Eclaircissement sur Voptiqae
5. La physique de Malebranche, idéaliste comme elle est, peut, sans ia-
nellement l'idée de l'étendue continuât d'affecter les esprits pour que, même en l'absence du moindre atome cosmique, ils eussent à jamais l'intuition du même univers. Notre organisme non plus ne ferait pas exception. Malebranche ne s'est-il pas enhardi jusqu'à dire que c'était en Dieu que nous sentions notre corps ? Et à Fappui de cette opinion qui, à son propre point de vue, pourrait passer pour paradoxe, il allègue l'exemple du manchot qui souffre d'un bras qu'il n'a plus. Ce n'est évidemment pas dans le bras réel que l'amputé ressent la douleur, puisqu'il l'a perdu. Mais laissons parler le contradicteur d'Arnauld; jamais son langage n'a été plus éloquemment téméraire. <c Qu'on y prenne garde, cette douleur est pour ainsi dire » étendue le long de ce bras idéal qui affecte l'âme... Il y » a donc un bras idéal qui fait mal au manchot, un bras » qui l'affecte seul d'une perception désagréable, un bras « efficace et représentatif de son bras inefficace, un bras « par conséquent auquel il est uni plus immédiatement » qu'à son propre bras, supposé môme qu'il l'eût encore. . . >> Rideat me isla dicentem qui hœc non videt et ego « doleam ridentem meK » Et, en effet, Arnauld ne s'était point fait faute de s'en amuser comme d'une « imagina-
convéoient, se passer de cette doublure concrète et matérielle. Ne nous a-
t-il pas dit qu'il était indifférent à cette science, qu il y eût ou non des corps
ressemblant à no3 idées? Nous ne raisonnons pas sur ces êtres, ajoutait-il,
mais sur leurs idées. « Nous devons seulement prendre garde que les rai-
rsonnements que nous faisons sur les propriétés des choses s accordent
. avec les sentiments que nous en avons, c'est-à-dire que ce que nous peu-
. sons s'accorde parfaitement avec l'expérience : parce que nous tâchons
dans la Physique de découvrir l'ordre ou la liaison des effets avec leurs
: ::ses Xl us corps, s'il y en a, ou dans les sentiments que nous
. en avons, s'ils n'existent point. • RecJ... Hv. VI, U» part ch. m.
1. Réponse de Malebranche à la 11« lettre posthume d Arnauld, 1699.
leO L'IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIP SIÈCLE
)) tion » tout à fait « ridicule ^ ». Il lui avait été plus facile de trouver des épigrammes que des raisons -.
IL Mais deux difficultés s'élèvent.
Et d'abord, comment un idéalisme aussi radical serait-il compatible avec la doctrine de la spiritualité de l'âme si résolument professée par Malebranche?
En second lieu, le scepticisme métaphysique n'est-il pas le dénouement obligé d'une philosophie de la vision en
Dieu •?
La spiritualité de l'âme implique en effet, à ce qu'il semble, une distinction de nature entre la substance pensante et le corps qui lui est uni. Or, si matière et corps ne possèdent qu'une existence idéale, n'est-il pas à craindre que toute distinction ne s'efface de l'une à l'autre; que la prétendue substance hétérogène à l'esprit n'en devienne une pure modalité? Ce raisonnement que l'on a bien des fois reproduit contre les théoriciens de l'idéalisme ne vaudrait pas contre Malebranche. A le supposer exact, qu'en faudrait-il conclure? Rien autre chose, sinon que les cartésiens eurent bien tort de faire substantielle l'étendue et que le titre de « nature » ne convient pleinement qu'à l'âme. Loin donc de courir aucun péril, la spiritualité de cette dernière s'en trouverait encore fortifiée et agrandie. Mais que l'on se rassure, la dualité du corps et de l'esprit n'est en rien compromise.