LA LIBERTÉ DE LA PRÉFÉRENCE
Il semble exister une contradiction essentielle dans le développement social : tandis que, dans sa forme économique, il paraît discipliner, hiérarchiser les individus, et fondre leurs efforts en un effort anonyme au point que, dans la confection d'une épingle ou d'une paire de chaussures, nul ne peut dire exactement la part du travail qu'il a apportée; dans sa forme politique et morale, il paraît au contraire libérer, égaliser les individus et donner à tous leurs actes une pleine indépendance. Ce n'est qu'une apparence, cependant. Non seulement, en effet, l'association des efforts, où l'effort de chacun se perd
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dans l'ensemble, donne naissance à la liberté politique et morale de chacun en lui constituant les moyens réels de sa liberté; mais encore, de cette combinaison de forces économiques naît la liberté économique réelle ; et cette liberté réelle n'a rien de commun avec la précaire indépendance que conditionne la lutte, et que la lutte détruit. Inversement, ou plutôt parallèlement, on peut dire que la liberté morale et politique que nous promet l'ensemble des conditions sociales est en réalité le résultat d'une association politique et morale : le jour où cesserait de dominer un concept moral et politique quelconque, les individus tomberaient à l'indépendance morale et politique, c'est-à-dire à une désolidarisation générale qui serait la fin de toute société. Il y a donc solidarité étroite entre toutes les formes du développement social. Elles peuvent ne pas évoluer avec la même rapidité, leur mouvement n'a pas la précision mathématique des pures opérations de l'esprit, mais elles obéissent toutes à la même impulsion que l'être humain leur donne, dans son ardent désir de mieux connaître son domaine et de le mieux utiliser. Nous avons vu que, dans l'ordre économique, l'effort volontaire, et par conséquent conscient, tend graduellement à dominer. 11 en est de même dans l'ordre politique et moral, où émergent déjà quantité d'intelligences et de volontés, dégagées de l'ignorance et de l'inconscience primitives. Il y a conflit entre l'ordre économique, quia gardé encore plusieurs des aspects de l'ancienne inégalité sociale, et l'ordre politique et moral, qui, théoriquement, a déclaré égaux etlibres les individus que l'ordre économique maintient dans l'inégalité, et, pour la majorité, dans la servitude. Mais, en même temps que les moyens politiques et moraux agissent avec énergie pour libérer l'individu de l'asservissement économique, en même temps aussi que l'ordre économique emploie ses propres moyens à restreindre les conquêtes de la liberté politique et morale, les conditions mêmes du développement économi(iue travaillent à leur insu à constituer et à fortilicr la liberté morale et politique de chacun.
Ainsi, la femme devenue ouvrière trouve dans sa dépendance économique personnelle, tant précaire et relative soit-
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elle, les condilions de sa libération personnelle des contraintes familiales. Que demain la forme économique vienne lui donner la possession du produit intégral de son travail, qu'un plus judicieux emploi de la force, et surtout de l'ingéniosité humaine, fasse ce produit adéquat à la somme de ses besoins, — et nous avons vu que l'humanité peut envisager cet idéal, auquel concourent toutes ses forcesconscientes, — etla femme aura acquis, par sa libération économique, les compléments et les garanties de sa liberté morale et politique ; elle pourra alors exercer dans sa plénitude sa liberté de préférence en matière d'association sexuelle. Ou, plutôt, elle aurales moyens matériels nécessaires à l'exercice de sa liberté, c'est-à-dire les moyens extérieurs, qui lui font aujourd'hui presque défaut, et ne sont même assurés présentement qu'à une infime minorité d'individus des deux sexes.
Mais il ne suffit pas d'être déclaré libre pour l'être réellement. 11 ne suffît même pas de posséder les moyens d'acquérir la liberté. Il faut encore savoir en user pour son propre bien, faute de quoi l'on tombe dans une licence oppressive de la liberté ; et l'on ne tarde pas à préférer à la liberté les mornes sécurités de la servitude. C'est fort bien de dire, théoriquement, que l'on n'a la force de conquérir la liberté que quand on en a eu la forte volonté, et que cet effort est une garantie qu'on est digne de la liberté. Cette vue d'optimisme fataliste est vraie, au sens absolu ; elle l'est beaucoup moins quand on se place sur le terrain accidenté des réalités, de leurs mouvements particuliers, et de leurs mutuelles réactions. Des esclaves veulent être libres parce qu'ils ont vu leurs maîtres passer les journées dans les douceurs du far niente^ et leurs nuits dans les joies de l'ivresse et de l'amour. Le travail des esclaves donne aux maîtres ce loisir. Que si les esclaves se libèrent pour imiter leurs maîtres, la bombance durera huit jours, le temps d'épuiser les provisions. La fin, on la prévoit. Trop heureux seront les prétendus émancipés de retourner à leur servitude, s'ils ne veulent pas mourir de faim. Les disciplines que les maîtres de tout ordre ont établies dans l'intérêt de leur domination ne disparaîtront en réalité jamais, en ce qu'elles ont d'essentiellement nécessaire à l'ordre public; si les esclaves
émancipés ne savent pas les pratiquer volontairement, comme jadis ils les subirent involontairement, ils retourneront à leur servitude.
Présentée ainsi dans sa forme élémentaire la plus saisissante, cette vérité ne semble pas pouvoir être contredite. Pourtant, que de gens, opposant l'individu à la société, parlent et agissent comme si l'individu pouvait exister sans la société, et réciproquement. Frappés par le spectacle des inégalités et des servitudes qu'elle engendre, ils déclarent la société ennemie, alors qu'elle n'est qu'asservie. Prenant la partie pour le tout, ils englobent dans le même anathème ceux qui violentent la liberté de leurs semblables, et ceux dont l'ignorance et la faiblesse font la servitude. Les disciplines par lesquelles se maintient la servitude sont essentiellement les mêmes que celles qui assurent la liberté. Il ne s'agit donc pas de supprimer les lois, mais d'étendre à tous les garanties qu'elles donnent à quelques-uns. Cela ne se peut faire que par l'exercice d'une volonté sociale consciente, totalisation des volontés individuelles conscientes. Il va de soi qu'alors certaines formes et certains aspects de la discipline imposée, qui n'avaient pour objet que le maintien du privilège de la minorité, contre toute revendication ou atteinte de la majorité, disparaissent pour faire place à des règles communément acceptées ; chacun ayant compris qu'il en retirera une utilité particulière, ou qu'il doit sacrifier une certaine convenance à des convenances plus importantes. Mais, comme nous le verrons plus loin, le sacrifice de l'individu à la société, et même d'une certaine convenance à une ou plusieurs convenances plus importantes, diminuera de fréquence et d'intensité au cours du développement humain, et disparaîtra enfin totalement. Déjà aujourd'hui le public n'accepte [)lus qu'un individu soit dévoué malgré lui au salut commun. 11 ne faut pourtant pas remonter à une très haute antiquité pour trouver fréquemment cette pratique, qui a eu ses équivalents modernes dans les actes inspirés par la raison d'Etat: une raison que la raison publique se refuse de plus en plus à admettre, et dont le réveil serait un scandale en même temps qu'une impossibilité.
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11 faut donc qu'en matière de relati(>ns sexuelles l'individu arrive à se délerniiiior volontairement. Ce n'est rien de lui ôter les entraves sociales qui s'opposent à sa libre expansion aiïective, s'il ne possède en lui-même les moyens de bien employer sa liberté. En premier lieu, cela est de toute évidence, les mobiles physiologiques manifesteront leur présence et réclameront impérieusement leurs droits. S'ils sont seuls écoutés, si la seule satisfaction physi(|ue est donnée pour but au rapprochement des sexes, nulle affection durable ne se fondera, et l'humanité sera prive'e d'un de ses éléments de perfectionnement esthétique et moral les plus essentiels. Le contact de deux épidermes, échange de deux fantaisies, est un rêve grossier d'épicurien simpliste. Il peut satisfaire Tégoïsme de quelques sensuels insensibles, mais on conçoit qu'il ne donnera jamais le bonheur d'aimer, ni rien qui puisse en approcher. Certes, il est nécessaire de se conformer à la nature, mais n'est-ce pas se conformer plus complètement à elle, que la connaître, et tirer d'elle tout le bien possible? Or, tandis que, livrée à son propre indiscernement, elle prodigue ses germes au caprice des vents, et tue ceux qu'elle a mis dans l'impossibilité de se développer, le jardinier, qui a observé ses lois et surpris une partie de ses secrets, assure aux plantes utiles leur existence et leur développement. Dira-t-on qu'il agit contre la nature? Il faudrait alors démontrer qu'il est autre chose lui-même qu'un produit de la nature éclairé par l'éducation, c'est-à-dire par l'expérience des choses de la nature. L'amour, abandonné à ses pures conditions physiologiques, limité à l'accomplissement de l'acte sexuel, ne serait plus qu'un rapprochement temporaire, auquel la sympathie n'aurait aucune part, car on sait que la sympathie, c'est-à-dire l'affection, se compose surtout d'éléments psychologiques. On a une preuve flagrante de cette vérité dans ce fait que les hommes qui sont les plus favorisés de l'amour des femmes, au sens physiologique du mot, sont aussi ceux qui aiment le moins. Il n'y a qu'à écouter leurs conversations pour savoir en quel mépris profond ils tiennent celles qu'ils appellent complaisamment leurs « victimes )),mot consacré parle public, avec une admirative et cruelle stupi-
dite. Répétons-le. les conditions physiologiques de la préférence sont fondamentales et essentielles en amour, mais nul amour ne peut exister s'il les considère comme suffisantes.
Mais, nous l'avons dit : il est plus facile de distinguer une Vénus d'une Carabosse, qu'une femme intelligente et bonne d'une femme stupide ou méchante. Quand l'inégalité sociale, et les contraintes auxquelles elle oblige ceux qui ne possèdent rien, auront disparu, on donnera plus d'importance qu'aujourd'hui aux qualités intellectuelles et morales en matière d'association sexuelle; et un plus grand nombre de personnes seront alors pénétrées de cette importance capitale des facultés intellectuelles et morales. Certes, alors, de nombreux disgraciés moraux joueront la comédie de la moralité pour avoir leur place au banquet de l'amour ; mais comme l'inégalité sociale est un grand agent d'immoralité, et que l'inégalité sociale aura disparu, le nombre de ces hypocrites ira en diminuant, et même leur effort à jouer un rôle vertueux pourra se traduire chez leurs descendants par une pratique réelle de la vertu. D'autre part, quand les amants s'apercevront qu'en amour il faudra dorénavant payer de sa personne, et non plus de sa bourse, ils travailleront à acquérir les conditions nécessaires pour être préférés. Une culture intellectuelle plus généralisée et plus complète, grâce aux loisirs que donneront aux producteurs les perfectionnements des moyens industriels, aidera puissamment à l'éclosion de ces conditions psychologiques.
Mais, on le voit, il faut que les émancipés et les émancipées de demain se libèrent de leurs vices d'esclaves, et acquièrent les vertus des êtres libres. Ce n'est pas la condition de leur liberté, car ils pourraient vouloir et réaliser un bien dont ils seraient incapables de jouir, mais c'en est la condition de durée et de réalité. La femme, donc, qui aspirerait à l'idéal d'émancipation sexuelle que lui préparent les faits de ce temps, — et l'on sait si les symptômes de cette transformation sociale sont abondants autant (jue significatifs; la femme qui ne voudrait être libre que pour faire de demain le rellet d'aujourd'hui, porterait un coup fatal à son idéal d'émancipation. Jusqu'à présent, confinée dans la famille et réduite
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à la nioiiulrc action, à la iiKtindrc iiiilialivo, clic yardail toutes les vertus passives, conservatrices <ic Findividu et de la société. Il en est des règles qui président aux vertus individuelles comme de celles qui disciplinent les sociétés. Elles ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais j)ar l'usage qu'une minorité en fait pour opprimer la majorité. Appliquées à tous, et respectées de tous, dans leur essence même, elles assurent à tous sécurité et liberté. De ce qu'une femme, devenue une ouvrière, a conquis la libre disposition d'une partie de ses actes et assumé, seule, la responsabilité de sa conduite, il ne s'ensuit pas qu'elle doive tourner ses actes contre elle-même, et détruire par sa conduite sa moralité et sa santé. Les adversaires de tout progrès critiquent assez niaisement les prétendues viragos politiques qui veulent s'égaler aux hommes. C'est là un des thèmes favoris de la caricature, littéraire et imagière, de toute idée nouvelle ; les malheureux qui s'emploient à ces besognes n'ont même plus le sens du ridicule auquel ils s'exposent, deux mille cinq cents ans après Aristophane. S'ils voulaient véritablement corriger les mœurs en riant, ils n'auraient pas besoin de se donner tant de peine à imaginer le grotesque et le contradictoire. S'ils connaissaientvéritablement les mœurs, ils n'auraient pas envie de rire : ils verraient avec la même tristesse que nous la femme, devenue ouvrière, emprunter à l'ouvrier les vices dont elle avait été préservée jusque-là. Parmi ces vices, celui qui conduit à tous les autres, et menace les générations humaines dans leur source même, le hideux alcoolisme fait des ravages incalculables dans la malheureuse population des ouvrières. Ici, l'enseignement moral est insuffisant contre l'exemple, et surtout contre les conditions du milieu. Seules, des transformations économiques et sociales, et, provisoirement, des réformes, peuvent modifier et finalement transformer cette situation. Que l'atelier soit assaini et le logis rendu attrayant, que le travail soit moins accablant, que le loisir soit occupé par des plaisirs d'ordre intellectuel, et cette plaie guérira. Les deux sexes ne trouveront plus l'égalité dans une commune abjection, mais dans la joie de vivre, l'un par l'autre, une vie rendue plus facile.
Ce n'est pas davantage dans la recherche pure et simple du plaisir physique que doit consister le désir de liberté des sexes. Dans la Dame de la mer, qui est certainement le chef-d'œuvre d'Ibsen, EUida ne veut pas être libre pour sacrifier son acquis moral aux satisfactions sexuelles. Cette femme qui veut quitter son mari, aller au loin, user de sa liberté, est étonnamment chaste. Elle veut être libre pour être libre. Cela paraît de la métaphysique pure, que ce désir sans objet ; cette volonté sans but, pour le principe, est cependant le plus admirable symbole de l'idéal de liberté qui puisse être présenté aux hommes. Dès qu'elle sait qu'elle est libre et que, cachant ses larmes, son mari a renoncé à tout droit sur elle, Ellida se détermine librement ; et c'est dans les bras du compagnon de sa vie qu'elle veut finir ses jours. Ce symbole n'est pas abstrait du tout, il n'y a point là-dedans ombre de métaphysique. Si, au nom d'un amour tyrannique, qu'il n'avait pas humainement le droit d'imposer, le mari s'était opposé à la liberté de la dame de la mer, la volonté de liberté de celle-ci eût-elle été abstraite et métaphysique, alors? Point. Elle eût haï, et légitimement haï, cet homme, qui eût émis la prétention d'être heureux par l'asservissement d'un être, et elle l'eût fui avec horreur. Même dans le cas où, par la loi, il l'eût contrainte à demeurer sous le toit conjugal, elle eût été plus loin de lui par la pensée et par le cœur que si Téquateur les eût séparés. La littérature d'Ibsen et celle qui suit la même voie développent, peu à peu, cette notion, acquise déjà par ceux qui conçoivent l'amour comme un sentiment, dont les conditions psychologiques et morales sont inséparables : (juc nul ne peut, par la force ou par l'argent, par la loi ou par les majurs, imposer le contrat sexuel à l'être qui s'y refuse, et que la plus gi-ande preuve d'amour consiste à s'effacer soimême et à porter noblement sa douleur.
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CARACTÈRE SOCIAL DE L'UNION SEXL'ELLK
Klant donné qu'il n'y a de liberté pour l'individu, en matière sexuelle comme en toute autre, que dans la société et par la société, il va de soi que l'association des sexes conservera toujours son caractère social, même alors qu'auront totalement disparu toutes les fonctions et attributions de la famille ; même alors que la propriété communautaire la plus absolue aura, en même temps que l'héritage, aboli toute notion du tien et du mien dans l'abondance de tous les biens ; même alors que des chaînes de fleurs attacheront seules l'un à l'autre les amants-époux de l'avenir; même alors que l'individu, libéré de toute servitude économique, politique et morale, sera devenu l'unique cellule sociale. Il n'est pas plus exagéré que contradictoire de dire que le rôle et la valeur sociale de l'individu vont toujours en grandissant, à mesure qu'il acquiert une plus grande initiative personnelle et une plus grande liberté de mouvements. Dans les sociétés où la famille, fortement organisée, est la cellule sociale, l'individu est fort peu de-chose; son action, ainsi que sa responsabilité, sont pour ainsi dire nulles, les lois générales ne l'atteignent même pas, et les infractions qu'il se permettrait ne les mettraient pas en péril : il est trop au-dessous d'elles. De là cette illusion, que l'individu est beaucoup plus libre dans les pays de civilisation rétrograde que dans ceux oii chaque mouvement de la vie de relation est prévu et réglementé par une loi. Il est certain qu'à Gonstantinople une ménagère peut impunément secouer et battre ses tapis, ou vider ses eaux sales sur la voie publique, tandis qu'à Paris la même action lui vaudrait un procès-verbal. Dira-t-on pour cela que la liberté est plus grande à Gonstantinople qu'à Paris? La faculté de désordre matériel, à tort confondue avec l'exercice de la liberté, est d'autant plus grande que dominent les servitudes intellectuelles et morales. En de tels États, le
pouvoir ne se soucie pas de ce qui peut nuire aux individus, mais seulement de ce qui pourrait nuire à lui-même. A ses yeux, l'administration publique est absolument subsidiaire : il donne palais et provinces à un favori, et laisse ses employés des postes attendre parfois des années leurs appointements.
Mais revenons à notre sujet. Certes, c'est pour leur satisfaction propre que les sexes se recherchent et se joignent. Mais, alors même que la communauté idéale des biens les aura débarrassés de toutes les contingences économiques, qui pèsent actuellement d'un si grand poids dans la détermination de la préférence sexuelle, les individus ne devrontils rechercher que leur satisfaction personnelle et pourront-ils se confiner dans l'égoïsme à deux de l'amour, si parfait, si idéalisé qu'on puisse le concevoir ? Non. Même si aucune loi positive n'intervient pour régler et sanctionner les rapports sexuels, même si, à l'union libre, s'est substitué l'amour libre, — pour notre part, nous ne concevons pas plus l'amour sans union que l'union sans amour, idéalement parlant; et, par conséquent, cette expression d'amour libre n'a aucun sens, ou plutôt elle en a un trop précis; et à cette promiscuité, que d'aucuns osent nous présenter comme le fruit idéal de la liberté, nous préférerions, et pour la société et pour l'individu, la forte et autoritaire familje des âges disparus ; car, même si la spontanéité la plus absolue règle les rapports des sexes, ces rapports n'en gardent pas moins un caractère social, inhérent à la qualité de chaque individu, et à l'acte qu'il accomplit. L'individu, en effet, on ne doit jamais l'oublier, est et devient de plus en plus un être social. L'abus de sa liberté , même quand il ne nuit qu'à luimême, est un acte antisocial, et il n'est véritablement libre que lorsqu'il ne peut pas plus se nuire à lui-même qu'à autrui, la liberté n'étant, et ne pouvant être que la mise en action et en valeur consciente des facultés de l'individu. Un ivrogne, qui abolit sa conscience par son vice, ne fùt-il pas un danger pom* ses voisins, enfreint l'ordre général. Dans une société faiblement constituée, le tort (ju'il se fait à lui-même n'a aucune importance sociale. C'est un grain de poussière
CARACTKRE SOCIAL DE L UNION SK.XUKLLE "lO'S
luimainc qui disparaît du tourbillon in<M"ganisé. Dans une soci(Hé civilisée, oii chaque individu a son rùle et sa valeur propres, où son cfTort coopère à l'effort commun, oii chacun de ses actes est un acte de relation, un échange avec ses semblables, oîi il est à la fois un producteur, un citoyen et un être moral, cet ivrogne, ne fit-il tort en apparence qu'à luimême, cause un dommage à la société : il est en état d'infériorité dans l'association et dans l'échange, il a reçu plus qu'il n'a donné.
On conçoit que ce qui se dit ici de l'ivrogne adonné à son vice peut et doit, à plus forte raison, se dire des individus qui limitent la durée de l'amour à la fugitive minute physiologique. L'ivrogne peut être un solitaire; son exemple, loin d'entraîner, peut donner une juste et salutaire répugnance à ceux qui auraient un goût trop vif pour les boissons fortes. Socialement, s'il est nuisible par l'état de non-valeur auquel le réduit son vice, il peut être utile par la fonction d'ilote qu'il assume; il pallie ainsi le tort qu'il fait à ses concitoyens. L'individu qui réduit l'amour à sa fonction animale, ornât-il ses appétits ou sa dépravation des plus précieuses acquisitions esthétiques, est beaucoup plus dangereux. Non seulement il ne peut jouir seul, mais il agit par l'exemple sur ceux qui l'entourent. 11 les entraîne par une pente fleurie dans les abîmes de la volupté. Il est alors un agent actif, un propagandiste par le fait de la régression sociale et morale. Il sépare le but individuel du but collectif, puisqu'il ne cherche plus à accorder ses satisfactions propres avec les satisfactions de l'ensemble des êtres humains ; il va même à rencontre du but collectif, puisque ses satisfactions personnelles, contraires aux satisfactions de tous, rompent l'équilibre qui doit s'établir entre nos besoins et nos désirs, si nous voulons vivre la vie idéale.
Or, le caractère idéal de l'amour est de réunir toutes les conditions de la beauté morale. Les romantiques de la métaphysique et de la littérature peuvent s'écrier mystiquement que l'amour est un sentiment qui se suffit à lui-même, qu'il est dominateur et exclusif de tous les autres, et qu'un amant qui n'est pas prêt à brûler le monde pour réchauffer les pieds de
sa belle, ou pour réjouir ses yeux, n'est pas un véritable amant. Pour un peu, Cliimène, liésitant à se jeter dans les bras du meurtrier de son père, leur donnerait des impatiences. Ils en sont encore à la conception de Tamour-combat, et c'est à peine s'ils ont élevé le niveau moral de cette conception, prise d'ailleurs dans les réalités d'un temps qui s'enfuit. Tel amant sera admiré pour avoir entraîné avec lui dans la mort la femme qui se dérobait à sa poursuite. Ce type antisocial sera représenté comme un parfait modèle aux yeux des individualistes moraux, qui sont les plus nombreux en ce moment de transition. Mais déjà surgit un type social autre, et que la littérature exprime. Corneille ne nous a pas donné que l'amoureuse Ghimène et la furieuse Camille. Son Polyeucte sait noblement renoncer à Pauline, qu'il croit éprise d'un autre. Il est vrai que, saisi de l'enthousiasme chrétien, il sacrifie son amour pour être plus libre de courir au martyre. Mais dans son admirable Que faire ? un livre trop peu connu, Tchernichewsky pose hardiment le problème de l'amant, à qui l'aimée en préfère un autre, et il le résout dans le sens idéal, qui est le sens social de l'avenir. L'amant qui n'est plus aimé doit s'effacer. La littérature française contemporaine ne recule plus aujourd'hui devant cette solution de haute moralité et de sociabilité supérieure. Elle ne l'a pas créé, ce sentiment nouveau ; elle l'exprime, parce que, véritablement, il est déjà au cœur des meilleurs, de ceux qui sont parvenus au plus haut degré de développement moral et social.
On saisit ici sur le vif l'évolution du sentiment amoureux. Il vas'épurant, à mesure que la femme accroît sa personnalité et son indépendance. L'idéal, pour l'homme, n'est plus de satisfaire son instinct sexuel au moyen d'un plus grand nombre et d'une plus grande variété d'amantes, au besoin transformées en victimes, mais d'être aimé, à l'exclusion de tout autre. Don Juan cesse d'être le modèle amoureux, de quelque idéalité qu'essaient encore de le parer certains artistes de la littérature erotique. Vainement, en ell'et, ils ont essayé d'intellectualiser cet étalon de la stérilité, dont l'amour cesse dès qu'il est satisfait, et de le présenter comme
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un amateur de seiisalions sans cesse diversifiées, acharné à la culture de son moi par l'épreuve de toute la ^amme des sentiments ; cet érotomane, si cérébralisé soil-il, et le fût-il jusqu'à l'impuissance sexuelle, — ce qui lui ôterait d'ailleurs toute excuse et toute beauté, — est désormais un type heureusement aboli, et qui bientôt ne relèvera plus que de la pathologie.
Fourier croyait à l'éternité de ce type. Dans la furieuse et noble joie qu'il éprouvait à classer les passions, et à chercher leur utilisation sociale et personnelle, il allait jusqu'à constituer en passions distinctes des modalités, des états transitoires, même des déviations de passions essentielles. On ne peut reprocher à Fourier de n'avoir pas ou le sens de l'évolution, et d'avoir considéré l'homme comme un être immuable. Il voulait que cet homme immuable fît de sa vanité, de sa paresse, de sa gourmandise, de sa paillardise, les moyens de sa propre joie et de la joie de tous. Il réagissait ainsi, avec une admirable et judicieuse énergie, contre la morale de privation et de renoncement que tous affirmaient, et que bien peu pratiquaient, — ce qui ajoutait un vice de plus: l'hypocrisie, à ceux dont l'humanité de son temps était affligée. De plus, il comptait, et il avait le droit de le faire, sur la liberté pour la répression de l'abus. Il donnait à l'opinion publique une puissance de moralisation qu'elle possède en effet. Ceux donc, parmi ses phalanstériens, qui étaient atteints de « papillonne » n'avaient point à recourir au mensonge pour satisfaire leur instinct; ils trouvaient en celles qui avaient la vocation d'être des courtisanes les gracieux objets de leurs plaisirs.
On dira : Pourquoi n'en serait-il pas de même dans la société idéale? Rien ne s'y opposera, que nous-mêmes. Nous pourrons, certes, papillonner autour des femmes à tempérament de courtisane, si nous sommes atteints de papillonne. Mais il reste à savoir s'il y aura beaucoup de papillons et beaucoup de courtisanes dans la Cité future. Il en subsistera, certes, et nul ne songera à contrarier leurs ébats. Mais ils existeront comme échantillons, ou plutôt comme résidus, d'un type social antérieur, comme des individus qui ne voient
dans l'amour que l'accomplissement du besoin sexuel, et s'en tiennent aux conditions inférieures de la préférence. Et la preuve qu'ils ne réaliseront pas toutes les conditions de la préférence sera justement dans leur papillonne, dans leur amour du changement. Quiconque, en effet, a réalisé son idéal, s'y tient, et ne poursuit pas au delà. Que si l'on objecte que la marque de supériorité de l'homme est justement l'insatiabilité, et qu'à vouloir réaliser le couple perpétuel idéal on risque de faire choir l'amour dans le pot-au-feu, il peut être répondu que l'amour idéal ne risque pas de telles chutes, à peine de n'être plus l'amour idéal. De l'être aimé, on accepte tout, on supporte tout, on embellit tout, ou bien il n'est pas l'être aimé. Dire que la satiété épuise l'amour, c'est avouer la pauvreté de cœur et d'esprit des amants, et leur peu de vigueur à s'élever vers l'amour idéal. L'amour actuel est un combat perpétuel : il vit de défensives et d'offensives, d'inquiétudes et de suspicions. Il reproduit dans le monde moral la lutte que nous voyons régner dans le monde social. Mais qui ne voit que, si, dans le monde social, la lutte, sans cesse tend à se résoudre en accord, de même, dans le monde moral et affectif, l'état de lutte pourra disparaître pour faire place à l'harmonie.
Nous avons vu, en effet, dans l'examen des conditions économiques de l'avenir, que l'égalité ne se fera pas entre les hommes en les ramenant, tous, à l'état de misère où nous voyons l'immense majorité d'entre eux, mais en élevant cette majorité au niveau du bien-être où, seulement, une minorité est parvenue aujourd'hui. Est-ce à dire qu'élevés à ce niveau, les malheureux d'aujourd'hui emprunteront aux heureux, sans contrôle, sans vérification, tout ce qu'ils leur envient actuellement ? La polygamie est aujourd'hui un des privilèges de la richesse. Nul bourgeois se respectant un peu qui n'affiche une maîtresse luxueusement entretenue, sans préjudice des caprices d'une heure. Mais ni les nuits passées dans le lit d'une fille plus ou moins public^ue, ou autour du tapis vert d'un cercle, ni les journées passées à boire ou à voir courir des chevaux, n'ont jamais passé pour constituer la vie idéale de celui qui jouit de la richesse. Ce sont les vices et non les
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conditions normales île la richesse, et ils ne sont d'ailleurs possibles que parce que la richesse est répartie en un petit nombre de mains. Nombre de riches ne sont pas nécessairement des joueurs et des débauchés. Ceux-ci, même, sont une minorité, et rien ne nous autorise à croire que leur proportion est sensiblement plus grande dans la classe aisée que dans la classe pauvre, le désœuvrement n'étant plus aussi général aujourd'hui que naguère parmi les possesseurs de la richesse. Les économistes ont raison d'affirmer que le riche, en notre temps, ne peut plus guère compter sur le revenu de son capital ; l'abaissement progressif du taux de l'intérêt, les incessants renouvellements du matériel industriel, et les déplacements considérables de valeurs qu'ils apportent, obligent le riche à travailler. Que trop souvent ce travail soit un exercice de lutte et de rapine, où la spéculation a plus de part que l'initiative productrice et féconde, cela ne fait pas de doute. Que l'exercice de ces facultés de lutte et de rapine ait pour corollaires inévitables des plaisirs esthétiquement et moralement inférieurs, qu'aux gains rapides de la spéculation correspondent d'anormales dépenses corruptives de soimême et d'autrui, cela est également incontestable. Mais nous nous sommes placés dans l'hypothèse de la disparition de la lutte et de la rapine, de l'organisation du travail utile, de l'association des hommes dans la lutte contre les fatalités naturelles. Or, cette hypothèse se vérifie par tous les faits observés. Les vices inhérents à la lutte des hommes entre eux, au gaspillage d'efforts qui s'ensuit, à l'habitude de faire de la joie avec la douleur d'autrui, ces vices disparaîtront forcément, ou seront réduits à une proportion infinitésimale, qui constituera un phénomène d'exception réduite comme étendue et comme intensité. Les jouissances physiques de l'amour, d'autre part, n'étant plus une marchandise, les hommes qui garderont une propension à la polygamie ne pourront se satisfaire que par des moyens qui amèneront la suppression de la polygamie. Ne pouvant plus payer ce qui ne s'achètera plus, ils devront s'efforcer de plaire, et, quelque loisir que puisse leur laisser le court travail obligatoire — moralement obligatoire — de l'avenir, ils dépenseront
toujours plus de temps à faire une « conquête » amoureuse par leurs seuls avantages physiques ou leurs qualités d'esprit qu'il ne leur en faut, aujourd'hui, quand il suffit de tirer un billet de banque de son portefeuille pour prendre immédiatement place au banquet de l'amour physique.