‹ L'idéalisme en Angleterre au XVIII?e siècle [microform]Chapitre 5 sur 235 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

/*2 riDËALlSME EN ANGLETERRE AU XVIII" SIÈCLE

idées de Textérieur, voilà, pour nous résumer, en quelle pauvreté se résout cette réalité corporelle à la poursuite de laquelle Fauteur des Méditations a si longtemps couru ! Et cette causalité extérieure, seule apte à procurer de notre croyance aux corps une explication satisfaisante, se réduit, en dernière analyse, à une chiquenaude sous l'impulsion de laquelle le mécanisme mental se met en mouvement, les facultés jouent, les secrets ressorts de la raison se tendent et, de latentes qu'elles étaient, nombre de pensées s'élèvent pour se produire au grand jour de la conscience î Mais un soupçon nous vient : cette chiquenaude, est-il bien sûr qu'une faculté plus souterraine encore n'ait pu la donner? Le je ne sais quoi d'inconnu, origine de tout ce branle, ne pourrait-il être une puissance spirituelle encore : le vouloir Divin, par exemple, s'il en faut croire Berkeley; le moi se développant dans son absolue liberté, prétendra Fichte ; ma volonté s' objectivant, affirmera Schopenhauer ? De toutes parts l'idéalisme tend et fait craquer, comme une trop juste enveloppe, la philosophie cartésienne.

Cet idéalisme, qu'on ne l'oublie pas, n'a rien du phénoménisme d'un Aristippe ou d'un Gassendi; mais il a pour support un spiritualisme dont nous retrouverons l'analogue chez Berkeley. Que le monde, objet de nos perceptions, réunisse tous les caractères d'une existence idéale, c'est la conclusion à laquelle nous ont conduit les virtualités de la doctrine que nous exposons. Mais l'être en qui ces perceptions ont lieu et qui a conscience de les recevoir ne se réduit pas lui-même à une file d'états de pensée. Il est réel au plus haut degré ; il est une âme ; il est un moi. Cette âme se connaît, a une idée claire d'elle-

DESGARTES

même. Nulle substance n'est mieux comprise», nulle ne se manifeste par autant d'attributs 2. Cette âme est libre, libre sans réserves, libre presque à l'égal de Dieu^ Il n'est pas besoin de raisonnements pour s'en convaincre : il suffit de rentrer en soi-même, de consulter sa propre conscience*. L'expérience intérieure sera plus instructive que toutes les déductions ^ Cette âme enfin se flatte de vaincre la mort. Son immortalité ne résulte point d'une preuve démonstrative ; mais il nous est loisible de former à cet égard de « belles espérances « ». Nous avons pu nous demander si nos idées des choses ne promenaient pas devant nous d'inconsistants fantômes; du moins jamais n'avons-nous toléré de doute sur la réalité de notre esprit.

1 C'est l'une des grandes divergences entre Malcbranche et Descartes.

2 . .. 11 n'y a point de chose dont on connaisse tant d attributs . que de notre esprit, pour ce qu'autant qu'on en connaît dans les autres . choses, on en peut autant compter dans l'esprit de ce qu'il les connaît.... • (Réponse à Gassendi). ,

3 Voir la lettre à la reine de Suède, du 20 novembre 16.7 : ' -" " '^ . libre arbitre nous rend en quelque façon pareils à Dieu et semble nous

. exempter de lui être sujets » , . •» „i„,Af

4 . . . . Cela (il s'agit de la volonté) est tel que chacun le doit plutôt . ressentir et expérimenter en soi-même que se le persuader par ^-aison^. . » (Réponse à Gassendi.) Cf. aussi les Principes (part. 1, art. 41; : • ^ous . aurions tort de douter de ce que nous apercevons intérieurement et que » nous savons par expérience être en nous. . . » , , .

5 Ce n'est pas le seul cas où Descartes fasse appel à 1 expérience lutime . C'est à cette expérience qu'il renvoie également une illustre correspondante désireuse de s'expliquer l'union de l'âme et du corps. Il lui con seille de consulter ce sens de la vie que chacun peut éprouver en soi-mem... (A Madame Elisabeth, lettre du 18 juin 1643.) Cf. également dans la Correspondance le nO 140 de l'édit. Aimé-Martin.

6 Oq a peine à s'expliquer la tiédeur de Descartes sur ce point: «... Je . confesse, que par la seule raison naturelle, nous pouvons bien faire beau- . coup de conjectures à notre avantage et avoir de belles espérances, mais

. «« . 'T PttrP An l^r février 1646 à la princesse

» non point aucune assurance. . . » ^Lettre au i ie\in.i iv j-

Elisabeth.) Ce mot à'espérance se trouve également dansl Abrège aes Méditations.

^IDÉALISME Ex\ ANGLETERRE AU XVIII' SIÈCLE

La foi en notre existence spirituelle survivrait à la ruine de toutes nos croyances.

V. Si une inspiration hautement immatérialiste anime à ce point l'œuvre de Descartes, d'où vient cependant que nombre de ses admirateurs s'y trompèrent? On pourrait expliquer les interprétations dissidentes par deux principales raisons. La première est, sur ce point comme sur tant d'autres, l'extrême ambiguïté de son langage. Oui, Fauteur du Discours de la Méthode, du livre qui fixa la belle prose française, l'écrivain et le logicien qui fit de la clarté et de la distinction le critérium par excellence du bien penser comme du bien dire, a forfait fréquemment luimême à la règle qu'il avait tracée. Il n'énonça point toujours clairement et lés difficultés — philosophiques s'entend, — et les réponses; ou bien il énonça clairement des réponses contraires. Peut-être hésitait-il à produire sa doctrine dans toute sa hardiesse et dans toute son étendue. Peut-être aussi des questions qui nous sont devenues familières, tant elles ont été prises et reprises, tournées et retournées depuis deux siècles, ne se dressaient-elles point alors dans les positions arrêtées qu'elles occupent aujourd'hui. N'oublions pas que ce grand homme inventa au moins autant les problèmes que les solutions. Etonnonsnous, après cela, que l'expression de ses idées parfois déconcerte ! Que son dualisme de la pensée et de l'étendue, substances entièrement distinctes et incompatibles, ait souvent été pris au sens d'un réalisme absolu * I Que le pa-

1. Un dualisme de ce genre pourrait d'ailleurs fort bien trouver place au sein de l'idéalisme. Ainsi nous verrons que le monisme spiritualiste de Berkeley n'exclut nullement la dualité relative du percipere et du percipi.

rallélisme qu'il trace entre le cours de nos pensées ou de nos volitions et la série des phénomènes organiques concomitants qui en sont les causes occasionnelles lui ait valu, de la part de tel commentateur, l'accusation de matérialisme : un des lourds contre-sens qu'historien ait commis ! Sans compter que la contradiction l'assiégeait de partout: théologiens, péripatéticiens, gassendistes lui livraient' assaut à l'envi. Plus d'une de ces objections était, comme eût dit Montaigne, pour le mettre au rouet, ne fûtce que cet article du Placard hollandais qui le défiait à mots couverts d'échapper au panthéisme et lui imposait une conséquence dans laquelle se fait pressentir l'Ethique

de Spinoza *.

En second lieu, l'idéalisme chez Descartes ne fait pas corps et n'apparaît point comme composant un tout. En d'autres termes, si nous nous sommes cru en droit de dégager les virtualités monistes de sa philosophie, nous ne nous sommes pas estimé libre de tenter une restauration de la théorie que ces virtualités préparaient. Une telle entreprise nous eût jeté loin de l'histoire, dans la fantaisie et le romand II est vrai que selon certaines théories, quiconque s'est jamais consulté sur les problèmes d'origine et d'essence a, sans le savoir, son système du monde, inexprimé si l'on veut, mais préformé en son es-

1. L'article 2 du placard de 1647 contient en germe le Spinozisme : f ... Je ne vois pas que rien puisse empêcher que l'esprit ou la pensée » ne puisse être un attribut qui convienne à un même sujet que l'étendue, » quoique la notion de l'un ne soit point comprise dans la notion de

» l'autre »

2. Nous nous rappelons trop la recommandation de la dernière partie du Discours ; « Je suis bien aise de prier ici nos neveux de ne croire jamais » que les choses qu'on leur dira viennent de moi, lorsque je ne les aurai » point moi-même divulguées. . . »

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prit, de sorte que rhistorien aurait le devoir de tirer des limbes de l'inconscient ce corps de pensées qui aspire à la lumière et à la vie. Quoi que Ton doive juger d'une conception semblable, il faut avouer que Descartes en souffrirait difficilement l'application. En son œuvre, les théorèmes idéalistes abondent. Les désigner se peut faire, et nous nous y sommes essayé. Mais de les assembler sous une formule, de les coordonner en un code d'Ecole, ce' serait chimère. Ce rénovateur de la science s'était imposé la mission de construire a 'priori la nature. Une pareille tâche l'absorba trop pour lui laisser le temps d'unifier et de parfaire sa philosophie. Il provoqua chez ceux qui le devaient suivre des suggestions admirables. Ces maximes immatérialistes qui avaient été lancées par lui dans le monde allaient inspirer un autre génie, moins puissamment original peut-être, mais aussi sublime et plus harmonieux. La bonne parole échappée de ses écrits éveillera le penseur à qui il était échu de réaliser l'œuvre doctrinale dont nous venons de rassembler les partielles esquisses. Par les soins de ce grand disciple, l'idéalisme français ne sera plus un pressentiment, il deviendra un système.

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