Sermon
pendre cet élan qui fait notre être moral. S'il admet qu'un appât surnaturel se fasse sentir à nos âmes pour les inviter où il est bon qu elles aillent, ce n'est que dans le cas tout exceptionnel de la grâce et par l'entremise du souverain médiateur entre le Ciel et la Terre, c'est-à-dire de
Jésus-Christ.
Au reste, Tàylor a soin de faire entrer en ligne, dans son dénombrement des méthodes de la Providence, « Teffi- » cace générale et l'action des causes naturelles » ; efficace et action dont la vigilance providentielle peut d'autant mieux disposer que, si l'on excepte l'homme, toutes les créatures se meuvent bien moins qu'elles ne sont mues. Il fait également une part au miracle, déchirure accidentelle en la trame constante des lois de la nature. La grande simplicité des règles cosmiques ne leur permet pas toujours de parer aux maux qu'entraîne l'usage pervers de la liberté humaine. « C'est pourquoi Dieu s'est réservé à )) lui-même un droit transcendant de suspendre ou de re- ). tarder l'exécution de ces lois. » Enfin, et pour ne rien omettre, les anges se mêlent aux affaires d'ici-bas , en qualité de « ministres des besoins et du bien de l'huma- » nité ». Par tous ces moyens, Dieu garde la haute main sur tous les êtres qu'il a doués même de la vie, même du libre-arbitre et toutes les pièces de notre univers, les plus relevées comme les plus infimes, « conspirent harmonieu- » sèment à la production des effets que sa sagesse a pré-
» déterminés ».
Si réduit que se trouve le rôle de notre spontanéité dans une conception de ce genre, le prédicateur anglican n'a pas cru l'avoir encore suffisamment assujettie. Il a tenu, de plus, à lui adjoindre un correctif, en réservant à l'acti-
vite souveraine le droit de miracle. L'ensemble de cette théologie morale est, de toute évidence, fondé sur les principes que nous avons vus présider à l'Ethique et à la Cosmologie de Malebranche. Le voile d'un nouvel idiome ne déguise qu'à peine tant d'analogies.
Quelques années après, allait paraître sous le nom de Th. Taylor un essai dogmatique portant sur le même sujet. Le livre a pour titre : les Deux Alliances ' de Dieu avec VHuynanilé, La préface ne laisse planer aucun doute sur la source où le théologien anglais a puisé. & Ce » que j'offre ici, déclare-t-il à son lecteur, est appuyé » sur M. Malebranche ; ce n'est, en quelque sorte, qu'un » commentaire de son texte. » Et de célébrer les fertiles principes de ce Père. Les lumières qu'il fournit jaillissent à l'infini, proclame-t-il, en nouvelles découvertes, ainsi que font les étoiles fixes toutes les fois que nous agrandissons le télescope et que nous perfectionnons notre optique. Aussi souhaiterait-il que sur ces principes inébranlés on construisît un système assez riche pour faire évanouir toutes les difficultés particulières qui ont trait à la Providence et à la Grâce. Taylor s'est-il flatté d'achever un monument de ce genre ? Ce nous semble ; sinon, à quelle fin avoir composé ses « Deux Alliances » ?
Les deux alliances scellées par Dieu avec l'homme furent : l'une de Justice, quand Adam était en pleines forces et l'autre de pure Grâce, Par ce dernier pacte, tous les
1. The Two Covenants of God with mankind^ or the Divine Justice and Mercy explained and vindicated in an Essay desi^ned to shew the use and advantage of some of M^' Maîebranck's Principles, in the théories of Providence and G-race, tuhich for want of them hâve heen too commonly misinterpreted and ill undtrsiood, Lundon, 1704.
pécheurs ont été admis à un pardon et à une félicité qui dépassent de Tinfini les bienfaits du contrat de Justice. La grâce divine ne connaît pas de limites. Et de proche en proche, Fauteur est conduit à cette conclusion qui lui sert de point de départ pour des spéculations nouvelles : les Vérités ont leur source dans l'Entendement et dans la
Volonté de Dieu.
En Dieu, le vouloir est étroitement uni à l'intelligence, puisqu'il ne se détermine à rien que selon l'ordre et la sagesse. «• La liberté consiste en ceci que parmi cette infinie » variété de plans et de moyens de les réaliser elle fait » choix de telle méthode qu'il lui plaît et peut s'arrêter à V l'une de préférence à l'autre, étant donné que nulle » d'entre elles n'est incompatible avec sa Vertu, sa Bonté, » ni aucun de ses attributs. De là procède un ordre secon- D daire de vérités, que nous pouvons appeler positives et
> arbitraires, telles que les Divins Conseils et Décrets, les » Lois Naturelles et toutes celles qui tirent leurs mesures
> du Vouloir divin. ^^ Cette espèce subsidiaire de règles générales ne saurait admettre d'infraction. Cependant elles n'ont ni la nécessité ni l'éternité des premières. Les unes et les autres sont ce que Dieu les a faites et possèdent le degré de rigueur qu'il leur a départi : à son gré certaines, probables ou contingentes. S'agit-il de la formation et de la distribution de la matière? Des lois assurées et immuables sont, dès l'origine, en vigueur. C'est ainsi qu'au mouvement des corps leur centre a été assigné comme direction invariable et qu'aux substances spirituelles la liberté d'action fut donnée en partage. « Au » mouvement des esprits, c'est-à-dire à leurs vouloirs,
> il a assigné l'indifférence entre deux alternatives et c'est
» cette indifférence, soit en Dieu, soit dans la créature, » qui sert de fondement à la contingence. » Aussi Taylor prend-il à partie ceux qui prétendent donner ces vérités contingentes pour des émanations de la Volonté de Dieu non moins nécessaires que les Vérités éternelles ; qui veulent que l'Univers n'ait pas pu n'être point créé; qui, faute de s'expliquer pourquoi l'acte producteur a eu lieu en un point précis de la durée plutôt qu'en un autre, déclarent que ce monde ne comporte ni commencement ni fin, transformant ainsi en nécessité fatale l'absolue liberté du Tout- Puissant, en infinité et en éternité la contingence de la créature. C'est à redresser cette double erreur que le livre des Deux Alliances est principalement consacré. « Le )) Vouloir de Dieu n'est déterminé nécessairement à rien, » si ce n'est à vouloir et aimer son propre Etre. Le » monde et toutes ses dépendances sont des effets arbi- » traires. « Cette vérité, une fois acceptée, éclairera d'un nouveau jour la Théologie elle-même et facilitera la solution des nombreux problèmes que soulèvent la prescience divine, la subordination du règne de la nature à celui de la grâce, la médiation du Christ, l'efficacité de la prière,
le ministère des Anges.
Si docile élève que se dise Taylor, on ne saurait nier, après cette rapide analyse, certaines altérations qu'il a fait subir au modèle dont il s'est inspiré. Par exemple, lorsqu'il outre à ce point la spontanéité des causes secondes et renchérit d'avance sur le de Moiu de Berkeley, il dépasse à l'excès la véritable doctrine du Maître, selon qui, à vrai dire, le logique et le rationnel, par conséquent une nécessité relative, pénétraient en ces enchaînements de lois naturelles et d'effets. Taylor en cela
182 L^DÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIP SIÈCLE
pécheurs ont été admis à un pardon et à une félicité qui dépassent de Tinfini les bienfaits du contrat de Justice. La grâce divine ne connaît pas de limites. Et de proche en proche, l'auteur est conduit à cette conclusion qui lui sert de point de départ pour des spéculations nouvelles : les Vérités ont leur source dans l'Entendement et dans la
Yolonté de Dieu.
En Dieu, le vouloir est étroitement uni à l'intelligence, puisqu'il ne se détermine à rien que selon l'ordre et la sagesse. « La liberté consiste en ceci que parmi cette infinie » variété de plans et de moyens de les réaliser elle fait » choix de telle méthode qu'il lui plaît et peut s'arrêter à » l'une de préférence à l'autre, étant donné que nulle » d'entre elles n'est incompatible avec sa Vertu, sa Bonté, >» ni aucun de ses attributs. De là procède un ordre secon- D daire de vérités, que nous pouvons appeler positives et > arbitraires, telles que les Divins Conseils et Décrets, les » Lois Naturelles et toutes celles qui tirent leurs mesures » du Vouloir divin. « Cette espèce subsidiaire de règles générales ne saurait admettre d'infraction. Cependant elles n'ont ni la nécessité ni l'éternité des premières. Les unes et les autres sont ce que Dieu les a faites et possèdent le degré de rigueur qu'il leur a départi : à son gré certaines, probables ou contingentes. S'agit-il de la formation et de la distribution de la matière? Des lois assurées et immuables sont, dès l'origine, en vigueur. C'est ainsi qu'au mouvement des corps leur centre a été assigné comme direction invariable et qu'aux substances spirituelles la liberté d'action fut donnée en partage. « Au » moiivemeyit des esprits, c'est-à-dire à leurs vouloirs, > il a assigné l'inuifférence entre deux alternatives et c'est
» cette indifférence, soit en Dieu, soit dans la créature, « qui sert de fondement à la contingence. » Aussi Taylor prend-il à partie ceux qui prétendent donner ces vérités contingentes pour des émanations de la Volonté de Dieu non moins nécessaires que les Vérités éternelles ; qui veulent que l'Univers n'ait pas pu n'être point créé; qui, faute de s'expliquer pourquoi l'acte producteur a eu lieu en un point précis de la durée plutôt qu'en un autre, déclarent que ce monde ne comporte ni commencement ni fin, transformant ainsi en nécessité fatale l'absolue liberté du Tout- Puissant, en infinité et en éternité la contingence de la créature. C'est à redresser cette double erreur que le livre des Deux Alliances est principalement consacré. « Le Vouloir de Dieu n'est déterminé nécessairement à rien, » si ce n'est à vouloir et aimer son propre Etre. Le » monde et toutes ses dépendances sont des effets arbi- >. traires. « Cette vérité, une fois acceptée, éclairera d'un nouveau jour la Théologie elle-même et facilitera la solution des nombreux problèmes que soulèvent la prescience divine, la subordination du règne de la nature à celui de la grâce, la médiation du Christ, l'efficacité de la prière,
le ministère des Anges.
Si docile élève que se dise Taylor, on ne saurait nier, après cette rapide analyse, certaines altérations qu'il a fait subir au modèle dont il s'est inspiré. Par exemple, lorsquil outre à ce point la spontanéité des causes secondes et renchérit d'avance sur le de Moiu de Berkeley, il dépasse à l'excès la véritable doctrine du Maître, selon qui, à vrai dire, le logique et le rationnel, par conséquent une nécessité relative, pénétraient en ces enchaînements de lois naturelles et d'effets. Taylor en cela
18i L'IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIl' SIÈCLE
montra le chemin aux idéalistes ses compatriotes : l'un des premiers, il étendit au-delà de toute mesure ce principe de contingence qui devait marquer leur physique de son sceau le plus original.
Il y avait plus qu'une exagération, il y avait une méconnaissance profonde des idées de Malebranche dans la théorie que développait le Livre des Deux Alliances sur la liberté en l'homme et le Vouloir en Dieu. Taylor nous a donné clairement à entendre que, pour lui, le libre-arbitre se réduisait au pouvoir de choisir indifféremment entre des partis opposés. Or, c'est là une conception que Malebranche avait de tout temps expressément rejetée. Toujours il a proclamé que l'homme veut au mieux de son désir sans être pour cela l'esclave de ses aspirations. Bien moins encore eùt-il attribué à Dieu une liberté d'indifférence. Aussi bien où donc une faculté de ce genre trouverait-elle à s'exercer? Ce ne pourrait même être au cours des causes secondes, dans l'exécution du détail des projets divins. Ne savons-nous pas que les moindres événements, au même titre que les plus considérables, sont gouvernés par des lois générales ; que celles-ci découlent d'un plan préformé; que ce plan a été lui-même préféré entre tous les autres, comme joignant à la plus complète beauté la plus grande simplicité possible? Ce monde-ci était, en conséquence, le seul qui pût et qui dût naître. C'est donc sur la théologie de Malebranche que retomberaient droit les protestations élevées tout à l'heure par Taylor, quand il se récriait contre ceux qui introduisent dans la volonté divine une sorte de fatalité. Oui, le philosophe français a mis la nécessité en Dieu, si l'on n'aperçoit de spontanéité que là où il y a indifférence. Mais, en réalité, il l'entendait tout
PROSÉLYTES DE MALEBRANCHE EN ANGLETERRE i8.n
autrement. S'il n'a voulu installer dans l'homme qu'une liberté de choix et de raison, combien a fortiori devait-il se refuser à placer une liberté de hasard au sein de l'Etre en qui la sagesse fait un avec le pouvoir ! Sous ces réserves, Taylor nous a bien tenu parole. Il a sincèrement pris à tâche d'acclimater en sa patrie une doctrine morale dont il admirait l'élévation et la pureté. Sans doute il s'est trop préoccupé des applications théologiques que cette philosophie comportait. Nous ne voyons pas qu'il ait embrassé dans son ampleur le système entier dont certaines pièces surtout l'avaient séduit. Il a aimé de Malebranche la physique et l'éthique générale ; la grande métaphysique dont l'une et l'autre découlent n'occupa peut-être point dans son admiration une aussi large place. A la différence de Norris», qui accréditera chez ses compatriotes la doctrine entière de la Vision en Dieu, Taylor en a, ce semble, plutôt détaché un riche lambeau. Son goût pour un chapitre lui a fait perdre le livre de vue; l'épisode lui a masqué le poème.
III. Tous les lecteurs anglais de Malebranche n'étaient assurément point aussi élogieux que Taylor. Des oppositions déclarées accompagnèrent de tout temps les grandes popularités. Le Platonisme cartésien, si ces deux mots se peuvent accoupler, rencontra des adversaires dont tous les coups, avouons-le, ne portèrent pas à faux. Mais rien ne tombe plus vite dans l'oubli que ces publications de polémique doctrinale. Il en est, toutefois, où l'historien de la philosophie trouverait encore à glaner : par exemple les
1. Dans la préface de son livre, Taylor avait mis ses éloges de Malebranche sons le patronage de Norris.
Essais moraux de J. Lowde, parus en 1699», c'est-à-dire au temps où le métaphysicien de l'Oratoire était chez nos voisins à l'apogée de la faveur. Une partie de cet ouvrage est occupée par la discussion du système qui possédait alors en Norris son plus éloquent avocat. Lowde n'avait de Malebranche, croyons-nous, qu'une intelligence assez superficielle ; sur tel point grave de la théorie, il se méprend du tout au tout^ Sa critique n'en offre pas moins quelque intérêt en ce qu'elle s'inspire du même esprit qui animera au siècle suivant les réalistes de TEcole Ecossaise. Tout comme feront Reid, Beattie, Oswald, il se donne pour un partisan de l'observation mentale et du sens
commun.
L'hypothèse de la vue en Dieu, quelle qu'en puisse être la valeur intrinsèque, lui paraît d'une recherche oiseuse. Quelle nécessité y a-t-il donc de découvrir le mode de la connaissance humaine ? et Pourquoi ce fait ne resterait-il » pas, tout comme l'union de l'âme et du corps, un phéno- » mène inexpliqué jusqu'ici et peut-être inexplicable? » En second lieu, l'alternative ultime à laquelle Malebranche nous acculait, de connaître les choses en Dieu seul, n'au-
1. Moral Essays wherein some of 3r Loclis and Monsi^ MaHraneh's opinions are Iriefîy ex^mind. By Ja. Lowde, Recior of Settrington, in Yorkshire. London, 1691).
2. Par exemple, Lowde fait cotte objection au système : « Dieu connaît • parfaitement et embrasse toutes choses, mais les voir et les connaître p»r » Idées, ceci est une imparfaite manière de voir et de connaître les choses, » seulement propre à l'Homme et aux Intelligences créées; Dieu voit et con- . naît toutes choses d'une manière infinie, bien plus parfaite que par Idées, » d'une manière plus convenable à la pureté et à la simplicité de la Nature » Divine... • C'est là une difficulté bien gratuite. Dieu, selon Malebranche, n'a pas à connaître par idées. La raison universelle exhibe à l'homme les idées dont il a besoin pour connaître : elle n'a pas à se les exhiber à ellemême. L'assimilation reprochée au philosophe français est donc imaginaire.
rait pu se justifier que par l'épuisement de toutes les autres explications également reconnues inacceptables. Encore ce moyen de démonstration était-il bien valable? Peut-être la revue des hypothèses possibles avait-elle été incomplète ; peut-être quelque autre voie subsisterait-elle dont il n'était point fait mention. Cette seconde objection est au nombre de celles que Locke soulèvera» ; au contraire Leibnitz prendra, sur ce point, fait et cause contre Locke pour Malebranche-. Comme argument subsidiaire, l'auteur de la Recherche de la Vérité avait allégué, à l'appui de la solution qu'il préconisait, ce fait d'expérience, disait-il, que, pour penser à un objet déterminé, nous jetons tout d'abord les yeux sur Tuniversalité des êtres. Lowde n'estime pas que tel soit le témoignage de notre conscience. (( Peut-être tous les hommes ne trouvent-ils point par expé- )) rience que ce soient la voie et la méthode qu'ils pren- » nent dans leurs méditations respectives. Je pense plutôt » que quand les hommes désirent fixer leurs pensées sur » tel objet particulier, leur pensée ne vagabonde plus » comme avant, mais se renferme en un plus étroit es- )) pace. » Arnauld avait dit de même, non aussi bien. Malebranche aurait, il est vrai, pu répondre que son nouveau critique décrivait avec justesse le second moment de l'attention réflexive, mais qu'il en négligeait le premier. Avant de se fixer au point voulu de l'horizon mental, il faut que l'esprit ait promené ses regards, si confusément que ce soit, sur tout le panorama de ses idées et de ses souvenirs.