reprises, est-il sincère? Faut-il y voir autre chose qu'une feinte, un habile tour d'escrime imaginé par un dogmatisme dont les convictions n'ont jamais été mieux assises qu'au moment où il se donne pour les engloutir dans le pyrrhonisme universel? — A cette question il serait prématuré de répondre par oui ou non. Il faut distinguer et dire lequel des grands ouvrages du maître l'on a en vue. Parlez-vous du Discours de la Méthode : en ce cas, oui le scepticisme qui l'inaugure fut un pyrrhonisme simulé, uniquement bon à préparer le coup de théâtre du Cogito ergo sum. Au contraire non, ce doute n'eut rien d'artificiel et de factice, mais il tenait aux entrailles de la philosophie nouvelle, si vous vous reportez aux Méditations.
Le Discours de la Méthode, que l'on a pris l'habitude de publier et de lire à part comme un tout qui se suffit, ne parut point à son origine séparément et faisant volume.
sa lettre du 24 novembre 1678 à son cousin, W^^ de Grignan annonce Téchec futur de l'opposition faite par les théologiens aux opinions ds Descartes : « J'espère que les siennes triompheront un jour et couronneront ma per- » sévérance ...» Mais il y aurait trop à citer.
DESGARTES
Il formait le premier traité d'une série comprenant la Dioptrique, les Météores et la Géométrie * : il en était, si l'on veut, la vigoureuse et éloquente préface. En possession de nombre de ses découvertes, le géomètre philosophe entreprenait de justifier par des considérations de logicien sa méthode de savant. C'est sa science qui lui tient surtout à cœur; c'est de sa science qu'il énonce les règles, qui ne paraissent si obscures que parce que l'on en fait indûment des axiomes de la philosophie générale ; c'est à sa science qu'il retourne bien vite, aussitôt que la démonstration de l'existence de Dieu, protégeant contre tout retour offensif du doute l'évidence fournie par le Cogito, apporte à sa méthode une pleine sécurité ; et c'est sur ses projets de science, dont quelques-uns confinent au rêve -, qu'il promène en terminant la curiosité de son lecteur. En ce petit livre, la métaphysique proprement dite, cette haute spéculation qui remplira sa vie, n'occupe qu'un champ restreint % mais avec quelle puissance, avec quel éclat 1 Le Discours est une œuvre essentiellement jeune et
1. Rappelons l'intitulé exact de l'édition originale publiée à Leyde en 1637 : • DISCOURS DE LA MÉTHODE pour bien conduire sa raison et » chercher la vérité dans les sciences. Plus la dioptrique, les météores » ET LA GÉOMÉTRIE. Qui sont des essais de celte Méthode. »
2. Celui, par exemple, de trouver dans une étude mieux conduite de la médecine les moyens d'exempter * d'une infinité de maladies taut du corps » que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieil- » lesse ». Plus tard il conviendra de son illusion et reconnaîtra que la médecine n'a pas rempli toutes les espérances qu'elle lui avait fait concevoir : • de façon qu'au lieu de trouver les moyens de conserver la vie, j'en » ai trouvé un autre bien plus aisé et plus sûr, qui est de ne pas craindre » la mort » Voilà parler en pbilosophe î
3. A strictement parler, elle tient tout entière dans la quatrième partie du Discours. C'est un bien étroit espace pour un tel défilé d'idées.
L'IDÉALISME EN ANGLETERHE AU XVilP SIÈCLE
prompte. On dirait d'une superbe marche conquérante, (Descartes lui-même nous dicte la comparaison*,) d'une marche téméraire qui brûle les étapes ; le vainqueur y procède par coups de force et, dans sa hâte d'avancer, laisse derrière lui bien des places non prises. Marche à la Condé, plus qu'à la Turenne, eùt-on dit quelques années plus tard. De là, dans cet ouvrage, d'évidentes lacunes, des problèmes posés, non résolus, des points indécis dont plus d'un ne sera jamais fixé. « Je pense, donc je suis », par cette triomphante vérité Descartes croit en avoir à jamais fini avec le doute. Mais cette vérité elle-même, quelle en est la nature et, par conséquent, quel en sera le gage? Estce un raisonnement? Ou bien une notion intuitive? Luimême ne saura trop et sa réponse variera -. Dans l'une et l'autre alternative, que de difficultés ! Un raisonnement ? Mais un autre Cogito serait alors requis pour en assurer la majeure et nous voilà condamnés à une « fuite » à l'infini. Une intuition directe, une aperception de la conscience, comme nous dirions aujourd'hui ? Pourquoi lui conférer, à celle-là précisément et par préférence, le privilège de véracité que l'on a refusé à toutes les autres et en quoi suisje plus certain de penser que je ne le suis de me mouvoir et de sentir? De même la preuve ontologique de l'existence de Dieu, démonstration qui joue un rôle capital dans la métaphysique cartésienne, n'a-t-elle pas été menée un peu
1. V. dans la sixième partie, le célèbre passage : « C'est véritablement
• donner des batailles que de tâcher à vaincre toutes les difficultés et les » erreurs qui nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vé-
• rite »
2. « C'est une première notion qui n'est tirée d'aucun syllogisme, » déclare-t-il dans ses réponses aux objections recueillies par le P. Mersenne. Or nous t'-ouvons le syllogisme formulé ddns les Principes (Part. I, art. 7).
vivement? Outre qu'en elle-même, et en dépit des vénérables autorités dont elle pourrait se réclamer, elle se défend mal de l'accusation de sophisme, n'est-ce point par une infraction illégitime au doute systématique que l'auteur en a postulé les prémisses? Si la raison est fondée à démontrer Dieu, elle n'a que faire d'établir sa propre véracité, et, si elle est véridique, elle peut se passer de l'existence divine. Les ouvrages suivants commettront d'ailleurs la même pétition de principe qui pèsera sur toute cette dialectique et en compromettra l'issue. Les contemporains ne manquèrent pas de relever la faute. Arnauld, l'un des premiers, signale le cercle vicieux et demande sur ce point des éclaircissements '.
Ces difficultés et d'autres n'étaient assurément pas tout aisées à aplanir. Ce que l'on peut affirmer toutefois, c'est qu'insurmontables, si l'on s'en tient au point de vue réaliste de la coexistence du monde extérieur avec notre pensée, elles peuvent être levées sans trop de peine pour peu que l'on invoque les principes de l'idéalisme absolu. Si la pensée, en efiet, est la source de tout être, si c'est elle qui fait et règle le réel, n'est-ce pas se placer au cœur même de l'existence que de s'en tenir à ce principe fondamental : en tant que je pense, au moment où je pense, mon être appert du fait même de ma pensée? Principe contre lequel nulle objection ne saurait prévaloir (non pas même, notonsle bien, l'argument du malin génie 2, redoutable pourtant
1. « Nous ne pouvons être assurés que Dieu est, sinon parce que nous
» concevons cela très clairement et très distinctement ; donc auparavant que
» d'être assurés de l'existence de Dieu, nous devons être assurés que
» toutes les choses que nous concevons clairement et distinctement sont
» toutes vraies » [Quatriètne objection d' Arnauld).
2. C'est l'erreur que Mersenne commettait quand il voulait que la démons-
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aux démonstrations mathématiques et qui n'est dissipé que Ijar le recours à Dieu.) Principe clair et distinct par dessus tous les autres, qui n'emprunte sa lumière d'aucun, mais la communique à tous ceux qui suivront. Il est la prise de possession de la pensée par la pensée : type d'évidence, modèle accompli de clarté. Mais l'esprit, sous peine de languir dans une immobilité stérile, ne peut rester éternellement rivé au Cogito. Ma pensée, après s'être saisie comme existante, aspire à considérer de nouveaux objets. Ces objets, elle souhaite de les unir; elle désire percevoir les rapports qui les rassemblent, déterminer les lois qui en régissent les dispositions : elle ambitionne, en un mot, de faire œuvre de science. Or, pour cela, il faut qu'elle passe d'une idée à une autre, de cette autre à une nouvelle, de celle-ci à une troisième et toujours ainsi. C'est dire que de plus en plus elle s'éloignera de la lumière initiale que le Cogilo lui avait fournie. A force de changer de moyens termes et en dépit de l'évidence que ses raisonnements successifs lui ont, tour à tour, présentée, une crainte peu à peu la trouble : si cette évidence était mensongère ? Si un malin génie se plaisait à la décevoir par ces semblants de démonstrations? De là la nécessité de découvrir un axiome permanent en quelque sorte, qui remplisse sur tout le chemin de la progression scientifique le même office dont le Je pense s'était acquitté au point de départ de la déduction. Cet axiome qui tient au premier d'aussi près que possible, qui le continue et le prolonge sur tout le parcours de la science, est l'affirmation que Dieu existe, justifiée par
tration de Texistence de Dieu pre'cédât et le'gitimât le Cogito (V. Secondes objections). C'est pour le coup que le cercle vicieux deviendrait impossible à rompre. Descartes, dans ses répenses, s'y refuse absolument.
la considération intuitive du rapport identique qui unit l'absolue perfection et l'existence sans réserves». Pour me convaincre de cette identité, je n'ai pas eu à sauter par dessus mon idée de perfection jusqu'à la réalité de l'être parfait lui-même, saut impossible , inconcevable ^ ; mais j'ai touché cette réalité en cette idée, d'autant plus aisément que j'avais perçu une identité analogue en atteignant, dans ma propre pensée, mon existence. Je n'ai eu qu'à suivre le progrès continu de ma réflexion et qu'à maintenir tout le long de cette chaîne logique l'accord de ma raison avec elle-même. Dès lors je possède le fil conducteur désiré. Libre à moi d'ajouter les démonstrations aux démonstrations, les théorèmes aux théorèmes, pourvu que l'évidence, dont le principe : « je pense donc je suis, )> m'avait proposé l'idéal achevé, m'accompagne à chacun
1. Cf. La manière dont M. Fouillée a essayé de remanier la preuve a priori et de la mieux armer contre la critique de Kaut. Pour cela il propose d'interposer comme moyen terme entre la perfection et Vexistencc, que l'argument a pour but d'identifier, non pas ainsi que l'on a fait jusqu'ici, la nécessité, mais l'absolu, qu'il définit en ces mots : • Nous entendons » par l'absolu ce qui est complètement intelligible en soi, par soi, et pour . soi, rintelligibilité sans limites qui est raison suffisante pour soi et pour . tout le reste.^ Absolu, ou raison suffisante, ou intelligibilité parfaite ; cest- . à-dire une seule et même chose. » Le passage de V absolue perfection a Yabsolue existence serait donc tout simple : ce qui n'a que des raisons d'exister, sans une seule de n'exister pas, existe : tel est le cas de l'Etre parfait {Philosophie de Platon, t. II, p. 645 sqq.)
2. A une interprétation de ce genre s'arrête, ce semble, notre respecté maître, M. Lachelier, dans ses leçons sur Descartes, et il la justifie de la manière suivante : » Il faut se souvenir que Descartes prend les idées pour équi- » valents des choses; il n'admettait pas une opposition des deux. Sans avoir . eu conscience d'un idéalisme aussi parfait, il est clair qu'il en a été pos- . sédé, sans quoi le passage de l'argument ontologique à une réalité hors de . soi-même serait une trop grosse absurdité. Descartes ne passa que d'une • subjectivité intérieure à une objectivité intérieure encore. . . • (Cours inédit, àVEcole normale, 1873-74, Descartes. — Rédaction de M. Burdeau.)
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de mes pas. Désormais, grâce à la véracité divine, cette évidence ne m'abandonnera plus. J'aurai le droit d'enchaîner mes déductions les unes aux autres sans récuser ma mémoire*. Et de la sorte une interprétation idéaliste aura sauvé le système et prévenu les contradictions.
II. Mais, nous objectera-t-on, pourquoi des quelques pages où il expose son doute méthodique inférez-vous que Descartes cherche un refuge contre le scepticisme objectif ? Assurément son abandon graduel de croyances qu'il avait tenues pour fondées rappelle au premier abord les époques de Pyrrhon ou d'iEnésidème. Mais ce n'est là qu'une analogie passagère. Le Discours n'insiste guère sur ce rejet des opinions antérieures. Il énumère bien, parmi les pensées qu'une défiance sans merci nous conseille de mettre à l'écart, celles que nous suggèrent nos sens : « à » cause que nos sens nous trompent quelquefois, je vou- » lus supposer qu'il n'y avait aucune chose telle qu'ils » nous la font imaginer... » Ce qui veut dire : je voulus feindre que les êtres extérieurs ne ressemblent point aux images sensibles que j'en reçois; mais non pas : je voulus concevoir qu'il n'y a pas d'objets extérieurs du tout. Bref, c'est l'attente provisoire du logicien qui redoute les pièges de sa raison ; nullement la renonciation totale du sceptique absolu.
Il est vrai, confesserons-nous, \q Discoicrs de la méthode n'autorise pas à supposer plus. La question de l'existence
1. Que la véracité divine soit invoquée pour légitimer la mémoire des raisonnements clairs, antérieurement conclus, Descartes le déclare nettement. Voir ses réponses aux secondes objections (celles du P. Merscnne). Maiebranche l'entendra de même.
réelle d'un monde extérieur n'y est pas expressément posée '. En revanche, on peut dire qu'elle plane sur toutes
les Méditations.
Les Méditations, cette fois, nous offrent une œuvre éminemment philosophique. Descartes y tourne et y retourne les problèmes que la quatrième partie du Discours avait seulement effleurés. Elles forment son livre de prédilection, sur lequel il provoque lui-même les critiques des beaux esprits de son temps. Sa correspondance les rappelle sans cesse et sa pensée ne se lasse pas d'y revenir. Nous ne voulons pas dire qu'elles marquent dans sa vie de métaphysicien une période à part, qu'elles fixent une forme spéciale de sa doctrine. Il est remarquable, au contraire, à quel point pour qui les considère d'ensemble, ses théories varièrent peu avec elles-mêmes au cours de ses écrits. Constance et fixité de doctrine dont Malebranche et Berkeley présenteront à leur tour d'intéressants exemples-, ce qui prouverait que la loi d'évolution à laquelle on soumet parfois exagérément le génie des philosophes n'a nullement la rigueur qu'on lui attribue d'ordinaire. Néanmoins, personne ne le niera, mieux que le Discours, mieux même que les Principes de Philosophie, bien que sans en modifier les lignes générales, les Méditations con-
1. Au moins pas avant que le Cogito ne soit formulé. Un peu plus bas, cependant, l'auteur admet non une hypothèse, mais une imagination de ce
genre : « voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps et
. qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse. . . » Mais il n'y a rien là du doute si net et énergique qui revient sans cesse au cours des
Méditations.
2. Peut-être pour Berkeley y aurait-il lieu de faire une réserve; la btns, qu'il écrivit dans la dernière partie de sa vie, a une teinte de mysticité qui manque aux livres de sa jeunesse ; cependant, même en ce traité d'allure alexandrine, sa doctrine favorite n'avait pas fondamentalement varié.
fe
tiennent, amplement exposée et déduite, la doctrine de Descartes. Or, qu'on les parcoure même superficiellement, on ne pourra ne pas être frappé de la persistance avec laquelle s'y élève pour défier la dialectique réaliste, ce que nous appelons dans notre langage moderne le doute
transcendantal.
La première Méditation pose résolument le point d'interrogation *. Etant donnée l'hypothèse qu'après tout Dieu pourrait se plaire à nous tromper, l'auteur se demande: « que sais-je s'il n'a point fait qu'il n'y ait aucune terre, » aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune » grandeur, aucun lieu, et que néanynoins faie les senti- » ments de toides ces choses^, et que tout cela ne me » semble point exister autrement que je le vois. . . ? » Mais peut-être ce dont l'existence est donnée comme hypothétique, est-ce le ciel phénoménal, la terre apparente, en un mot la totalité de ces qualités représentatives que revêtent les choses dont j'ai « les sentiments » ; au lieu que les substrata qui supportent ces modalités ne seraient point mis en cause. Le doute épargnerait ainsi les substances. La seconde Méditation interdit cette échappatoire au dogmatisme. Tout le monde a lu la belle analyse qui s'y trouve de notre idée de substance. Ce morceau de cire que j'ai entre les mains, quel est-il au juste? Impossible à mon imagination d'en rien savoir, puisque cette faculté ne peut le saisir qu'en le douant de qualités, telle longueur, tel volume, telle couleur, etc., dont il se passerait fort bien, sans cesser pour cela d'être mor-
1. A la différence du Discours^ le doute sur la réalité des choses sensibles se produit ici avant le Cogito.
2. Ces mots soulignés sont une addition de Descartes au texte latin.
ceau de cire. Mais si ce n'est aucun des caractères que mes sens y découvrent qui le font lui, qu'est-ce donc enfin que ce morceau de cire? Il n'est en réalité compris que de mon entendement. Et l'analyse de conclure : « quand » je distingue la cire d'avec ses formes extérieures, et » que, tout de même que si je lui avais ôté ses vête- » ments, je la considère toute nue, il est certain que, )> bien qu'il se puisse rencontrer quelque erreur dans mon )) jugement, je ne la puis néanmoins concevoir de cette » sorte sans un esprit humain ». Combien il serait aisé, en pressant un peu ces riches paroles, d'y reconnaître un sens bien voisin du subjectivisme qu'exposera le Traité de Berkeley de la connaissance humaine ! Sans doute les deux écrivains diffèrent en ce que le second niera ces sortes de perceptions intellectuelles que le premier acceptait. Mais ils conviennent l'un et l'autre en ceci d'essentiel : point de morceau de cire que pour un esprit.
Où le doute transcendantal va déployer toutes ses ruses, ce sera dans la troisième Méditation, Là il ne s'agit plus d'indications rapides, d'incomplètes esquisses : nous avons devant nous un réquisitoire en règle dressé contre la raison commune. Repassant en esprit les opinions qu'il avait reçues naguère et qu'il dénonce maintenant comme « douteuses et incertaines », par exemple sa croyance en une terre, en un ciel, en des astres, en toutes ces autres choses dont nous sommes informés par l'entremise des sens. Descartes ajoute : « mais il y avait encore une autre ï> chose que j'assurais, et qu'à cause de l'habitude que » j'avais à la croire, je pensais apercevoir très clairement, » quoique véritablement je ne l'aperçusse point, à savoir » qu'il y avait des choses hors de moi d'où procédaient
» ces idées, et auxquelles elles étaient tout à fait sem- » blables : et c'était en cela que je me trompais. . . » Pour bien se prouver à lui-même son erreur, il réfute une à une les raisons qui l'avaient auparavant induit à tenir pour certaine l'existence de ces objets. « La première de ces » raisons est qu'il me semble que cela m'est enseigné par w la nature ; et la seconde, que j'expérimente en moi- » même que ces idées ne dépendent point de ma vo- » lonté. . . » En ces quelques mots sont concentrés les deux principaux arguments opposés de tout temps à l'idéalisme, l'un par le sens commun, l'autre par les philosophes. Le premier est tiré d'une conviction instinctive commune à tous les hommes et se confond aisément avec cette invocation au consentement universel dont usera et abusera le dogmatisme classique. Le second, dont la notion de causalité est tout le nerf, se peut résumer ainsi : comme je sais ne pas être la cause de ces sortes d'idées, je dois leur assigner une origine autre que moi. Raisonnement sans cesse reproduit par les réalistes de tous les temps * et demeuré la seule objection solide, spécieuse tout au moins, qui fasse obstacle à la thèse moniste. Ni l'une ni l'autre de ces preuves ne déconcerte la dialectique cartésienne. Les présomptions fournies par l'enseignement de la nature n'obtiennent pas l'honneur d'une discussion : ces sortes d'inclinations sont ce qu'il y a de plus décevant au monde, témoin, en morale, celles qui nous portent au mal
1. Tel est l'argument auquel s'en remet, en dernière analyse, Turgot, daos son célèbre article de l'Encyclopédie au mot : Existence. Après avoir discuté avec abondance les théories idéalistes, dont il parle, d'ailleurs, en termes élevés, il se rabat sur le principe causal. Il n'a guère d'autre réfutation contre Berkeley (V. ses deux Lettres contre les opinions de Berkeley).
non moins qu'au bien. « C'est pourquoi je n'ai pas sujet de » les suivre non plus en ce qui regarde le vrai et le faux. » Les considérations appuyées sur le principe causal ne résistent guère mieux : « peut-être qu'il y a en moi quelque )) faculté ou puissance propre à produire ces idées sans » l'aide d'aucunes choses extérieures, bien qu'elle ne me » soit pas encore connue. . . » Intuition singulièrement profonde, par laquelle Descartes semble pressentir Tune des conceptions fondamentales du criticisme moderne. Qui nous atteste, en effet, que ces idées, dont nous n'avons point conscience d'être les auteurs, ne sont pas, si l'on peut dire, amenées à la surface de notre esprit par quelque faculté ou pouvoir interne dont le jeu nous échappe? Tant de choses se passent en nous, malgré nous, sans dériver, pourtant, d'ailleurs que de nous-mêmes^ ! Aussi comment se refuser à cette conséquence : « tout cela me fait assez connaître » que jusques à cette heure ce n'a point été par un juge- » ment certain et prémédité, mais seulement par une » aveugle et téméraire impulsion, que j'ai cru qu'il y avait » des choses hors de moi, et différentes de mon être, qui, » par les organes de mes sens, ou par quelque autre moyen » que ce puisse être, envoyaient en moi leurs idées ou
1. Notons aussi cet argument dont il semble que Collier se soit souvenu dans la Clavis et qui a ses analogues aussi chez Berkeley : « je trouve en » moi deux idées du soleil toutes diverses : l'une tire son origine des » sens. . ., par laquelle il me paraît extrêmement petit ; Tautre est prise » des raisons de l'astronomie . . . , par laquelle il me paraît plusieurs » fois plus grand que la terre. Certes ces deux idées que je conçois du so- » leil ne peuvent pas être toutes deux semblables au même soleil ; et la rai- » son me fait croire que celle qui vient immédiatement de son apparence est » celle qui lui est le plus dissemblable. » Seulement Collier et Berkeley concluraient, au contraire de Descartes, que le soleil réel est un soleil phénoménal, lequel n'a lui-même d'existence que dans les esprits.
» images, et y imprimaient leurs ressemblances? » Oh ! que voilà un doute admirablement établi I Quelle tâche le philosophe se prépare pour l'instant, éloigné encore, où il voudra retourner au dogmatisme ! Doute provisoire , nous disait-on. Dans le Discours de la Méthode, soit ; mais ici le provisoire se prolonge étrangement. Le scepticisme transcendantal a traversé les deux premières Méditations ; il s'étale en toute la troisième, où il ne s'éclipse que devant un concept unique, celui de Dieu, source de tout être comme de toute vérité et il surgit de nouveau, dans la sixième, pour la définitive épreuve.
m. « Il ne me reste plus maintenant qu'à examiner » s'il y a des choses matérielles » : c'est par ces mots que s'ouvre la dernière Méditation, Un débat solennel est donc institué où les deux thèses adverses seront mises en présence. L'auteur, comme un arbitre flottant, oscillera de l'une à l'autre et il ne se décidera qu'à grand'peine à trancher en faveur de l'une des parties.
Il compte, à l'appui de l'affirmation réaliste, deux preuves : l'une empruntée à l'action de l'imagination, la seconde à l'action des sens. Imaginer est une opération bien différente de concevoir. Tandis que la conception ou intellection fait étroitement partie de moi-même, cette vertu d'imaginer « n'est en aucune façon nécessaire à ma )> nature ou à mon essence, c'est-à-dire à l'essence de » mon esprit... » Pour rendre compte des actes qu'accomplit en moi cette faculté, une facile explication se présente : savoir, que « si quelque corps existe auquel mon » esprit soit tellement conjoint et uni qu'il se puisse » appliquer à le considérer quand il lui plait, il se peut
■Ai?.
» faire que par ce moyen il 'imagine les choses corpo- » relies... Je conçois, dis-je, aisément que l'imagination » se peut faire de cette sorte, s'il est vrai qu'il y ait des » corps ; et, parce que je ne puis rencontrer aucune autre » voie pour expliquer comment elle se fait, je conjecture » de là probablement qu'il y en a ; mais ce n'est que » probablement. » Cette première preuve n'a donc rien de catégorique. Pure hypothèse, de valeur toute conditionnelle; explication commode à recevoir en attendant mieux. Voilà donc la thèse objective mise au rang d'une probabilité simple, et il serait illégitime. Descartes le dit sans ambages, de lui assigner un caractère de nécessité.
Passons à l'argument dérivé des perceptions sensibles. L'énumération de ces diverses sortes de « sentiments » pourrait être longue : impressions qui m'avertissent de la présence de mon corps, de ses relations avec d'autres corps parmi lesquels il se trouve placé ; plaisir et douleur que je ressens au contact de ces derniers; inclinations naturelles en moi auxquelles leur présence donne lieu; qualités générales que je leur attribue, telles que l'extension, la figure, le mouvement ; qualités plus particulières de lumière, de couleurs, d'odeurs, de saveurs et de sons. Ces idées sensibles, n'étais-je point fondé à juger qu'elles procédaient de « choses entièrement distinctes de ma pen- )) sée », attendu que <i j'expérimentais qu'elles se présen- » talent à elle sans que mon consentement y fût requis ? » Au reste, nul moyen de les confondre, celles-là, avec les ouvrages de ma fantaisie, que j'élabore comme il me plaît et dont je dispose à ma guise. Ces idées, venues de mes sens, « étaient beaucoup plus vives, plus expresses, et » même à leur façon plus distinctes qu'aucunes de celles
L'IDÉALISxME ExN ANGLETERRE AU XYIII" SIÈCLE
» que je voulais feindre de moi-même en méditant, ou » bien que je trouvais imprimées en ma mémoire*. » Comment en aurais-je été l'auteur? « Il semblait qu'elles » ne pouvaient procéder de mon esprit ; de façon qu'il » était nécessaire qu'elles fussent causées en moi par » quelques autres choses. Desquelles choses n'ayant au- » cune connaissance, sinon celle que me donnaient ces » mêmes idées, il ne me pouvait venir autre chose à » Tesprit, sinon que ces choses-là étaient semblables » aux idées qu'elles causaient. »
Ainsi reparait l'argument causal avancé déjà, nous venons de le voir, dans la tromème Méditation - . 11 est, pour la seconde fois, exposé dans sa force et aussi dans sa faiblesse, avec son caractère hypothétique de recours conditionnel à une force inconnue et lointaine. « Desquelles « choses n'ayant aucune connaissance sinon celle que me » donnaient ces mêmes idées.... » Qu'une telle incidente est grosse de sous-entendus! De semblables échappées de style ne donnent-elles pas le plus sûr indice des tendances radicalement immatérialistes de la philosophie de Descartes? Ce langage se peut traduire: s'il existe des corps, du moins je ne les atteins pas eux-mêmes, je n'en sais que les idées qui me les présentent. Pour expliquer l'apparition de ces idées en moi, je dois, à leur occasion,
1. A ce critérium de la vivacité, D. Hume distinguera de même entre les impressions et les idées, celles-là fortes et claires, celles-ci pâles et affaiblies (V. le Traita de la nature humaine et VUssai sur V entende ment.)
2. Nous retrouvons cette preuve dans la Correspondance : • Je n'ai
• pas prouvé l'existence des choses matérielles de ce que leurs idées sont » en nous, mais de ce qu'elles se présentent à nous de telle sorte que nous
• connaissons clairement qu'elles ne sont pas faites par nous. . . • (Lettre du 23 juillet 1G41, en réponse à des objections.)
supposer qu'il y a des corps. Malebranche dira : les corps n'existeraient pas, que ces mêmes idées ne m'en seraient peut-être pas moins présentes; mais je dois les inférer, la foi m'y oblige. Et Berkeley : la foi ne m'y oblige nullement ; la non-existence des corps laisse la révélation indifférente ; mes idées sont les choses mêmes ou les choses sont mes idées.
La preuve causale à peine invoquée, la réfutation ne s'en fait pas attendre. Outre que nous éprouvons à tout instant le peu de véracité de nos sens, tant extérieurs qu'internes, (illusions de l'optique; douleurs que l'amputé éprouve dans le bras qu'il n'a plus ;) l'induction spontanée par laquelle nous rapportons nos idées sensibles à une cause distante de nous n'est pas moins sujette à caution. Car, quoique ces idées « ne dépendent point de )) ma volonté, je ne pensais pas devoir pour cela con- » dure qu'elles procédaient de choses différentes de r. moi, puisque peut-être il se peut rencontrer en moi » quelque faculté, bien qu'elle n'ait été jusques ici iii- » connue, qui en soit la cause et qui les produise ^ ». En d'autres termes, qui m'assure que toute cette représentation d'un monde extérieur et matériel n'est pas une fantasmagorie projetée devant mon regard par quelque faculté latente au plus profond de moi-même? Doute d'une extrême portée,, qui abrite les négateurs de la matière derrière un invincible retranchement. Jusqu'ici Descartes a donné gages sur gages au système qu'il doit cependant finir par éliminer.
1. Intuition admirable, où perce de nouveau la belle hypothèse que soupçonnera Burthogge et que déduira Kant.
GEORGES LYON. 3
Pour ndéalisme tout a été bénéfices dans le débat. Les Écossais seront, avouons-le, bien excusables de ne retenir de tout ce procès que les longs plaidoyers en faveur du scepticisme et de ne témoigner qu'une médiocre reconnaissance du verdict réaliste par lequel il a été clos. Une telle manière de démontrer la réalité du monde matériel équivaut bien plutôt, selon eux, à la compromettre sans retour*.
Il se fait temps de conclure. L'incertitude de toute cette discussion n'a que trop duré, puisque le dogmatisme de Descartes en sera pour jamais décrié. L'idée claire et distincte, tel est encore le critérium qui permettra de surprendre et de déjouer les paralogismes du scepticisme transcendantal. J'ai l'idée claire de mon âme connue comme une chose qui pense et qui diffère entièrement de mon corps, clairement connu lui-même comme une chose étendue. Premier point acquis : mon âme est distincte de mon corps. Mais, outre ce corps, en existe-t-il d'autres? L'idée claire me tirera d'incertitude une fois de plus. Ma pensée comprend des capacités bien diverses, une notamment qui ne saurait passer inaperçue, savoir <( une cer- » taine faculté passive de sentir, c'est-à-dire de recevoir » et de connaître les idées des choses sensibles ^ ; mais » elle me serait inutile, et je ne m'en pourrais aucunement
1. • La philosophie cartésienne doit être considérée comme la base du scepticisme moderne. » Beattib {Essai sur la nature et Vimmutahilité de la vérité^ part. II, ch. ii.)
2. V. l'importante lettre adressée à un R. P. Jésuite, mai 1644, où Tâme est dite passive quand elle reçoit des idées, au même titre que la cire qui reçoit diverses empreintes ; la volonté seule est active. De même pour Berkeley, l'esprit est passif en tant qu'il reçoit les idées : mais le quelque chose d'actif qui les produit en lui est le vouloir de Dieu.
» servir, s'il n'y avait aussi en moi, ou en quelque autre » chose, une autre faculté active, capable de former et » produire ces idées. » Cette faculté active sera-t-elle en moi? Non, « vu qu'elle ne présuppose point ma pensée, et » aussi que ces idées-là me sont souvent représentées sans » que j'y contribue en aucune façon et même souvent )) contre mon gré ^ » Reste que cette faculté réside en Dieu ou en quelque créature qui ne serait point corporelle. Explication inadmissible encore. L'existence de Dieu nous a été démontrée dans une précédente Méditailon, La perfection du Souverain Être implique sa sincérité. Or il nous a donné « une très grande inclination à croire » que « ces idées sensibles partent des choses corporelles... ; « partant il faut conclure qu'il y a des choses corpo- » relies qui existent ». L'argument causal a repris tous
ses avantages.
Nous avons, pour la facilité de l'exposition, considérablement abrégé le circuit pénible que Descartes a dû faire avant de toucher au but. Le succès est malheureusement loin de répondre à l'effort. Nous ne supposons pas que l'auteur des Méditations fût lui-même très satisfait de ce dénouement laborieux: il était trop bon logicien pour cela. Il s'était si bien plu à fortifier la doctrine idéaliste, il l'avait patiemment entourée d'une défense si redoutable qu'il se
1. Il y a ici une fissure dans l'argumentation : ces idées me sont représentées sans que j'y contribue et même contre mon gré, fort bien. Mais Descartes n'a-t-il pas plus haut répondu lui-même par Thypothèse d'une faculté latente en moi qui les produirait? Les Pnncipes de la philosophie,
quand ils reproduiront ce raisonnement, combleront la lacune : • Nous
»" concevons cette matière comme une chose distincte de Dieu et de notre
. pensée Or, puisque Dieu ne nous trompe point, etc. » (Part. II,
art. 1.)
36 L'IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIll" SIÈCLE
voyait réduit à n'en triompher qu'au moyen d'un stratagème métaphysique : par l'entrée en lice du Deus ex machina. Seulement cette intervention, acceptable quand il ne s'agissait, comme dans le Discours, que de légitimer la foi aux idées distinctes, devient, et c'est ce que verra le plus profond de ses disciples, tout à fait abusive, maintenant qu'il est question non plus de principes clairs et d^axiomes évidents, mais simplement de croyances instinctives. Il n'y a pas, à ce compte, un seul préjugé héréditaire qui ne put alléguer à sa décharge cette autorisation implicite délivrée par un Dieu parfait. N'est-ce pas le propre de la raison, aussi bien dans l'ordre de la science que dans le domaine de la morale, de redresser ces c inclinations natu- » relies », dont la paresse de l'esprit ou l'égoïsme du cœur auraient beau jeu à tirer leur excuse? D'instinct nous croirions le soleil mobile et notre terre sans antipodes ; la réflexion collaborant avec l'expérience rectifie peu à peu cette prévention séculaire. D'instinct aussi, pourrait au même titre alléguer l'idéalisme, nous prenons pour des êtres substantiels distincts de nous des perceptions et des états psychiques dont le siège est en nous-mêmes : viennent une réflexion supérieure, un examen plus approfondi de nos facultés, et cette erreur naturelle sera à son tour dissipée.
IV. Aussi bien les grands intérêts spéculatifs qui, par dessus tout, tiennent à cœur à Descartes seraient-ils donc en souff'rance, s'il évitait de se prononcer, comme il fait, dans le sens réaliste? Il ne le semble pas. Sa science, en effet, non moins que sa philosophie, oppose un perpétuel démenti aux sens, en qui elle ne veut apercevoir que
les auxiliaires bornés de notre existence * physique. Une matière digne de ce nom, substance aveugle, impénétrable à l'esprit, indocile à l'intelligence, serait un obstacle chaotique jeté en travers de sa déduction et qui barrerait la route à sa méthode. L'univers qu'il conçoit et dont il édifie le système est, si l'on peut ainsi parler, un univers de cristal. Il faut que tout en soit diaphane, qu'il y fasse jour de partout; il faut que les moindres recoins en soient explorables à la pensée. Puisque Descartes, désireux avant toute chose de tranquillité d'esprit et de repos % a trop horreur des controverses, de celles-là surtout qui menaceraient de mettre en branle les pouvoirs ecclésiastiques, pour descendre jusqu'au bout la pente naturelle de sa doctrine, respectons son souci. Ne disons pas que le monde dont sa physique a besoin est un pur intelligible ; contentons-nous d'affirmer qu'il doit ressembler d'aussi près que possible à un univers exclusivement idéal.
Ce qui le prouve, c'est qu'aussitôt après s'être adressé à l'autorité divine pour justifier notre croyance aux corps, il se hâte de mettre sur tout autre point les sens en suspicion. 11 lui suffit que la matière dont la réalité vient d'être admise se prête docilement à la science abstraite entre toutes, qu'elle enferme « toutes les choses, générale- » ment parlant, qui sont comprises dans l'objet de la » géométrie spéculative )>. Le reste ne lui importe pas \
1. Cf. notamment les Principes, part. Il, Varticle 3 ialitulé : « Que nos . sens ne nous enseignent pas la nature des choses, mais seulement ce en . quoi elles nous sont utiles ou nuisibles. • Ce point de doctrine se retrouvera chez Malebranche et Berkeley. ^
2. C'est sa constante préoccupation qui, pour un peu, lui ferait dédaigner la gloire. (V. la dernière partie du Discours,)
3. Celte idéalité de la matière cartésienne a été excellemment mise en
38 LUDÉALISME EN ANGLETEHRE AU XVIII» SIÈCLE
Le monde des corps existe, soit. Descartes n'en a pas plus tôt démontré l'existence qu'il l'idéalise. Ce caractère tout subjectif de sa physique, d'avisés contradicteurs la lui avaient à lui-même signalée. « Plusieurs excellents esprits, » lisons-nous dans ses réponses aux instances de Gassendi, » croient voir clairement que l'étendue mathématique, » laquelle je pose pour le principe de ma physique, n'est » rien autre chose que ma pensée, et qu'elle n'a ni ne peut » avoir aucune subsistance hors de mon esprit... » Suppose-t-on qu'il s'émeuve d'une insinuation de- ce genre? Loin de là, fait observer un de nos maîtres \ « il ne se » soucie pas de l'objection; il la prend ironiquement; on » voit qu'il entend que l'intelligible est seul. Il la considère » comme un compliment -. w Qui d'ailleurs s'en étonnerait? Les méthodes qu'il applique à l'étude de la nature ne s'accommodent que d'une matière aussi spiritualisée que possible. S'il la parcourt de ses déductions, s'il la soumet à toutes les exigences du raisonnement a priori, ce n'est pas évidemment pour substituer une scolastique de géomètre à cette scolastique des théologiens frappée par lui d'un coup mortel. Il veut une physique rationnelle parce que la nature, telle que son génie la comprend et l'aime, est sœur de la pensée. Ajoutons que de moins en moins, à en juger par la Correspondance, ses théories ésotériques sur l'innéité des idées concorderont avec la démonstration qu'il a donnée tout à l'heure d'une matière existante. La seule
évidence par M. Liard dans son Descartes (1882). V. chap. ii, les Principes de la Physique.