CONDITIONS INDIVIDUELLES ET SOCIALES DE LA LIBERTÉ SEXUELLE
Il semble que, s'il ne s'agissait que de fonder désormais sur l'amour les groupes familiaux formés jusqu'ici, et maintenuspar des moyens parmi lesquels l'amour n'était pas le principal, il n'y aurait qu'à laisser faire à notre temps. Jamais, en effet, depuis les origines de la civilisation, tout au moinspour ceux qui ne possèdent rien, les unions n'ont paru être laissées davantage à la libre volonté des contractants. En réalité, la liberté n'a rien à voir dans la plupart de cesunions, et la meilleure preuve à en fournir est celle-ci : l'amour étant un sentiment qui se manifeste par la préférence d'une personne sur d'autres, si vraiment celui qui l'éprouve était le maître des conditions de sa préférence, il y aurait,, outre la réciprocité de ce sentiment et dans cette réciprocité même, une garantie de durée qui ne se trouve pas dans la plupart des affections sexuelles. Il ne suflit pas ici d'invoquer la polygamie persistante de l'homme pour expliquer son inconstance ; il ne suffit pas davantage de montrer que,. mal assortis ou non, la plupart des ménages font de nécessité vertu, et se résignent à vivre en se passant de ce qui est l'essentiel dans l'union de l'homme et de la femme, c'est-àdire de l'amour. Il tombe d'abord sous le sens que le secret des résignés réside plus que fréquemment dans la satisfaction plus ou moins clandestine de leurs instincts de poly-
garnie, et qu'ainsi celte explication d'apparence contradictoire accuse son insuffisance par son apparente contradiction. Ensuite, cette résignation entretenue par l'inconstance clandestine des conjoints n'est pas l'état définitif et idéal de l'union des sexes, mais une caractéristique de la contradiction qui existe encore entre nos mœurs générales et nos sentiments personnels. Il est donc permis d'entrevoir, en en déterminant les conditions d'ordre divers, un état d'accord et de sincérité dans la famille désormais dégagée des liens d'habitude, d'intérêt et de crainte qui firent jadis sa force, et font aujourd'hui sa faiblesse. Cet accord et cette sincérité, seul l'amour les peut établir. Il faut donc examiner ce sentiment, non avec de superstitieux enthousiasmes, ou de non moins superstitieuses terreurs, mais dans un esprit dégagé de tout préjugé.
Dans son origine comme dans sa manifestation réelle, l'amour est un instinct, purement physique, comme tous les instincts. Les primitifs, plus près de la nature que les civilisés, aiment comme ils mangeni, sans choix, sans discernement, et tout objet leur est bon pour assouvir leur besoin. Us mettent dans cet acte naturel une sincérité qui révolte encore plus notre hypocrisie que notre pudeur, puisque, malgré les dizaines de siècles qui séparent leur inculture de notre civilisation, et ont jeté sur l'acte essentiel de l'amour les voiles et les parures qui ne l'idéalisent, véritablement, que dans les cœurs d'élite, d'une part les plus grands clercs en la matière traitent l'amour comme un mystère indéchiffrable, — et, d'autre part, ces voiles et ces parures ne sont généralement là que pour masquer l'insincérité de notre amour et la brutalité de notre désir. Il est temps d'en finir avec cette légende littéraire de l'amour-mystère. Gomme tous les phénomènes, ce besoin, qui s'exprime par un sentiment, obéit à des lois; ce sentiment est soumis à des conditions intérieures et extérieures, physiologiques, psychologicjucs et sociales, d'hérédité et de milieu ; ces lois et les conditions qui les mettent en jeu sont du domaine de l'observation humaine. Etudions-les, et, de même que nous sommes sortis du fatalisme économique par l'abandon des anciennes conceptions métaphysiques de la
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liropriété et de la production, nous sortirons du mysticisme mensonger, i\m succéda aux grossièretés réalistes du viul primitif; cl nous disciplinerons pour le bonheur de l'humanité un sentiment qui fut, et est encore le plus puissant agent de notre évolution esthéti(pie, mais qui fait chèrement payer ce service. « L'amour qui perdit Troie », cetamour vainqueur et tout-puissant, cet amour frère de la mort et maitre des dieux, est une fort belle image de la force de ce sentiment essentiel, et en un sens elle est juste. Avec la faim, il gouverne encore un monde où les philosophes n'ont guère voix au chapitre. Mais l'homme collectif de demain, maître de son domaine par la connaissance des choses et de soi, réglera et disciplinera les moyens de satisfaire sa faim. Qu'il apprenne de même à connaître ses sentiments, à démêler leurs causes et les conditions dans lesquelles ils se manifestent, et, vainqueur de l'amour, il fera de ce tyran plus souvent tourmenteur que bienfaisant la pure joie des sexes enfin réconciliés.
La croissante émancipation personnelle de la femme ne laisse plus à l'homme seulement le droit et la possibilité de préférence et de choix. La passive femelle, que le mâle enlevait ou achetait, sous les yeux indifférents de laquelle deux mâles se disputaient sa possession, les armes à la main, cette femelle devient chaque jour davantage la femme qui discute, et définit le don de sa personne. Dire qu'elle choisit celui qu'elle a préféré serait trop dire ; la femme n'est pas encore parvenue à ce degré d'indépendance que, seules, de plus équitables conditions économiques et sociales peuvent lui assurer. Dire que, dans le cas où son choix est d'accord avec sa préférence, ce choix est conforme aux véritables conditions de son bonheur, tout au moins de sa liberté et de sa sécurité, comment le pourrait-on, puisque l'homme n'en est pas encore venu, pour la plupart des cas, à réaliser ces conditions, même quand son égoïsme ou son inclairvoyance acceptent que ces conditions ne soient pas assurées à sa conjointe ? La liberté de l'amour n'existera donc réellement pour les deux sexes que lorsqu'ils pourront, et sauront également choisir et déterminer les motifs de leur choix.
Il ne suffira pas encore que les sexes trouvent le bonheur
personnel dans leur union, si la société n'en reçoit pas les garanties de sécurité et de durée qu'elle rencontra dans la famille, jusqu'au moment où l'individualisme social et économique eut développé l'individualisme moral. Avoir des enfants peut être un des buts de la famille constituée à l'état d'unité économique et sociale, les enfants étant alors le moyen de conserver à ce groupe humain sa force et son autonomie. La famille de l'avenir, si elle se réduit au couple d'élection uni seulement par les liens de l'affection mutuelle, pourrait très bien développer cetégoïsme à deux, qu'est trop souvent l'amour. Indifférents aux destinées de l'espèce, et ne songeant qu'à leur satisfaction réciproque, les plus parfaits amants deviendraient alors les plus mauvais citoyens ; c'est à leur perfection même que serait due, à brève échéance, la régression sociale, qui ne tarderait pas à suivre un mouvement de dépopulation de quelque étendue et de quelque durée; et cette régression générale aurait pour conséquence inévitable d'altérer les rapports affectifs, et de leur faire parcourir en sens inverse le chemin que nous les avons vus suivre, depuis que l'homme a commencé de se civiliser. On conçoit bien qu'il serait absurde autant qu'inutile de compter sur les effets d'une prédication sociale pour remédier à la dépopulation, si les amants parfaits qui composeront le couple futur étaient calqués sur le modèle des amants réputés parfaits, dont l'union est d'autant plus complète qu'elle réalise plus étroitement l'égoïsme à deux. Par ce côté, il est donc bien clair que l'union des sexes continuera d'avoir un caractère social, et qu'en conséquence il y a lieu de se demander dès à présent si les modifications de la forme familiale donneront à la fois satisfaction aux individus et à l'espèce, et comment l'humanité pourra passer du régime déréglé et inconscient de reproduction de l'espèce à un régime organique, (jui assure sa durée sans attenter à la liberté de l'individu.
Une question se lie étroitement à celle de la reproduction de l'espèce, et qu'une fausse autant que dangereuse pudeur nous empêcherait seule d'aborder pour en tenter la solution. Kn cessant d'être la passive femelle qu'au regard de la
CONDITIONS IMIYSIOLOGTOUES DE LA PRÉKl'^RENCE H)î)
morale olirolicMine la femme doit èlrc encore dans le rapprochement amoureux, il advient trop souvent aujourd'hui que, en même temps rpi'elle devient la femelle inféconde, elle peul, séiluite par l'attrait du plaisir, emprunter à l'homme son inconstance, et transformer sa liberté en libertinage. En somme, jusqu'à présent et grâce à son tempérament influencé par une hérédité cinquante fois séculaire, la femme goûte moins le plaisir physique de l'amour que l'homme. On ne peut prétendre qu'il en sera toujours ainsi, et que, sous de nouvelles influences d'éducation et de mœurs, cet écart entre l'aptitude voluptueuse des sexes ne finira point par diminuer considérablement, sinon par disparaître tout à fait. Par sa préoccupation plus constante des choses de l'amour, la femme a imposé à l'homme les ornements esthétiques et moraux qui ont véritablement fait de l'amour un sentiment, et par lesquels il ne se limite plus au brutal rapprochement physique des sexes. Cette précieuse acquisition, qui est la fleur de la vie de relation, fleur trop souvent empoisonnée de mensonge et de duplicité, en un temps où l'amour n'est qu'une afl'aire de pain quotidien, — ou la satisfaction d'une vanité, — ou le résultat d'un désir purement physique, — l'humanité future doit la cultiver précieusement, l'embellir, l'enrichir et la multiplier ; et il est certain qu'elle se flétrirait vite, si le libertinage amoureux se substituait à la noble et chaste liberté de ceux qui ne s'unissent pas seulement en vue de la délicieuse minute physiologique, mais qui entendent mettre en commun, pour les doubler, toutes les joies, et, pour les amoindrir, toutes les douleurs que leur réserve la vie.
CONDITIONS rUYSIOLOGIQUES DE LA PREFERENCE
La préférence, en matière sexuelle, est une acquisition des espèces animales chez qui les rapports sexuels sont parvenus à leur degré le plus élevé d'évolution. Le degré d'évolu-
tion amoureuse n'est pas toujours eu rapport avec le degré d'évolution générale. Les chiens, par exemple, sont dans l'échelle des êtres à un rang plus élevé que les pigeons ; or, ceux-ci manifestent une préférence amoureuse, qui se traduit par la fidélité devenue proverbiale des conjoints, tandis que ceux-là ont acquis une telle réputation d'indifférence sur le choix de leurs relations sexuelles qu'elle est devenue également proverbiale. Ne nous vantons pas trop tôt de notre supériorité sur ces amis de l'homme : s'ils ont pris à notre contact quelques-unes de nos qualités et beaucoup de nos défauts, de notre côté, et sans que leur répugnant exemple nous fût un encouragement, au contraire, nous leur sommes demeurés semblables, pour un trop grand nombre encore, par une voracité sexuelle qui s'assouvit sans aucun des caractères de la préférence. Un fait, véritable phénomène de la survivance de l'état d'indiscernement sexuel qui fut général dans notre espèce, nous en donne la preuve intime, vivante en notre conscience, malgré les hypocrisies sous lesquelles nous l'enfouissons. Ce fait est le suivant : un homme ne peut se trouver en face d'une femme nubile sans que son instinct, à défaut de sa pensée, qui parfois suit avec complaisance l'avertissement de la nature, le porte immédiatement vers le sexe qu'elle est avant tout pour lui. Moins spontané que le chien, il flaire sous-mentalement le sexe de sa congénère, fût-il le plus chaste et le plus réservé des hommes. Pour l'immense majorité, l'émotion produite par le sexe contraire s'arrête à cet intérieur mouvement instinctif, qui, l'habitude aidant, ne monte même pas au cerveau pour s'y traduire en une pensée précise de possession possible. D'autres hommes pensent en chiens ; <l'autres, plus hardis, joignent l'action à la pensée. Mais ce n'est pas de ces primitifs de l'amour qu'il est ici question, -attendu qu'en cette matière ils sont en deçà du plan général d'évolution de l'humanité civilisée. Sans compter ces cyniques de la pensée et de l'action, il est incontestable que nul homme n'échappe à cet obscur flairemcnt mécanique de mâle à femelle, dès qu'une femme est à sa portée. De même, et par voie de conséquence, nulle femme n'échappe à cette
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impression piiroinent instiiiclivc, que son sexe est llairé par le niàle et qu'elle peut avoir à se défendre; et la nature ordonne impérieusement celte défensive aux plus ignorantes. Avant toute pensée. — et quelles que soient les différences et les distances établies par l'éducation etle caractère, le lieu ou l'objet de la rencontre, — la première impression, à laquelle la pensée n'a aucune part, est une impression de sexe à sexe; elle s'impose mécaniquement et tout d'abord, si graves, si divergents ou si hostiles ([ue soient les pensers respectifs. C'est l'instinct qui agit, et il agit entre le notaire et l'héritière, le juge et l'accusée, le marchand et la cliente, le mendiant et la reine, — toutes situations que nos os, notre sang et nos nerfs ignorent, mais que leur rappelle d'ailleurs vite notre cerveau.
Dans ces rencontres, il est des individus chez qui l'avertissement donné par l'instinct est assez impérieux et assez prolongé pour s'imposer au cerveau, et s'y exprimer en pensée, sinon en volition. L'appétence sexuelle est alors déterminée par des motifs qui ne sont plus seulement le sexe en soi, mais les caractères physiques, cérébraux ou de situation qui distinguent chaque individu. Si l'instinct se précise en désir, et la pensée en volition (nous ne parlons ici que de l'être humain tel que l'a façonné notre civilisation), c'est parce que la préférence s'est manifestée en l'individu averti d'abord par l'instinct. C'est d'un mouvement réfle'chi que se manifeste cette préférence en l'individu : cette opération lui échappe, parce qu'il est peu en état d'analyser les causes de l'évolution de l'instinct en sentiment ; l'hérédité sexuelle lui fait alors accomplir d'une manière réflexe, seulement en apparence, les actes les plus propres à le conduire à son but; et il est sincère quand il affirme ne pouvoir dire les causes de sa préférence, car son inaptitude à analyser ses sensations, et les sentiments qui en dérivent, font de ses pensées et de ses gestes les serviteurs spontanés et passifs de son instinct. Il est d'ailleurs à remarquer que la préférence réfléchie, c'est-à-dire le choix, s'exerce davantage à mesure que ses mobiles s'éloignent davantage des purs et primitifs mobiles physiologiques, sans pour cela cesser de s'y addi-
tionner; encore arrive-t-il que ceux-ci soient relégués à l'arrière-plan, ou même disparaissent complètement, pour un temps plus ou moins long. Si les mobiles qui constituent les conditions physiologiques de la préférence, nous sont plus difficilement analysables que ceux qui en constituent les conditions psychologiques et sociales, cela tient à ce que l'humanité, dans sa marche tâtonnante vers la connaissance, a jusqu'à présent plus raisonné qu'observé, et plus déduit qu'expérimenté. D'autre part, et pendant trop longtemps, l'humanité, dans son élite pensante, a eu le souci, très noble en soi, mais absurde dans la pratique et dangereux dans les conséquences, de différencier essentiellement notre espèce des autres espèces animales. Les morales et les religions ont exprimé ce souci par une guerre constante à la nature, et ce n'est que depuis fort peu de temps que les sciences naturelles en s'annexant la psychologie ont fait d'elle le complément nécessaire de la physiologie ; non son contraire, comme l'avaient fait les métaphysiciens, les théologiens et les moralistes. Gomme l'acte de reproduction de l'espèce est ce qui nous différencie le moins des autres animaux, on conçoit que c'est surtout cet acte qui a été l'objet de Pattention déliante, et même hostile, des penseurs du passé ; de là vient que l'amour est encore aujourd'hui réputé le plus inanalysable de nos sentiments, notre éducation héréditaire nous ayant empêchés d'aborder le problème par l'étude préalable de ses conditions physiologiques.
Parmi ces conditions, celle qui nous distingue le moins des animaux est en même temps celle qui agit le plus faiblement sur nous, et, sur ce point, nous pouvons immédiatement mesurer la distance qui nous sépare d'eux. Et cependant elle agit encore, comme pour nous rappeler l'humilité de notre origine. Il s'agit, on l'a compris immédiatement, de l'odorat. Chez le sauvage et sa sauvagesse, ce sens est sans cesse exercé, connue d'ailleurs les autre sens, puiscjue leur activité doit suppléer à l'insuffisance cérébrale de l'individu, et le préserver contre une nature hostile dans la plupart de ses produits et de ses phénomènes ; leur contact est donc en premier lieu une subodoration, et ils trouvent certainement
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iiisuppoiiable la railcur tle peau de ces Kuropéeiis (jiii, depuis tant de siècles, se lavenl tous les jours. Que si ceuxci, explorateurs ou commerçants, se relâchent parmi ceux-là de leurs soins de propreté, il y aura encore entre eux et les primitifs un écart : au môme degré d'incurie hygiénique que le nègre, le hlanc n'a pas la même odeur que lui. Tout le monde sait que le nègre le plus adapté à notre civilisation garde toujours une odeur sui generis assez forte pour nous être perceptible; celte odeur sera toujours préférée à la nôtre par la négresse même la plus adaptée à notre civilisation. Entre blancs, également, sauf dépravation, curiosité, ou littérature, qui les porte vers le décevant exotisme, l'attraction olfactive, si atténuée que soit en eux le sens de l'odorat, et si faible que soit l'odeur de la peau, existe réellement. Le mot que met Flaubert dans la bouche d'une fermière amoureuse : « J'aime l'odeur de ta peau w, est certainement un mot entendu, et ce n'est pas par littérature pure que les poètes ont chanté sur toutes les cordes de leur lyre Vodor di femina.
Si l'odorat n'agit plus aussi énergiquement en nous comme mobile de la préférence, et n'intervient plus guère à présent que comme un élément secondaire, confîrmatif ou inflrmatif d'une préférence déjà déterminée par d'autres mobiles, la vue, en revanche, a pris une importance plus grande dans la formation de ces mobiles. Nous pouvons dire que, dans ce domaine, la couleur l'emporte sur la forme, et que, sauf exceptions, c'est entre individus de même race, c'est-à-dire de même couleur, que s'exerce tout d'abord la préférence sexuelle. Les voyageurs qui ne sacrifient pas aux vanités littéraires ou aux fatuités personnelles sont unanimes à constater la passivité des femmes exotiques envers les Européens. Quand il y a préférence sexuelle entre individus de races différentes, les conditions physiologiques n'y sont pour rien, ou pour très peu de chose. Et la preuve en est dans ce fait que les primitifs, chez qui les conditions physiologiques de la préférence sont plus nombreuses et plus impérieuses que les conditions psychologiques et sociales, sont aussi ceux qui répugnent le plus à aimer en dehors de leur race. L'exogamie
des tribus africaines et australiennes ne se pratique, en somme, qu'entre individus de groupes appartenant à la même race. Au contraire, les civilisés, déterminés, répétons-le, par des mobiles psychologiques et sociaux, qui prennent le pas sur les mobiles physiologiques, peuvent être amenés à préférer des individus de race différente. Chez ces mêmes civilisés, et sous l'influence des mêmes mobiles psychologiques et sociaux, on voit s'agrandir le cercle de la préférence amoureuse, à mesure que s'agrandissent la mentalité. et la sociabilité générales : une campagnarde épousera bien son congénère d'un canton voisin, mais répugnera au mariage avec un jeune homme d'une autre province, avec un étranger. C'est dans les catégories les plus cultivées des civilisés, par conséquent les plus douées d'initiative, que la préférence pourra s'exercer sur un plus grand nombre de personnes et de plus grande diversité, jusqu'à l'exotisme non seulement de lieu mais encore de race, sans pourtant que les choses puissent aller jusqu'à déterminer les plus civilisés à choisir l'objet de leur amour parmi les femmes placées au pôle opposé du développement humain.
Le sens de la vue s'exerce en second lieu sur la forme, et l'on peut dire que la plastique est actuellement le grand élément de la préférence sexuelle. Giiaque civilisation, chaque race a une conception particulière de la beauté, qui n'est pas aussi arbitraire que le prétendent les ennemis de tout idéalisme. Cette conception de la plastique féminine, si importante en matière de préférence amoureuse, est née, et s'est développée, sous des conditions absolument normales dans chaque milieu ethnique différent. L'idéal plastique grec, dont nous avons hérité, et que nous avons modilié, est assurément plus complexe que l'idéal plastique chinois ou congolais. l*our notre civilisation occidentale, la femme de taille élancée, aux hanches en forme de lyre, aux menus et hauts seins piriformes, répond à la double conception que nous avons des fonctions de la femme, qui sont à la fois d'une ménagère et d'une amoureuse. 11 y a dans ces formes, que l'art d'autrefois cristalhsait en des canons immuables, une adaptation inconsciente, mais très réelle, de l'être féminin au rôle qu'il devait
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remplir. L'arl inoderiio, qui n'observe pas de moins prùs la vie que l'art anli(]uo, n'a rompu ({u'en apparence avec ces canons ; il leur en a sul)slitué d'antres, qui correspondent à la plus grande variété de formes née d'une plus grande dilTérencialion dos fonctions de la femme; mais il n'en est pas moins demeuré que, pour notre civilisation européo-américaine, en dépit des outrances d'un idéalisme maladif et d'un réalisme qui substitue les portraits aux types et des individus quelconques à l'espèce, il y a un idéal de beauté plastique, et que cet idéal est déterminé par notre sens héréditaire de l'harmonie, c'est-à-dire de l'adaptation des formes, à des gestes et à des fonctions déterminés. C'est pour des motifs semblables, bien qu'ils produisent d'autres résultats que, entre autres perfections qu'il tente d'obtenir chez la femme, le Chinois altache un très grand prix à la petitesse des pieds, fût-elle achetée par une hideuse mutilation. La femme chinoise, ornement du gynécée, n'a pas besoin de marcher, puisque les travaux domestiques ne sont pas son fait. De même la Soudanaise est d'autant plus admirée qu'elle pèse davantage et peut moins se mouvoir, sous la surcharge de graisse qui constitue, aux yeux des siens, sa principale beauté. On voit, par ces exemples, que les conditions physiologiques de la préférence peuvent s'additionner de conditions sociales, et que celles-ci, même, peuvent déterminer des conditions physiologiques spéciales.
Viennent ensuite, comme mobiles de la préférence, la forme du visage, la nuance de la peau ou le teint, la couleur des yeux et des cheveux, la taille, etc. Ces conditions sont variées à l'infini, car nul ne se croit tenu de préférer en vertu des canons de l'art, sa préférence eùt-elle des mobiles purement physiologiques ou esthétiques. Elles sont variées à l'infini, non qu'elles soient innombrables, mais parce qu'elles forment entre elles des combinaisons à l'infini.
Reste enfin l'aptitude à l'acte sexuel. C'est un lieu commun de constater les trop nombreuses incompatibilités sexuelles qui résultent de la disconvenance des organes respectifs. Dans notre société, ces incompatibilités purement physiologiques ont des conséquences d'autant plus graves que l'éducation
catholique et ses injustes mépris de la chair sont là pour empêcher les conjoints de réparer leur erreur. Beaucoup plus logiques, beaucoup plus sains selon la nature et aussi selon l'ordre dans la société, sont ces fiancés du centre de la France, qui ne s'épousent que quand ils se sont essayés et éprouvés, non seulement au point de vue psychologique et social, mais encore au point de vue physiologique. Il vaut mieux voir sourire de cette coutume primitive que voir pleurer silencieusement les victimes de l'incompatibilité sexuelle, que le mariage a rivées l'une à l'autre et que nous ne savons trop quelle fausse pudeur empêche de se libérer pour courir aux joies complètes de l'amour.