Arist., Métaph., T. 1010 a
2. « Après une revue plus exacte de la section relative à V identité per- » sonnelhy je me trouve embrouillé dans un tel labyrinthe que je ne sais > ni comment corriger mes premières opinions ni comment les rendre con- » sistautes. • {Appendice au Ti-aité.)
les aligne : ma mémoire. C'est là un point d'expérience, dont la théorie de Hume non seulement ne rend pas compte, mais entraîne la méconnaissance radicale.
Mieux avisés, Reid et ses amis eussent fait converger eu ce sens leur polémique. Mais ils préférèrent généraliser leur attaque et sacrifier à l'étendue de l'assaut la précision. Ils ont donc rouvert le problème entier de la connaissance, inaugurant une réaction résolue contre le mouvement immatérialiste qui, depuis la Recherche de la Vérité, avait entraîné les meilleurs esprits de leur siècle et de leur patrie. En face du sujet pensant, ils ont restaure et le monde extérieur et la matière. Afin de couper court à toutes les subtilités de la dialectique, ils ont eu soin, par définition, d'attribuer à l'impression perceptive cette vertu d'atteindre intuitivement son objet. L'extériorité des choses sensibles défiait dès lors la critique. Ils pouvaient, après ce coup d'énergie, philosopher à leur aise. Contre le postulat qu'ils avaient imposé, ni les déductions de la Vision en Dieu, ni les théorèmes de l'iramatérialisme, ni les analyses mentales à la manière de Hume, ne pouvaient prévaloir. Le réalisme était décrété.
Les succès de la prédication Ecossaise auraient pu faire craindre que l'idéalisme ne se relevât point des coups multipliés que lui portait l'Ecole du sens commun. 11 en guérit cependant. Au siècle suivant, la philosophie de l'idée aura depuis longtemps repris et agrandi son domaine, quand déjà la doctrine de Reid et de Dugald Stewart ne sera plus qu'un souvenir.
L'analytique de Hume, dont le réalisme' avait fait un épouvantai!, inspirera des dispositions très différentes. Les uns, peu sujets au vertige, ne concevront nul émoi de la catastrophe rendue, leur prédit-on, imminente par cette méthode de fractionnement psychique à l'infini. Décidés à en courir l'aventure, ils reviendront sur les pas du subtil psychologue, s'engageront dans les mêmes sentiers que lui et déploieront des ressources de génie vraiment inépuisables à suivre l'itinéraire qu'il avait si aisément et si simplement achevé. Au cours du voyage, le même insurmontable obstacle qui l'avait retardé, les arrêtera, et, presque de nos jours, nous entendrons un Stuart Mill s'avouer décontenancé devant ce fait énorme de la vie mentale :
CaNCLUSION *'*
le souvenir. L'auteur du Traité de la Nature Humaine mit à déduire son hypothèse une telle perfection de logique qu'il n'a point laissé, ce semble, à glaner après lui et que les plus habiles n'ont réussi dans la même voie qu'a
la condition de l'imiter.
Les autres, sincèrement alarmés des conséquences que l'associationnisme entraîne en morale, en théodicée, en psychologie même, en ont appelé de l'analyse empirique a la réflexion a priori. Au plus profond de cet esprit conscient où l'on ne leur montrait que relativité, devenir et contingence, ils ont tenté de faire jaillir quelque nécessité. Réveillé de son sommeil dogmatique, Kant imaginera des procédés nouveaux d'investigation mentale et à la simple observation empirique il substituera la réflexion pure. Grâce à cette méthode, il élèvera un système intermédiaire entre le sensualisme de Hume et le rationalisme cartésien. Contre le premier il maintiendra la valeur de l'expérience a priori ; contre le second, l'illégitimité des recherches supra-phénoménales. Comme Berkeley avait assis sur le sensualisme sa théologie, de même il édifiera une métaphysique avec le scepticisme pour base. Ce n'est que par une façon de coup d'Etat dialectique, que sa morale livrera passage à l'absolu et au transcendant.
A bien des égards, il peut sembler que le criticisme ne soit que le développement de germes Humistes et Berkeleyens. Le maître de Kônigsberg n'a-t-il pas même renchéri sur les deux idéalistes anglais, puisqu'avec lui nulle existence n'est concevable qui n'ait ^t^ -consc.emmen modelée par le sujet pensant? Et cependant on se flg-e mal l'auteur des Principes delà Connaissance et celui du Traité de la Nature HumaUie désertant leurs points de
\ue respectifs pour souscrire aux conclusions des trois Critiques. Entre la psychologie de Hume, laquelle exige avant toute chose que chaque notion, chaque principe se puisse, de proche en proche, dissoudre en impressions et le néo-rationalisme qui admet in limine des synthèses a priori, préalables à la plus élémentaire expérience, l'on n'aperçoit pas de transition possible. On ne saurait passer d'une méthode à l'autre, corriger ou parfaire celle-là par celle-ci. Qui se range à la seconde répudie î'pso facto la première. Il faut choisir. Aussi s'explique-t-on que, pour les associationnistes orthodoxes et, au premier rang d'entre eux, pour le direct héritier de Hume, J. Stuart Mill, la révolution opérée, dans la science de l'esprit, par la Critique de la raison pure, ait été comme non avenue.
Quant à l'évêque de Gioyne, on ne voit pas beaucoup mieux comment une conciliation se ferait entre les principes qui lui tiennent à cœur et ceux qui ont inspiré le métaphysicien allemand. La déduction a priori, que s'est jusqu'à la fin interdite le métaphysicien Irlandais, est rame même du Kantisme. Ce n'est pas tout : les notions abstraites, impitoyablement proscrites par le Berkeley des FrincipeSy régnent souverainement dans les trois Critiques. Elles peuplent la pensée humaine, la nature, le ciel, sous les noms divers de catégories, de formes a priori, d'idées pures, d'impératifs. Il faut changer le mot de Hume et appeler chacun de nous, tel du moins que nous conçoit Kant, un faisceau d'abstractions. Toutes ces entités qui ramènent, ou peut s'en faut, une manière de scolastique, eussent-elles trouvé plus de faveur auprès du Berkeley de laSir25? Oui, peut-être, au cas où elles auraient la vertu de réédifier, par dessus nos têtes, cet univers d'archétypes
et d'immuables vérités à la transcendance desquelles il parut, sur le tard, se convertir. Mais il n'en est rien. Ces abstractions, au contraire, entraînent l'élimination du monde idéal, dont elles composent en nous une contrefaçon subjective, sans nul moyen de nous assurer si de réels modèles leur correspondent nulle part. C'est donc en pure perte que le néo-platonicien de Cloyne se serait, pour joindre Kant, fait à lui-même défection. La scolastique abstraite l'aurait reconquis, sans le sauver pour cela de ce pyrrhonisme qu'il abhorrait. Valait-il la peine de renier le nominalisme, c'est-à-dire, en fin de compte, d'effacer l'œuvre de sa vie, si, même à ce prix, les choses en soi lui
échappaient?
Ne nous étonnons donc point si, tandis que le rationalisme Kantien va parcourir une carrière triomphante et engendrer une brillante mais aventureuse philosophie de la nature, l'idéalisme a posteriori garde des adeptes qui s'en tiendront, ceux-ci au sensualisme de Hume, ceux-là à l'empirisme métaphysique de Berkeley. L'histoire mériterait d'être écrite des nouvelles destinées réservées durant notre siècle, dans la patrie de Norris et de Collier, comme en celle de Johnson et d'Edwards*, à la doctrine originale qui avait allié, avec tant d'art, la métaphysique cartésienne et l'empirisme Baconien. Même de nos jours, la philosophie de l'idée est demeurée vivace en Angleterre. Le devant de la scène spéculative y est occupé par des écoles brillantes qui masquent à nos yeux les arrière-plans profonds où se tiennent les héritiers de l'immatérialisme. Ces derniers
1 Nous avons eu l'occesion de signaler un remarquable exemple, dans r Amérique contemporaine, de ceUe renaissance Berkeleyenne. (V. dans la Mevue philosophique de novembre 1883 notre article ; Le monisme en Angleterre, W. CliffordO
474 L'IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIl' SIÈCLE
n'ont d^ailleurs à témoigner nul parti-pris contre les hypothèses semi-physiques, semi-psychologiques qui accaparent aujourd'hui la curiosité générale. Bien plus, ces hypothèses, à les supposer établies, se peuvent à la rigueur disposer dans les cadres de leur philosophie propre. 11 y a place, au sein de l'idéalisme, pour une doctrine de l'évolution, comme pour une psycho-physiologie.
Le conflit de l'immatérialisme avec les jeunes écoles n'éclate que du moment où, peu satisfaits de fournir une conception, ici cosmique, là biologique, acceptable après tout même aux Berkeleyens, évolutionnistes et psycho-physiologistes prétendent seuls tenir la clef des problèmes qu'agitent et le psychologue et le métaphysicien. Ils ne s'avisent pas combien leur ambition est peu justifiée, puisqu'ils prennent pour point de départ le point d'arrivée de la philosophie mentale. Les hautes difficultés qu'ils se croient appelés à aplanir, ils ne songent pas que leurs hypothèses initiales les supposent levées. Ainsi qu'on l'a osément soutenu S la tentative accomplie par les théoriciens de l'évolution, en vue d'expliquer et l'origine et les transformations de la connaissance, n'aboutit que parce que les data dont ils se sont servis impliquent et cette connaissance et la conscience même préformées. Grâce aux concepts nécessaires de l'intelligence actuelle et sans en avoir entrepris la critique préalable, ils ont pu raconter la genèse de cette intelligence et le processus de son adaptation à une réalité extérieure elle-même postulée. C'est dire que l'évolution, ou toute autre théorie du même ordre, ne saurait se donner pour une philosophie générale qu'à la
1. NoD sans causer parmi les admirateurs de M. Spencer quelque émotion. (V. Grekn : M. Herbert Sjpencer and M, G» Le/ves.)
condition de débuter par une flagrante pétition de principe. Moindres encore seraient les titres de la psychologie physiologique à supplanter, nous ne disons pas la metaphysique, mais simplement la psychologie analytique, telle que Berkeley et Hume la pratiquèrent. Outre qu'elle exige, pour classer ses rapprochements et échelonner ses observations propres, les informations dont est seule en possession sa rivale, elle n'institue ses recherches et ne mène a bien ses découvertes qu'en mettant en jeu des concepts directeurs dont elle doit, bon gré, mal gré, admettre sans examen la validité. Bien plus, ainsi qu'Edwards l'avait compris, ce que l'on appelle un fait physiologique est improprement nommé de ce nom ; du moins, cette qualification doit-elle être tenue pour ultérieure et dérivée. Primitivement, ce fait est psychologique, c'est-à-dire que, pour moi et immédiatement, il consiste en un état de conscience défini en une représentation de ma mémoire, en une modification de ma sensibilité, bref, en une idée, dont je suis après cela libre de rendre compte à l'aide de telle ou telle Hypothèse naturelle. Mes perceptions, mes organes, mes nerfs mon cerveau même, par conséquent toutes les actions réflexes, tous les phénomènes d'irritation ou d'excitation, tous les processus physiologiques auxquels on a d'ordinaire recours, n'apparaissent à ma conscience réfléchie que comme des modalités mentales. La même illusion réaliste qui fit commettre à l'école Ecossaise et aux éclectiques, en France, de si évidents cercles vicieux, subjugue le physiologiste à son tour quand il prétend rendre superflue, par ses méthodes, toute psychologie de la conscience*.
,. La philosophie naturelle, remarque fort bieu Green, • valable comme
Sachant Torigine de la querelle entre l'idéalisme et la psycho-physiologie, nous connaissons le moyen de conclure entre les ennemis le traité de paix. Sua ciiiqice scleniiœ tribiiaiur provmcia, avait sagement dit l'auteur du De Motu. Que chacun reste sur ses terres, sans empiéter sur le domaine de l'autre. Ou, si un même génie s'ingère en l'une et l'autre science, qu'il maintienne entre les deux une frontière inviolée, comme tel souverain, deux fois couronné, ménage les aspirations respectives des empires distincts qui reconnaissent sa loi. Aussi bien, loin de tenir pour indifférente l'étude de l'homme organique, la philosophie idéaliste en a, l'une des premières, proclamé l'incomparable importance. Que disons-nous? Les deux plus illustres précurseurs de l'Ecole ont prêché d'exemple, en se conformant sans doute aux vues scientifiques du temps, mais sans que leur métaphysique fût pour rien dans les méprises de leur physiologie. Le même maître selon qui, hors mon acte de penser, tout donne prise au doute, écrivit ce Traité des Passions, si haut prisé par tel éminent physiologiste de notre siècle. Et c'est une théorie organique de la sensibilité et de l'imagination qui inaugure la Recherche de la Vérité.
A la différence de bien des systèmes, l'idéalisme ne barre en aucune manière la route au savant. Toutes les conceptions du biologiste et du physicien se peuvent traduire en sa langue le plus naturellement du monde. Il lui suffit, partout oii le vulgaire met les mots : choses, corps et substances, d'employer les expressions de perceptions et
» toute autre science, dans son propre département, prend pour accordé » précisément ce que la métaphysique, comme théorie de la connaissance, » cherche à expliquer. » [Introd. to Humey § 108.)
àHdées, partout où le réalisme commun forge, entre des réalités extra-mentales, une chaîne causale objective, de s'en tenir aux lois synthétiques de nos impressions : lois subjectives, en ce qu'elles sont comprises dans la sphère de nos pensées ; mais constantes, invariables, au besoin nécessaires, en ce qu'elles ne sont pas l'œuvre éphémère de la sensation. Nul progrès scientifique des modernes ne parait, comme on l'ajustement observé, avoir mis en péril les explications Berkeleyennes et il n'y a pas de découvertes qui ne se puissent décrire en style de perceptions
et de phénomènes '.
En pourrait-il, d'ailleurs, aller différemment? Qui supposera que l'investigation des causes naturelles soit jamais entravée par la doctrine qui a précisément pour essence de consacrer sans restrictions les droits illimités de notre savoir? Nier l'existence de la matière, n'est-ce pas écarter de l'horizon scientifique tout block-stone opposé à la curiosité rationnelle ? N'est-ce pas interdire tout arrêt mis à la déduction ou à l'analyse? N'est-ce pas déclarer que rien, en son ultime fond, n'est inaccessible et inconnaissable ? N'est-ce pas, avec Leibnitz, proclamer le principe de l'universelle intelligibilité ? N'est-ce pas, enfin, rendre à la pensée humaine un service analogue à celui dont elle était, suivant Lucrèce, redevable à-cet Epicure qui, en refusant aux dieux toute action sur le monde, déroba la nature au caprice et à l'arbitraire. Encore l'arbitraire et le caprice se laissent-ils en quelque mesure pénétrer au profond regard du psychologue, au lieu que la matière, cet indéterminé, ce non-être, ainsi que la nommaient les anciens,