CHAPITRE X
L'IMMATÉRIALISME EIS AMÉRIQUE (suite).
I. Peu de noms, au xviii'^ siècle, obtinrent autant de célébrité que celui de Jonathan Edwards. C'est en des termes dithyrambiques que, de nos jours encore, critiques et historiens ont vanté la vigueur logique et la puissance constructrice d'un écrivain qu'ils tiennent, comme ont fait Mackintosh, D. Stewart, Robert Hall, Fichte même, pour le plus grand métaphysicien que l'Amérique ait encore produit*. Qui sait, se sont-ils demandé, jusqu'où se fût élevé ce génie original, si, au lieu de naître en une terre à demisauvage, loin des traditions de la philosophie et de la science, il fût apparu dans notre ancien monde et y eût reçu la directe impulsion de Tesprit moderne ? Peut-être prendrait-il place entre Leibnitz et Kant, parmi les fondateurs
î. • Le plus grand théologien de son siècle, le plus habile métaphysi- » cien de la période entre Leibnitz et Kant. » [Taie Collège. Biographical ■ Sketches, by Franklin Bowditch Dexter.) • Le plus original et le plus pé- » nétrant penseur qui ait encore paru en Amérique... » [A History of American Literature,hj Moses Coit Tyler.) M. Leslie Stephen le met sur le même rang que Benj. Franklin. {Hours in Lihrary, t. IL) V. aussi Fr. Ueberweg : la philosophie en Amérique.
de systèmes immortels, au lieu que l'œuvre qu'il a laissée se réduit à une théologie sublime et barbare, qui étonne notre raison et indigne notre cœur, objet tout a la fois de frayeur et d'admiration.
Dès l'enfance, il se révéla un disputeur intrépide et un piétiste militant. Il était né en 1703, à Windsor (Connecticut), paroisse dont son père était ministre évangél.que. Le goût de controverser, plume en main', le posséda de bien bonne heure, s'il est vrai, comme le conjecture son biographe Sereno Dwight, qu'il avait dix ou onze ans quand il composa une pressante riposte à cette prétention émise par quelque petit voisin : que « l'âme était matérielle >, et séjournait avec le corps jusqu'à la résurrection. » A moins que chacun des deux* enfants n'eût été lui-même un écho et qu'il ne faille chercher dans la thèse comme dans la réfutation rien de plus qu'une leçon bien comprise et
bien retenue-.
A treize ans, il entra à Yale Collège. 11 y parcourut avec un grand succès le cycle scolaire. En n22, il reçut la licence de prêcher. A cette date il faut reporter les soixante-d.x Résolutions, d'un si ardent mysticisme, par lesquelles il s'étudiait à demeurer toujours, de pensée et de cœur, en communion avec Dieu K 11 prend, en 1123, à New haven.
,. . 11 paraît toujours avoir été la plume en main. • Vi. du PH^id^t Bd«ard>,\^ tête de l'édiUon complète de ses œuvres, par S. E. Dw.^bt.
^T"La"rÏ;«que d'Edwards est de tour ironique : ... .Je désirerais connaUre . ,a coutume V royaume avant de Jurer fidélité. Je -udra.s savovr s. et . âme matérielle rés.de avec le corps dans le cercueil ;. . . je voudr 's sa
. voir de quelle forme elle est, ronde, '"«"g"'""' °" ""r'".-^^.!?» . que lorsque le cercueil cédera, la terre ne tombe et l'écrase. • . • {Mmo,rs
"^tTmlL. Ces résolutions, qu'il relisait une fois chaque semaine,
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son degré de Maître ès-arts, est élu tuteur au Collège. Il abandonne cette fonction, sur l'offre du ministère qu'il avait reçue de Nortiiampton. Le 15 février n*^^, il est ordonné et il prend place dans la congrégation Evangélique. La carrière s'ouvrait toute grande à son ambition d'apôtre. Là, il lui serait loisible de dogmatiser et de catéchiser. Aussi bien sa sombre doctrine était déjà toute arrêtée dans son esprit. Non qu'il s'y fût arrêté sans bien des luttes avec lui-môme. Nous avons, sur ce point, ses confidences. Enfant, des objections sans nombre s'élevaient dans sa pensée contre le dogme <t d'un Dieu sou- » verain, choisissant pour la vie éternelle à son gré les » uns, laissant périr à jamais les autres et à jamais souf- » frir en enfer. » Mais, à la longue, ces doutes tombèrent; sa conscience s'accommoda d'un article de foi qu'il avait longtemps jugé « horrible » et qui finit par le satisfaire pleinement. Dès lors, il eut son siège fait. Une providence implacable, qui dispense comme il lui plait le salut et la damnation, une sorte de Fatum chrétien, cause unique et première à laquelle toute existence, dans l'ordre moral même, est assujettie et sous le bon plaisir de qui nous devons, nous, intelligents automates, nous prosterner dans la prière et le tremblement : tel est le Dieu qu'il se fit gloire de prêcher aux hommes. A répandre cette foi, selon lui régénératrice, il dévoua sa vie et il eût, pour la propager, affronté le martyre.
Aussi, en dépit de ce que cet ultra-Calvinisme avait de désolant, sa brûlante parole, que soutenaient et une érudition sacrée à toute épreuve et une dialectique sans
sont d'une âme qui s'est fait une constante loi de vivre dans la pensée de la mort, de Dieu et de Téternité.
rivale, opérait-elle des miracles. Il crut constater à Northampton une véritable résurrection de l'esprit religieux. La piété enfantait sous ses yeux des prodiges, qui ne le cédaient en rien aux hauts faits des convulsionnaires de Saint-Médard et où, visiblement, se marquait à lui le doigt de Dieu. Il faut lire le récit qu'il a publié des « Goii- » versions surprenantes » opérées à Northampton ^ L'exaltation piétiste dont il y est fait preuve dépasse toute imagination. La vie que notre enthousiaste y raconte des deux ce saintes » Abigail Hutchinson et Phœbe Bartlet, dont il recommande à ses lecteurs l'exemple édifiant, compose un épisode bon à figurer dans quelque Traité de pathologie mentale -.
Sa réputation de prédicateur gagnait de proche en proche. Le sujet de quelques-uns de ses sermons les plus goûtés (il les rééditait dès nSS,) indiquera suffisamment le cruel pessimisme où se portait son imagination de Voyant : jus- U/îcation par la Foi seule; — la Justice de Dieu dans la Damnation des pécheurs; — les pécheurs dans la main d'un Dieu courroucé. Ce dernier, au dire de Dwight, fut à Enfield le signal d'un retour à la Religion. Et cependant, quel enseignement on y trouve ! Combien peu propre à attirer les cœurs I On ne conçoit pas un christianisme plus dur et plus insensible. Les mystères de la vengeance divine sont le thème désespérément uniforme de tous ces discours. L'orateur s'y délecte jusqu'à nous révolter. On se demande, selon la remarque d'un de nos contempo-
1. A faithful narrative oflhe snrprising icork of God in the conversion or many hundred souk in Northam^ion. ..,ina letter to the Bev. D' Colman, 1736 (publiée en 1737.)