Recherche^ liv. I, ch. vi
partisans de la relativité afin d'établir que nos yeux ne nous font pas connaître l'étendue comme elle est, Malebranche les énumère avec empressement : révélations du microscope, divisibilité de la matière à l'infini, imperfections inhérentes à ces « lunettes naturelles », méprises avérées de lavue concernant les rapports des autres corps au nôtre ou de ces corps entre eux, illusions optiques touchant la grandeur et le mouvement.
Est-ce à dire, toutefois, que nos yeux soient incapables de rien nous révéler de l'étendue ? Directement et par eux-mêmes, ils n'en sauraient rien apprendre, puisqu'ils ne représentent que de la lumière ou de la couleur, lesquelles consistent, comme l'avait compris Descartes, en des modifications purement subjectives. Mais médiatement et d'une manière dérivée, ils aident à connaître quelque chose de rétendue, en ce sens qu'à l'occasion de ce qu ils ont perçu s'édifient nos jugements sur les grandeurs et les distances. Ou plutôt nous traduisons en une langue nouvelle, en termes intelligibles et rationnels les informations qu'ils énoncent dans l'idiome perceptif qui leur est propre. Ils nous parlent mouvements, action, force ; nous comprenons forme, longueur, proximité ou éloignement.
Quels moyens, eu effet, possédons-nous de reconnaître les distances ? Le premier est l'angle que font les rayons de nos yeux et qui a pour sommet l'objet vu. Notre âme s'y prend alors comme ferait un aveugle qui, ayant en ses mains deux bâtons dont il ne saurait pas la longueur, connaîtrait par « la disposition et l'éloignement de ses ^> mains » la distance de l'objet touché K Un second moyen
1. Recherche, li^r. I, ch. ix. Cf. la DioptAque de D^-scartes.
consiste dans les changements qu'éprouve Torgane \isuel : comme la convexité du cristallin, l'allongement de l'œil; un troisième sera la grandeur de l'image peinte sur la rétine ; un quatrième, l'expérience antérieure du sentiment» (c'est à celui-ci que Berkeley, dans le premier de ses chefs-d'œuvre, ramènera tout le jeu de la vision) ; un cinquième, la force avec laquelle l'objet agit sur nos yeux ; un sixième enfin, la perception visuelle des choses interposées entre nous et l'objet principal que nous considérons. Ce sont là comme autant de raisonnements naturels et inconscients qui se forment en nous, pour nous et sans nous, raisonnements qui n'ont point nos sens pour auteurs, attendu que le sens perçoit mais ne juge pas -, et qui sont en réalité accomplis par Dieu \ Toute cette secrète logique et cette géométrie souterraine tend à préserver notre corps : elle échappe à la pensée inattentive et au sens commun vulgaire, selon qui notre vue perçoit immédiatement grandeurs, formes et dimensions.
Un cas remarquable de ces sortes de jugements, que le
1 . • Quand je vois un homme et un arbre à cent pas, ou bien plusieurs • étoiles clans le ciel, je ne juge pas que l'homme soit plus éloigné que » l'aibre et les petites étoiles plus éloignées que les plus grandes, quoique » les images de l'homme et des petites étoiles qui sont peintes sur la rétine » soient plus petites que celles de l'arbre et des grandes étoiles. Il faut » encore savoir par l'expérience du sentiment la grandeur de l'objet pour » pouvoir juger à peu près de son éloignement. » {Recherche^ liv. I, ch. ix.) Ce sentiment ne correspondrait-il pas au feeling que Berkeley désignera comme l'indicateur de la distance et qui est obtenu par une perception tuntôt tactile, tantôt locomotrice? L'un et l'autre psychologues seront dépassés, s'il se peut, par Brown.
2. • Les sens ne font que sentir et ne jugent jamais. » {Recherche^ liv. I, ch. VI.) Ce n'est point Berkeley qui s'inscrirait en faux contre cette proposition.