‹ L'idéalisme en Angleterre au XVIII?e siècle [microform]Chapitre 91 sur 235 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PROSÉLYTES DE MALEBRANCHE EN ANGLETERRE THOMAS TAYLOR — DISCRÈTB^S CONTRADICTIONS

L Dans « la Vie » qu'il a composée du « R. P. Male- Lranche », le P. André s'étend avec complaisance sur la grande renommée qu'obtinrent dans les principaux États de l'Europe, jusqu'en Espagne, en Italie, à Rome même, les ouvrages de son ami K 11 est de fait que si la doctrine de la Vision en Dieu conquit en France bien des suffrages, ce fut au dehors qu'elle compta le plus de partisans. On voit à l'étranger, non sans surprise, des écrivains peu suspects d'une bienveillance exagérée prodiguer leurs éloges à celui que nombre de ses compatriotes tiennent pour un visionnaire. Le sceptique Bayle ne tarit pas sur la beauté et la force de ses écrits -. Un instant même sa partialité

1. V. cette Vte éditée et divisée par le P. Ingold, début du chapitre vu et fin du chapitre viii.

2. Cet attrait exercé sur Baylc par Malebranche est un curieux phénomène littéraire et philosophique. V. Les Nouvelles de la République des lettres.

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pour Malebranche lui attira les foudres d'Arnauld. Chez nous, le succès de la doctrine nouvelle tomba assez vite : le sensualisme appauvrissant de notre xviu« siècle faisait sentir son approche. L'heure n'était plus favorable à des spéculations qui n'avaient assurément pas pour fin de déifier les sens. Dans la patrie de son auteur, le système ne rencontra pas un seul disciple en possession de le continuer*. Aujourd'hui même, en un temps où les écrivains de notre âge classique ont été à l'envi glorieusement publiés, c'est pitié de dire que l'œuvre complète de Malebranche n'a pas trouvé un éditeur ^

Parmi les nations qui firent fête aux écrits du métaphysicien français, l'Angleterre surtout se distingua. C'est là que l'idéalisme, que l'on se fût attendu à voir croître sur notre sol, devait véritablement faire souche; là il devait conquérir des prosélytes qui donneraient à leur tour naissance à une école originale. Les témoignages ne manquèrent pas à Malebranche de l'admiration qu'il excitait chez nos rivaux. Des anecdotes que l'on jugerait imaginaires si elles n'étaient confirmées par le double rapport de Fon-

" Ni le P. André, ni l'abbé de Lignac, celui-ci critique subtil, celui-là élé-ant esthéticien et moraliste, n'avaient Teuvergure de métaphysiciens. Le" Platon français ne laissa en réalité après lui ni scholarqucs m

école •

'> L'édition de Geuoude, la plus abondante que nous sachions, ne renferme pas certaines œuvres capitales, telles que la controverse avec Arnauld. Elle est, de plus, composée sans critique et les incorrections y ioisonnenl. V. Cousin, si épris pourtant des belles synthèses métaphysiques, ne semble pas avoir eu un grand penchant pour Malebranche. « ^ est un malade », disait-il à ses élèves, si nous en croyons son récent b^ograp^^. M Jules Simon. Quelle appréciation erronée ! La philosophie de Malebranche respire, au contraire, la santé. Tout y est équilibré, harmonieux, uni et continu ; point de heurts, point de variations. En eût-on pu dire autant de l'éclectisme?

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tenelle ^ et du P. André, nous en sont de curieux échos. <( Je sais, nous dit le premier, que dans la guerre du roi y) Guillaume, un officier anglais prisonnier se consolait de » venir ici, parce qu'aussi bien il avait toujours eu envie » de voir le roi Louis XIV et M. Malebranche. » Il nous cite aussi l'exemple de lord Coddrington ^ (mort vice-roi de la Jamaïque), qui, ayant fait à Paris un séjour de plus de deux ans, était venu presque chaque matin, passer « deux ou trois heures » avec le Père. Enfin, la plus flatteuse de ces démarches, qui aurait eu de quoi enfler un cœur moins modeste, fut celle du roi d'Angleterre, Jacques II. Le P. André la mentionne en termes pompeux : « Ce prince, nous dit-il, qui venait d'acquérir une gloire » immortelle en sacrifiant trois couronnes à sa religion, » lui fit l'honneur de le venir voir à l'Oratoire ; honneur » d'autant plus considérable qu'il partait d'un saint roi, » homme d'esprit habile même et bon connaisseur dans les » matières que le P. Malebranche avait traitées ^ » Fontenelle, énumérant tous ces faits, se demande « par quel ha- » sard la nation anglaise nous fournit tant de suffrages )>. Ce sera la fin de tout ce livre de répondre à la question du malicieux apologiste. Mais il se trompait de croire que ce fut là un « hasard ». Entre l'auteur de la RecJierche de la vérité et ses adeptes d'Angleterre il y eut non pas une rencontre, mais bien une affinité secrète et profonde qui attirait ceux-ci vers celui-là. Le cadre théologique qu'il leur offrit s'adaptait avec une aisance admirable au subjectivisme absolu qu'ils allaient peu à peu y placer.

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