‹ L'idéalisme en Angleterre au XVIII?e siècle [microform]Chapitre 6 sur 235 · HOBBES · texte numérisé non relu

HOBBES

I. Quand on étudie l'histoire de l'esprit philosophique anglais, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'à toute époque il a simultanément cédé à deux tendances contraires. L'une, positive, éminemment favorable au progrès de la science, le poussait vers l'observation, vers la recherche attentive des faits, l'inclinant à tenir pour nulle toute conception à laquelle l'expérience ne servait pas de pierre de touche. L'autre, métaphysique et religieuse, l'attirait, par delà la nature, vers les spéculations les plus éthérées, jusqu'aux confins du mysticisme. Durant la scolastique, le génie anglais se partage entre ces deux directions. S'il se fait gloire d'un platonicien tel qu Erigène ou d'un réaliste comme Duns Scot, il ne s'enorgueillit pas moins d'un Guillaume d'Ockam, l'un des plus illustres parmi les nominalistes, et d'un Roger Bacon qui, sur bien des points, devança son

L'IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XYlll" SIÈCLE

grand homonyme de Vérulam. Il serait donc d'une exactitude incomplète d'avancer avec un sagace écrivain * que, par son tempérament moral, l'Angleterre était, pour ainsi dire, prédestinée au nominalisme et subsidiairement à cet empirisme de Locke, que Ton nommerait assez justement le nominalisme des modernes. Rarement les aspirations platoniciennes, môme en leurs exagérations alexandrines, ont, dans ce pays, abdiqué tous leurs droits. Aux mêmes époques, souvent dans les mômes têtes, l'une de ces philosophies s'est superposée à l'autre. Bacon, le législateur de la science expérimentale, mettait Platon au-dessus d'Aristote, et l'on sait le goût de cet ami des faits pour le surnaturel et les arts occultes. Un Glanvill, dont les livres scandalisèrent par leur scepticisme, eut une foi de bonne femme aux sorciers et aux thaumaturges. Presque de nos jours, on a vu le plus intrépide des imitateurs de Hume, J. Stuart Mill, subordonner aux choses du cœur la science aride des réalités 2. Il n'y a sans doute pas à poser ici de règles absolues, mais on se tromperait peu de dire que la plupart des maîtres anglais ont subi ces deux influences : leur raison allait à l'empirisme, doctrine dont leur pays a été la patrie d'adoption, tandis que leur imagination spéculative montait vers le suprasensible et l'idéal. Les théories de Descartes étaient de nature à satisfaire tout ensemble et à heurter l'un et l'autre désir. C'était

1. Charles de Rémusat : Histoire de la philosophie en Angleterre, depuis Bacon jnsqu'à Locke, t. I, p. 39.

2. Sur Stuart Mill, précisément à un point de vue voisin de celui qui nous occupe, consulter le beau chapitre de M . Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise ; • Il a décrit l'esprit anglais en croyant décrire » l'esprit humain... L'esprit religieux et l'esprit positif y vivent côte à côte » et séparés. Cela fait un mélange bizarre • (Liv. V, ch. v, § n, 1.)

plaire à l'empirisme que de dénoncer le culte suranné du péripatétisme pour ramener les esprits à l'observation intérieure, à l'examen critique de nos connaissances fondamentales ; et, d'autre part, c'était donner au mysticisme un gage que de proposer au philosophe, comme ses objets d'étude les plus immédiats, l'âme pensante et Dieu. Mais, en retour, les partisans de l'expérience ne souffraient ni l'innéité des idées ni l'emploi des procédés à priori appliqués à établir la réalité de l'Être parfait; et, de leur côté, les fervents du platonisme se plaignaient d'une méthode qui, après avoir, par un scepticisme préliminaire peut-être invincible, mis toute vérité en question, finissait par transformer le monde en un automate mécanique où l'action divine n'aurait pas à se faire sentir. A nulle Ecole le cartésianisme n'accorda pleinement ce qu'elle demandait : trop spiritualiste pour Oxford, il n'offrait aux Platoniciens de Cambridge qu'un idéalisme hésitant. De là vient sans doute que si les admirateurs ne firent pas, en ce pays rival, défaut au maître français, il n'y compta point, à strictement parler, de disciples.

Si nous voulions recueillir les hommages enthousiastes qui, dans les trois royaumes, saluèrent la philosophie née du Discours de la Méthode^ nous rapporterions sans peine une ample moisson. On discute bien l'œuvre, mais on exalte l'auteur. Ne lui doit-on pas, disent nos voisins, l'inappréciable service d'avoir inauguré le règne de la raison et cela sans autre magie que de prêcher d'exemple et de laisser prendre à la sienne propre un libre essor? Les louanges parfois passent toutes bornes. Sir KenelmDigby*

1. Le chevalier d'igby, comme Descartes le nomme en ses lettres.

GEORGES LYON. 4

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déclare qu' « on ne fera jamais assez d'éloges de Monsieur "» Descartes..., lui qui par sa grande et héroïque tentative » et en apprenant aux hommes Tart de maîtriser leur rai- » son pour leur plus grand avantage, ne leur a pas laissé » d'excuse s'ils ignorent quoi que ce soit qui vaille d'être » connu ' ». White, dont le nom est d'ordinaire associé à celui de Digby, ne tient pas un autre langage ^. Il est à présumer que l'Université de Cambridge fut imbue des doctrines cartésiennes bien avant que le franciscain Antoine Legrand les eût importées de France ^ John Smith, que Dugald Stewart appelle un cartésien \ ne vécut pas assez longtemps pour tirer de la méthode psychologique qu'il semble avoir adoptée tout ce qu'elle pouvait produire. En revanche, durant leur longue carrière philosophique, Cud- Avorth et Henry More, les deux grands métaphysiciens de Cambridge, témoignèrent pour la métaphysique des idées claires une admiration d'autant moins suspecte quelle s'alliait chez eux à une extrême indépendance. Henry More, que la Correspondance du maître nous présente sous un jour si honorable, se déclare ébloui par « la lumière

1. Tico Tnatises in the one of which the native of bodies, in the other the nature of mans soûle is looked vito in ivay of discovery of the immortality of reasonable soûles. — Lond., ICôiJ, ch. xiii, xvii, xxxii.

2. Voir notamment ce passage traduit par M. de Rémusat des Dialogues of W . Rich)i-oortk (White\ or the judgmcnt of common sensé in the choice of religion {Pans, 1640) : • .. .Auriez-vous pensé qu'an particu- • lier, tout en suivant les guerres, sans le secours d'autres écrits, par sa » seule industrie, dût surpasser les plus grands des clercs qui ont usé le » double de aon temps sur les livres ? Et celui-là, notre âge nous l'a mon - » tré dans un gentilhomme français, non-seulement encore vivant, mais » jeune. » Et en marge : « Monsieur Descartes. » (Dial. III).

3. C'est l'avis de M. de Rémusat qui fait observer que Legrand n'y publia rien avant 1679.

4. D. Stew. : Histoire des sciences métaphysiques^ 1. 1, part. I, ch. ii, § 2.

» cartésienne * », comme il la nomme ; il s'afflige de la mort du grand penseur, comme d'un malheur public -. Libre néanmoins de tout nouveau servage, il se sépare de Descartes, comme il eût fait d'Aristote, sur nombre de points : il repousse l'automatisme des botes, auxquelles il serait bien plutôt enclin à accorder l'immortalité ^ et combat un mécanisme universel qui bannit Dieu de la création. Une physique assujettissant la nature à des lois fixes ne pouvait obtenir son agrément. Ou, s'il s'y résigne, c'est à la condition que ces lois s'assouplissent assez pour se laisser pénétrer de merveilleux et réaliser à la lettre la pensée d'un Thaïes: que tout est plein de la divinité. En résumé, le cartésianisme accrédité en Angleterre ouvrit des perspectives a une philosophie en quête de plus larges horizons; il secoua des torpeurs ; il souleva de féconds enthousiasmes ; il prépara le succès des théories intellectualistes. Mais nous ne voyons pas qu'il ait proprement fait école. 11 était comme écrit que le credo cartésien devrait, pour achever sa conquête, revêtir une forme nouvelle et attendre qu'un métaphysicien hors pair en eût renouvelé l'expression ^.

H. Sans doute avant l'époque où fut importé de France le livre de la Recherche de la Vérité, on pourrait ça et là

1. « Enfin la lumière cartésienne s'est montrée de toutes parts à mon es- . prit. . — Lettre à Descartes, datée de Cambridge, Christ- Collège,

11 décembre 1648.

2. V. dans la leUre à Clerselier, du 14 mai 1655, le magnifique éloge que fait More de Descartes et de sa philosophie.

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