Part. II
3. C'est ainsi qu'il désigne lui-même « le D^ Berkeley. » [Part. I, § 7 et
la note.)
45/i LMDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVllP SIÈCLE
le psychologue du Traité de la Nature Hu7naine ne s'est laissé, dans le développement logique de ses prémisses, retenir par aucune crainte, ni des paradoxes moraux, ni des conséquences religieuses.
De quel droit, en effet, la philosophie issue du phénoménisme qu'inaugurèrent le Traité des Principes et les Dialogues avait-elle abouti à un dogmatisme spiritualiste et théologique ? Un Dieu, des esprits, le moi, qu'était-ce tout cela que des abstractions, c'est-à-dire des idées particulières que remploi d'un signe généralise, c'est-à-dire, de par la méthode que le Berkeleyisme a préconisée , des composés d'images et, en fin de compte, des dérivés d'impressions ? Que suis-je ? Un amas de sensations. Les autres Esprits ? Des amas analogues. Dieu ? Un amas indéfini. Tel est, si l'on demeure conséquent, la seule métaphysique que le nominalisme d'un Philonoiis autorise.
Cependant Berkeley s'était cru maître de maintenir intactes, sans déroger à ses propres axiomes, les croyances communes en l'âme et en Dieu. Mes idées sensibles, déclarait-il, me viennent de quelqu'un qui n'est point moi-même et le système entier de ces idées est l'œuvre d'un auteur que je me figure, (sauf à en étendre démesurément les attributs,) analogue à moi-même et, comme moi, doué d'une active volonté, avec cette seule différence que le vouloir en lui n'a point de limites. Cette démonstration était le fort de son dogmatisme et le principe qui veut que tout vienne d une cause lui servait, ainsi que naguère à Descartes et à Malebranche, de boulevard contre le doute et l'irréligion.
Ruiner ce rempart séculaire, dissoudre en petites impressions qu'une relation stable mais contingente, invincible mais acquise, aurait agglomérées, la massive notion sur
DAVID HUME ^^^o
laquelle reposait le spiritualisme classique, fut la mission propre, dirons-nous la gloire ? de David Hume. Son exposition du principe de causalité est à bon droit réputée l'une des merveilles de la philosophie moderne. S'attaquant à la notion favorite des anciens et des modernes dogmatiques, il lui a livré un assaut digne d'elle : a fair play, comme diraient ses compatriotes. La tactique est si ingénieuse que l'on oublie, à la suivre, quelle négation désolante en sera le couronnement.
IV. Quiconque est un peu versé dans l'histoire des systèmes sait que l'auteur du Traité de la Nature Humaine dénie à la raison toute aptitude à rechercher comment a pu apparaître en nos pensées le principe de cause et d'effet; que Texplication en est demandée par ce philosophe à une relation spéciale entre nos idées, ou pour mieux dire, entre des copies de nos impressions ; que cette relation, d'ordre absolument subjectif, (Une saurait, dans le sensualisme de Hume, être question que du sujet et de ses modalités transitoires,) consiste dans la conjonction constante que l'imagination établit entre nos diverses impressions et leurs concomitants habituels. Ainsi, idées, relations d'idées, association, coutume : c'est en ces termes contingents que se décompose le soi-disant axiome éternel et inné dont on est convenu, depuis Descartes, de faire la clef de voûte de la physique, de la morale et de la
religion .
Sur un point peut-être de cette claire théorie, les interprétations ont pu varier. Ce n'était pas tout de ramener à ses éléments générateurs le principe objectif par excellence, il restait à rendre compte du caractère de nécessité
qui l'accompagne et qui Tinvestit d'une certitude sans pareille. Il est un complément de ses réductions que Hume s*est fait une règle de ne jamais omettre. Dès l'illusion démasquée, toujours il a soin de s'enquérir des raisons qui font que l'illusion s'était produite. Or, ici le semblant de nécessité se dissipe, comme tous les mirages de la raison, sans qu'il soit besoin d'invoquer un autre chef d'explication que les communs principes qui président à la psychologie du Traité : les impressions et les idées. Qu'est-ce que la croyance? C'est la vivacité de la perception que j'éprouve ou que je me remémore ^ Mais cette vivacité peut passer de la perception proprement dite aux idées que l'esprit est enclin à lui associer : la première renvoie aux secondes sa force, comme un réflecteur sa lumière aux objets ambiants. Ce serait même là, au dire de notre philosophe, « une maxim.e générale dans la science de la nature hu- » maine ^ » D'autre part, rappelons-nous qu'au début du livre une distinction a été posée entre les impressions de sensation et celles de réflexion, ces dernières provenant de la façon dont l'âme est affectée par ses propres idées, quand son attention s'y porte. Les impressions réflexives laisseront, en s'éloignant, des copies d'elles-mêmes : elles donneront donc naissance à de nouvelles idées, celles-ci à d'autres impressions et ainsi de suite \ De môme les nuages du ciel se changent en gouttes de pluie et de cette pluie se
1 A Treatiscy etc. Part. III, § 5.
2. Ibid., § 8 : « J'établirais volontiers comme une maxime générale dans » la science de la nature humaine que, quand quelque impression nous de- • vient présente, non-seulement elle transporte l'esprit aux idées qui sont en » relations avec elle, mais qu'aussi elle leur communique une partie de sa » force et de sa vivacité. »