‹ L'Idéalisme social (volume 4)Chapitre 38 sur 57 · LES DÉVIATIONS DE LA LIBERTÉ SEXUELLE · texte numérisé non relu

LES DÉVIATIONS DE LA LIBERTÉ SEXUELLE

On a observé que les femmes qui ont conquis une situation indépendante, dans la société, contractent une liberté de mœurs d'autant plus grande qu'elles doivent davantage cette situation à leur effort personnel. Cela semble absolument naturel, et nul ne songe à se formaliser de voir les femmes artistes et les femmes de lettres masculiniser leurs mœurs : les amours successives et même les papillonnes semblent être un privilège de leur état, et on les considère avec raison comme de très honnêtes personnes. Puisqu'on ne jette pas le blâme sur les hommes qui règlent, ou plutôt dérèglent ainsi leur vie amoureuse, il n'y a pas de raisons, en effet, pour que les femmes qui ont acquis l'indépendance personnelle, par l'art ou par les lettres, soient plus mal considérées qu'eux. Ces mœurs de liberté amoureuse ne se limitent plus aujourd'hui au monde, en somme assez restreint, des artistes et des gens de lettres. Dans nos grandes villes de France et dans un certain nombre de centres industriels, une très grande quantité de femmes, libérées des contraintes familiales, suivent ouvertement les impulsions de leur cœur ou de leur fantaisie. L'opinion se fait de plus en plus indulgente pour ces mœurs, à mesure qu'elles se généralisent. Dans l'état social actuel, elles constituent un péril grave. Seules, en effet, les femmes vivant d'un salaire possèdent l'indépendance personnelle qui assure la liberté de leurs mauirs. Classées dans un milieu social plus réfractaire à la liberté amoureuse, celles qui possèdent un revenu ne peuvent user de leur indépendance qu'en se déclassant, et elles sont l'exception,

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— heureusement pour elles ; car ces déclassées sont une proie facile pt)ur certains individus , qui tirent de leurs avanlages phy8i(pies un moyen d'existence. Mais, parmi les femmes contraintes à vivre de leur salaire, combien en est-il pour qui ce salaire soit sullisant? On sait trop qu'à travail égal, le salaire de la femme est presque toujours inférieur à celui de l'homme. Nécessairement, donc, dans les préférences amoureuses de la femme prétendue libre, un élément économique s'introduit pour les fausser. Dès lors, où est la limite précise qui sépare une telle situation de celle de la prostituée? Dans les hésitations de cette femme, sollicitée par l'amour, quelle part de calcul intervient pour vicier ou dévier la libre expansion de ses sentiments ? On voit tout de suite quel semblant de liberté est laissé aux malheureuses dans ces conflits du cœur et de l'estomac, et combien, en un tel état, sont précaires les éléments de la moralité supérieure de l'avenir, basée sur la liberté véritable, c'est-àdire sur la spontanéité naturelle éclairée par la conscience, et libérée des contraintes extérieures.

D'autre part, et c'est le moment d"y revenir en insistant et en précisant, ce n'est pas sans appréhension que l'on doit considérer l'émancipation amoureuse de la femme, accomplie dans de telles conditions. Le régimeéconomique se modifiera certainement un jour de manière à assurer à la femme une plus complète liberté dans la préférence. Mais, de la période actuelle d'individualisme moral, la femme n'aurat-elle point gardé pour un long temps, dans l'avenir, des habitudes d'indépendance amoureuse, qui sont la négation même de l'amour idéal? Organiquement, la femme est moins ardente que l'homme au plaisir physiologique de l'amour ; moralement, elle fait, plus que l'homme, sa préoccupation principale des choses de l'amour. Il s'ensuit qu'il y a en elle une plus grande propension à la fidélité, le cœur et la tète, le cœur surtout, étant plus actifs que les sens. C'est là une précieuse sauvegarde pour l'avenir de l'amour parfait, un trésor qu'il faut se garder soigneusement de dissiper. Rappelons-nous que c'est à ce double état physique et moral de la femme qu'est due l'évolution de l'amour

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dans le sens de la pureté et de la beauté. Si la femme avait été dans notre espèce la femelle lascive que coiinaissent certaines espèces animales, l'humanité énervée languirait encore à l'état sauvage dans les forêts et les déserts. Or, ne le nions pas, la femme moderne, surtout la femme émancipée, veut, elle aussi, goûter aux plaisirs physiques de l'amour. C'est son droit, et il n'y a dans l'exercice de ce droit nul péril pour elle ni pour la société, à la condition que la femme émancipée renonce à faire de Tamoiir sa principale, sinon son unique préoccupation ; à la condition que l'amour-passion, au lieu d'évoluer en amour-vice, évolue en amour-sentiment. La liberté, encore une fois, ne consiste pas dans la faculté et le pouvoir de se nuire, et de nuire à autrui, mais dans la connaissance et l'emploi des meilleurs moyens de faire son propre bonheur, en l'accordant avec celui d'autrui; attendu que la liberté n'est pas un acquis individuel, mais un acquis social; et que, là où la société n'existe pas, il n'y a pas liberté, mais assujettissement de l'individu, ignorant et désarmé, aux forces intérieures et extérieures de la nature.

Donc, si la femme veut continuer d'être un individu social, développer sa liberté et grandir dans notre respect et dans notre amour, il lui faut, dans la crise morale et sociale actuelle, demeurer l'actif agent d'idéalisation de l'amour qu'elle fut toujours. Ses sens se sont éveillés avec sa liberté. Encore une fois, il n'y a nul mal à cela. Le couple, ainsi, se complète et l'amour n'est plus la jouissance de l'homme par la femme. Les sens, associés au cœur et à la tête, font entrer la femme dans la plénitude des joies amoureuses. La femme s'égale ainsi à l'homme, et celui-ci n'est plus l'unique poursuivant d'amour. Il ne peut plus dire à la femme : Donne-moi ton corps, je te donnerai de l'argent. Ils se disent tous deux : Donnons-nous notre corps, et doublons notre joie de notre joie réciproque. Mais si la femme, éveillée à la vie amoureuse complête,-imite l'homme et donne aux plaisirs des sens la prédominance qu'ils ne doivent pas avoir en amour, l'humanité est perdue. N'oublions pas, de plus, que la femme est un être excessif et absolu, de par une éducation sociale et morale héréditaire. Son organisation nerveuse, enfin, est

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