CONDITIONS SOCIOLOGIQUES DE LA PRÉFÉRENCE
Les conditions sociologiques de la préférence, le chapitre précédent nous en a suffisamment avertis, appartiennent à la catégorie psychologique, dont elles sont en quelque sorte le prolongement et le complément, les conditions sociologiques étant une combinaison totalisée et généralisée des conditions psychologiques, qui, nous l'avons vu, synthétisent et complètent les conditions physiologiques, auxquelles elles sont inséparablement attachées. De même que les conditions ethnologiques de la préférence sont des généralisations annexes des conditions physiologiques, les conditions sociologiques sont des généralisations annexes des conditions physico- psychologiques. Mais, tandis que les conditions ethnologiques s'associent à la catégorie physiologique, en y introduisant d'ailleurs un schéma psychologique, — car, répétons-le, l'absolu dans ces phénomènes n'existe que pour les besoins de la classification, — les conditions sociologiques de la préférence, par suite d'une équilibration sociale défectueuse, s'opposent à leur catégorie, et semblent ainsi en sortir pour former une catégorie distincte. Si nous voyons rarement, en effet, la préférence psychologique pure prendre le pas sur la préférence physiologique, quand il y a égalité de situation entre l'individu apte à préférer et les individus sur qui
s'exerce sa faculté de préférence, nous voyons fréquemment, — assez fréquemment pour que de la généralité de ce phénomène une loi puisse être dégagée, — les impulsions de la nature et de la raison contrariées, et même abolies par l'inégalité des conditions. Tel jeune homme pauvre ne préfère pas telle femme riche à d'autres plus jeunes, plus belles, plus intelligentes et meilleures, parce qu'il est la victime d'une erreur de ses sens et de son jugement; il sait bien qu'elle ne répond pas à l'idée qu'il se fait de la beauté, de l'intelligence et de la bonté; mais l'absence de ces qualités est compensée pour lui par une qualité d'ordre purement social : la richesse. Telle jeune fille pauvre préférerait un jeune homme au barbon que ses parents lui présentent, et néanmoins c'est le barbon qui sera son époux. La nature prendra sa revanche : l'observation quotidienne de la vie et la littérature de tous les temps en témoignent avec une éloquence abondante. L'or de la riche épousée ou du riche épouseur servira au besoin à cette revanche de la nature, à laquelle la raison et la morale n'auront pas d'ailleurs plus de part qu'elles n'en eurent à la formation du lien mal assorti.
Ces disconvenances ont existé de tout temps, même dans les hordes les plus primitives, où l'inégalité des conditions ne consistait pas encore dans le pouvoir permanent donné à un individu sur ses semblables par une plus grande richesse, héritée ou acquise, mais dans l'exercice temporaire de sa force ou de son adresse. La pratique assez générale de l'exogamie^dans les tribus de primitifs contemporains, nous montre assez que le plus vigoureux ou le plus habile peut seul exercer son pouvoir de préférence, par renlèvement impuni de la femme qu'il a distinguée. Dans cet état, la femme ne préfère pas; elle subit la loi du mâle, la loi du plus fort, comme la subissent les mâles plus faibles qui ont désiré, mais n'ont pu conquérir la femme qu'ils préféraient ; et ce n'est que clandestinement, en violant la loi, c'est-à-dire la volonté du plus fort, que les plus faibles donnent à la nature les revanches qu'elle exige. L'opinion, qui n'est que l'habitude du fait accjuis, transforme en lois et préceptes le droit (In plus fort, qu'elle renforce ainsi ; et toute tentative de libé-
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ralion personnelle, au lieu d'être une incitation à la libération de tous, devient une transgression de la loi, réprimée par ceux-là mêmes qu'elle a frustrés de leur liberté. Il est à remarquer que cette soumission à la loi, au moins verbale, est si générale et si absolue dans l'antiquité liistoriquc que, sauf celle d'Aristopbane, nulle œuvre littéraire de la période grecque, où cependant la pliilosophie, les dieux et le destin même sont soumis à la raillerie ou à l'invective, n'ose s'attaquer à celte question, ou peut-être nulle n'y a songé. Les tragiques grecs nous font des récits d'inceste ; nul ne cbante une mésalliance ; il faut arriver aux comiques et aux satiriques latins pour trouver fréquemment l'équivalent de l'unique scène de Plutus, dans laquelle on voit une vieille femme riche payer les faveurs d'un jeune homme. Nous touchons ici à la preuve essentielle que la littéiature ne crée pas des idées, mais exprime en idées les faits qui lui sont contemporains, et surtout propage ces idées. Là se borne son action sur le progrès général, et il faut bien dire que cette part est encore assez belle pour justifier notre admiration et notre reconnaissance.
L'admirable épisode biblique de Ruth et de Booz nous est un précieux document sur le désaccord entre les conditions sociologiques, psychologiques et physiologiques de la préférence. Booz est vieux, mais riche. Ruth est pauvre, maisjeune. Mais Booz est parent du premier époux de Ruth, et il a le droit, ou plutôt le devoir, de l'épouser. Et qui rappelle au vieux Booz ce devoir? La jeune Ruth, qu'il remercie avec éloquence en lui disant: « Ma fille, celte dernière bonté que tu témoignes est plus grande que la première, de n'être point allée après les jeunes gens, pauvres ou riches. » Chez Ruth, l'impulsion naturelle, la préférence physiologique ne parle pas, et c'est ce silence qui fait que le poète anonyme la recommande à l'estime de ses lecteurs. Elle est la femelle passive que les écrivains de l'antiquité, moralistes avant tout, prisent si haut. Elle est complètement un être social de son temps et de son milieu, et cette soumission à la loi commune lui vaut l'avantage de devenir la femme d'un homme riche et puissant. Mais Booz lui-même, si épris qu'on le sente de la belle veuve moabite,
Booz, qui pourrait la prendre comme concubine sans choquer les sentiments de son entourage , que fait-il quand sa jeune parente vient passer la nuit à ses pieds? Il la rachète à un parent, dont le droit prime le sien, et c'est alors seulement qu'il lui donne le titre d'épouse. Et ces deux êtres si conformes à la loi, celte Ruth qui préfère un vieillard, ce Booz qui veut accorder son amour avec son devoir de parent, paraissent si exemplaires aux rédacteurs de la Bible qu'ils font naître de cette union la race bénie du roi David. Mesurez la distance qui sépare Booz d'Arnolphe et de Bartolo, et Ruth d'Agnès et de Rosine ; vous pourrez alors estimer le chemin parcouru par l'humanité vers la liberté personnelle jusqu'au moment où Guillaume Froment, dans le Pans, d'Emile Zola, renonce à iMarie, trop jeune pour lui ; et Marie, préférant Pierre le défroqué, se conforme à la nature et à la raison.
Car c'est là le point essentiel, la caractéristique majeure, la condition même de l'évolution consciente : l'accord de la volonté humaine et de la nature. Toutes les formes passées et même présentes de l'association humaine nous font assister à l'incessant combat de l'homme contre la nature, non pas seulement pour la contraindre à livrer ses secrets et ses trésors, mais pour comprimer ses mouvements et modifier ses impulsions en nous-mêmes. L'homme, sentant la nature hostile, en divinisa les forces tout en les combattant ; partout les dieux de terreur et de vengeance précédèrent les dieux de justice et de bonté ; forcément une confusion se fit dans la pensée humaine entre les forces extérieures et intérieures de la nature ; et le sentiment de conservation nous porta à les combattre également, comme également nuisibles. Dans cette lutte obscure, une division des tâches s'opéra pourtant : la science et l'industrie combattirent et domptèrent une à une les forces naturelles extérieures ; la philosophie et les religions se chargèrent de la répression des forces intérieures. Observons, et cela s'explique de soi, l'antagonisme, toujours plus llagrant, entre la première et la seconde catégorie de ces moyens de combat contre la nature. Plus on recule vers l'inconnaissance primitive, et plus les efforts contre la nature sont arbitraires et incohérents : les
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iiuililatltMis personnelles vont de paii" avec les eonjuralions eontre l'orage, mais nul ne songe encore à rascélisnie. Plus on avance dans le temps, plus devient apparente cetl(i division de la lutte. Tantôt l'esprit d'invention domine, et ce sont des progrès matériels qui sensuivenl. Tantôt c'esU'esprit de moralité, et il tant alors faire fi des siiperlluilés accumulées par l'industrie humaine. Ce mouvement alterné, très confus et très lent à l'origine, se précise et se précipite à mesure qu'on approche de notre époque. La rapidité même de ces alternances fait croire à leur confusion, et les hommes du xvni^ siècle y ont été pris. Nous les voyons, en effet, s'éprendre de l'honmie de la nature : les uns, comme Diderot, pour rendre l'homme à sa spontanéité passionnelle; les autres, comme Jean-Jacques Rousseau, pour le ramener à l'absence de besoins superflus qui, selon lui comme selon tous les moralistes classiques, est la condition première du bonheur privé et public. Cette constante, mais nécessairement décroissante répression de nos mouvements intérieurs est à l'honneur de l'humanité. Ses sévérités théoriques se sont parfois traduites par des exagérations, des erreurs et des crimes, collectifs et privés; mais, somme toute, n'oublions pas que nous leur devons l'ennoblissement progressif de notre espèce, et que si, aujourd'hui, nous pouvons utiliser les impulsions mêmes de la nature en nous, nous le devons à une discipline intérieure, héritage de cent siècles et plus de répression continue. Cette discipline, qui maintient notre raison appuyée sur une connaissance plus exacte de ce qui est utile à tous et à chacun, après avoir acquis par le temps tous les caractères d'un réflexe permanent, se dépouille de plus en plus des scories qui lui faisaient perdre le meilleur de son efl'et utile, et des contraintes extérieures qui la sanctionnaient; et c'est par des actes à la fois spontanés et réfléchis que la moralité de l'avenir tend à s'affirmer et à se développer. Ainsi se fait, pour le plus grand bien de l'espèce, et de chacun des individus qui la composent, l'accord de la volonté humaine et de la nature.
Les disconvenances sexuelles n'ont donc pas été moindres dans le passé de l'humanité qu'elles ne le sont aujourd'hui,
au contraire. En ceci, comme en tout phénomène d'ordre social, ce n'est pas l'inégalité ou l'iniquité qui choquent et révoltent ceux qui en sont les victimes ou les spectateurs, mais le sentiment qu'ils ont de l'inégalité et de l'iniquité. Tant que ce sentiment ne s'est pas fait jour dans leur conscience, ils subissent ou contemplent avec une passivité et une indifférence qui nous semblent stupides et monstrueuses, à nous qui avons d'autres sentiments. On peut même aller plus loin, et affirmer que la rareté de l'abus, de l'arbitraire, en tel ordre donné d'institutions basées sur des règles de justice, est précisément ce qui appelle la réprobation commune, les phénomènes insolites ayant seuls la faculté d'émouvoir le public, qu'ils soient régressifs ou progressifs. Seules, les minorités d'attardés considèrent l'abus comme un phénomène normal ; seules, également, les minorités de progressifs devancent les temps et opposent, à l'arbitraire encore accepté par la masse, le concept de justice qui ne la pénétrera que plus tard. Si, donc, de notre temps, les disconvenances sexuelles imposées par les conditions sociales choquent le sentiment public, qui jadis les acceptait, ce n'est pas, tant s'en faut, qu'elles soient plus grandes ni plus nombreuses aujourd'hui qu'alors, mais parce que l'homme contemporain a grandi en liberté et en dignité. Le caprice d'une souveraine de la main gauche pouvait naguère élever aux plus hautes dignités un abbé de Bernis, et l'amour d'une Marguerite de Valois faire la fortune — et le malheur — d'un chevalier de la Mole ; une Catherine de Russie, dans sa volonté souveraine, imposait ses amants à l'opinion avec la même impunité morale qu'un Louis XIV ses maitresses ; le proxénétisme royal pouvait être source de fortune ou souche de noblesse : rares étaient les ironies, et plus rares les protestations. L'opinion de notre temps, plus exigeante, veut au moins que les marchés d'amour soient sanctionnés par la loi : elle accepte, non î^ans sourires, l'échange d'un vieux blason contre les millions de l'héritière américaine, mais elle est sans pitié pour qui néglige ou ne peut accomplir la formalité légale. Hypocrisie, soit, mais qui atteste par son existence même le progrès moral accompli.
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D'autre part, la forme capilalisle de la société moderne rend plus llagrautes et moins supportables les disconvenances sexuelles qu'elle impose. Que l'héritier d'un vieux nom, incapable de se suflire par l'exercice d'une profession utile, et réduit dans la socie'té à la fonction d'animal de luxe, assure sa subsistance grâce aux millions d'une fille de pétrolier américain, il n'y a rien en somme qui choque : celte union d'appétits et de vanités entre la classe dominante d'hier et celle d'aujourd'hui est normale ; le passé tend la main au présent, mais l'avenir se charge de rompre cette chaîne d'or forgée par ceux-là mêmes qui en portent le poids. A côté de cette aristocratie de la naissance et de l'argent s'élèvent quelques individus appartenant à l'élite intellectuelle, qui prétendent faire servir leur supériorité à leur fortune. Le mariage riche leur est un moyen tout indiqué d'obtenir les moyens matériels de leur domination. Ce n'est pas tant leur valeur que l'opinion qu'ils en ont donnée qui fait leur succès dans cette voie, et il va sans dire que leur valeur morale n'équivaut pas même à leur valeur intellectuelle. Ce n'est donc pas leur incorporation à la classe dominante qui intellectualisera l'aristocratie ; en l'épousant, ils se fondront en elle, et, sauf dans leur spécialité, où des rivaux plus indépendants, et voués plus complètement à l'œuvre d'art ou de science, les distanceront sans peine, ils contracteront tous les vices, toutes les infériorités mentales et morales d'une aristocratie sans durée, puisqu'elle ne se recrute qu'exceptionnellement dans l'élite intellectuelle, et qu'elle prétend faire reposer sa domination exclusivement sur la puissance que lui donne l'argent. L'élite intellectuelle, dans sa masse, est écartée de la richesse, sinon du pouvoir. Ce pouvoir précaire, que le capital ne peut lui ôter, qu'il a même intérêt à lui laisser ou à lui confier, l'élite intellectuelle ne peut l'exercer qu'au profit du capital et par délégation implicite, qu'il s'agisse d'administration publique ou de direction industrielle, et ce service lui est payé d'une manière dérisoire au regard de l'utilité qu'il présente. Cette élite, qui se recrute principalement dans la classe moyenne, subit le sort économique de sa classe, amoindrie, appauvrie et asservie par la
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classe capitaliste. Du moment que ce désaccord apparaît aux yeux de la masse, c'en est fait de l'acceptation passive. Tandis que l'élite intellectuelle supporte impatiemment la servitude que lui imposent les exigences du capital, ou la misère que lui imposent ses mépris, la masse populaire refuse de plus en plus son respect à une classe dont les privilèges ne se justifient par aucun service social. Mais, par nécessité plus que par sentiment, la masse contredit sa pensée par ses actes. Elle subit, plutôt qu'elle ne les accepte, les conséquences d'une inégalité économique qui ne repose plus sur une série d'obligations réciproques, et qui transforme en valeur marchande la pensée de l'homme et la pudeur de la femme.
Dans ces conditions, que peut-il subsister, dans la conscience collective, des concepts moraux héréditaires? Chacun désormais cherche à réaliser l'accord complet entre les convenances sexuelles physiologiques, psychologiques et sociologiques ; mais peu y parviennent, et chacun, dans l'immense majorité, se voit obligé de sacrifier l'ordre de préférence auquelil est le plus attaché. Tel commerçant, pourse défendre contre la faillite, épouse la femme dont la dot remettra sa maison à flot, et non celle qui eût fait la joie de ses yeux et l'allégresse de son cœur. Il passe un acte d'association commerciale et non un acte d'union conjugale ; et l'on admire communément la sagesse de ce pauvre fou, qui accepte de devenir un mauvais et malheureux époux, afin de demeurer inscrit à VAnnuaire du Commerce et sur la liste du jury. Cette abolition des caractères réels et intérieurs de la préférence sexuelle^ par les caractères sociaux et extérieurs, a eu sa nécessité et sa grandeur aux temps où l'individu faisait partie d'une collectivité fortement constituée. Toute violence faite à la nature était un sacrifice, plus souvent utile qu'on ne le pense, à la société. Le jeune Louis XIV, renonçant à celle qu'il aime pour épouser la fille des rois d'Espagne, est un des plus retentissants exemples de sacrifice de la préférence personnelle à l'intérêt public. Ce sacrifice, une fille })auvre, qui renonce à l'amour et accepte de faire un iiiariag(i riche pour assurer une vieillesse trancpiille à ses parents, le renouvelle tous les jours et d'une manière bien plus complète ; car elles
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sont rares, apr('S tout, les femmes chez «pii un premier sacrifice n'a pas développé la vertu d'aller jusqu'au bout dans la voie «le loyauté et de dignité, tandis qu'on sait quelles revanches éclatantes sut prendre l'inconstant époux de Thérèse d'Autriche. Mais qui ne voit cond)ien ces sacrifices sont, de nos jours, anormaux et, par un côté, immoraux. Dans l'état d'individualisme social où nous vivons, ils ont toujours pour lin, non un bien social, tel que le maintien de la paix entre deux peuples, ou l'accroissement de puissance d'une famille utile à l'Etat, mais un bien personnel et passager. Ils donnent satisfaction à l'individualisme moral du plus fort, qui peut payer la jeunesse et la beauté d'une femme, et par conséquent faire sa liberté de l'asservissement d'autrui. Ils assurent le pain à quelques vieillards, mais ce pain est arrosé des larmes de leur enfant. Ils ne l'ont pas vendue, comme font les errants affamés des déserts africains. Elle s'est vendue elle-même. La loi et les mœurs lui avaient donné la liberté, mais non les moyens de vivre libre. Elle a dû aliéner sa liberté sexuelle; elle l'a échangée contre une servitude dorée pour elle et les siens. Elle a renoncé à un droit pour remplir un devoir; mais la société qui impose de tels devoirs, utiles seulement aux plus forts, est une société de barbarie et d'oppression, condamnée à disparaître.