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LES ETATS DANS L ETAT

Un des buts principaux de la Révolution française a été de remettre aux mains de l'autorité publique les attributions et pouvoirs divers que la monarchie n'avait pas encore réunis dans les siennes, ou qu'elle en avait laissé échapper. La monarchie française, qui fut en grande partie une ci'éation de lu bourgeoisie, principalement par ses juristes et ses adini-

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nislraleurs piil)lics, élait, pour la portion (''clairée dti la nation, le symbole de l'ordre dans l'unité; tandis qu'aux yeux de la caste féodale et militaire le monarque n'était qu'un chef de guerre, un seigneur féodal, à qui ses pairs avaient consenti une certaine suprématie. Le Moyen-Age, l'âge féodal, se clùt sur la vigoureuse tentative d'unité de Louis XI. Mais, même après que Richelieu aura brisé les dernières résistances de la féodalité, même lorsque Louis XIV dira fièrement : « l'Etat, c'est moi », même quand l'administration se sera organisée dans la bureaucratie, et que le bureaucrate Golbert en aura pris la direction, même alors quantité de pouvoirs et attributions : juridictions d'états et d'église, juridictions féodales, ferme des impôts, organisation de l'Église en rivale souvent triomphante de l'Université, etc., resteront aux mains de corps et d'individus qui n'auront qu'un faible lien avec la puissance publique, ou qui même en seront totalement indépendants. Dans les États qui sont à un degré inférieur d'évolution, comparativement aux Etats de l'Europe occidentale, nous voyons que la puissance publique, si absolue soit-elle, et si arbitraires que soient ses moyens d'action, ne réunit pas dans ses mains toutes les branches de l'administration publique. 11 est même à remarquer que, moins ces Etats sont développés, plus le pouvoir y est absolu et arbitraire; plus aussi les services d'administration utiles au public sont abandonnés aux particuliers, les soins du souverain et de son entourage se portant, principalement, sur les services d'administration destinés à conserver le pouvoir absolu dans toute son intégrité.

Le régime capitaliste, à mesure qu'il se développe, tend de plus en plus à se substituer à l'État dans l'exercice de la puissance publique, non pas spécialement quant aux branches qui ont un caractère de service public, mais aussi, et par extension, quant à celles qui ont conservé leur caractère de moyens de domination et de compression. Les grandes compagnies capitalistes constituent des États dans l'État, non seulement dans les territoires de colonisation, où, pourvues de chartes, elles exercent tous les droits de la souveraineté ; non seulement dans les États d'Orient et d'Extrême-

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Orient, où, en garantie des capitaux qu'elles leur ont confiés, elles exercent une partie des droits de la souveraineté, notamment la perception des impôts et des droits de douane; mais encore dans les États d'Europe où la démocratie a l'illusion d'exercer la souveraineté dans toute sa plénitude. Certes, elles n'exercent pas officiellement et légalement cette part de souveraineté qu'elles se sont arrogée ; la puissance de fait leur suffit pour l'instant. D'ailleurs les économistes prétendus libéraux, par leurs attaques constantes contre l'État, contre son insuffisance ou sa nocivité, préparent de leur mieux l'accord du fait et du droit en réclamant sans cesse la restriction 4es attributions de la puissance publique. Ne croyez pas pour cela que lesdits économistes entendent laisser à l'abandon les services publics et d'administration. Ils ne sont pas aussi anarchistes. Il ne s'agit pour eux que d'un transfert de pouvoirs de l'État aux puissances capitalistes. Déjà, certains d'entre eux ont pu proposer sans rire que, pour raison d'économie, les services d'administration pure soient affermés à des entreprises capitalistes organisées par actions.

Il existe des formations capitalistes qui sont de véritables États dans l'État, qui annulent les lois, auxquelles elles substituent leurs propres règlements. Quand on met le pied dans ces fiefs modernes, on croit entrer dans un autre pays et dans un autre temps, un pays de despotisme et de silence, un temps d'oppression aiguë et de résignation morne. L'institution la plus perfectionnée de ces sortes d'États capitalistes, c'est la police. Toute liberté politique semble morte, et nul n'a le droit de s'occuper des affaires publiques. Quiconque veut lire un journal, et se tenir ainsi en contact avec le monde extérieur, doit prendre d'infinies précautions s'il ne veut pas être dénoncé. Même s'il n'appartient pas à la Compagnie directement, il dépend d'elle. D'un signe, elle peut lui enlever sa clientèle, s'il est commerçant ou industriel. Les fenêtres ont des yeux et les murs ont des oreilles, dans l'État capitaliste. Une police volontaire aux multiples agents est sans cesse aux aguets, et la défiance se glisse même au sein des familles : l'avancement et les faveurs sont des primes à la

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dénoncialioii. Il semble, pour l'étranger (iiii visite un tel pays, que tous les habitants aient la garde d'un terrible secret, tant les visages sont fermés et les bouches cousues. Au moment d'une élection, à cette minute fugitive où le peuple est censé exercer sa souveraineté, et où, en elTet, les plus conscients et les plus indépendants l'exercent réellement, la servitude s'appesantit encore davantage. Les hommes, réunis en troupeaux par les contremaîtres, vont au vote comme à la corvée. Ce bulletin qui leur est remis au dernier moment, ils doivent le tenir constamment dans leur main, et quiconque fait le geste de fouiller sa poche est signalé.

Ces compagnies disposent d'une sanction capitale, qui leur suffit à obtenir de leurs serfs toute l'obéissance qu'elles exigent. Celte sanction est le renvoi. Or, le renvoi, c'est la condamnation de toute une famille à mort, ou, tout au moins, à une misère prolongée et sans issue. La Compagnie donne le logement à son personnel, moyennant une retenue sur le salaire. Les vivres, les vêtements, les ustensiles, elle les fournit également au moyen de ses économats. Comme le salaire ne dépasse jamais l'extrême limite des besoins essentiels, et que d'ailleurs les registres de l'économat sont les régulateurs du salaire, la famille ouvrière est littéralement attachée à la glèbe, et le renvoi est la pire catastrophe qui puisse la frapper. La Compagnie peut donc créer des délits et des pénalités, à côté de ceux que prévoit et applique la loi de l'État; elle est sûre d'être mieux obéie ; sa justice féodale fonctionnera dans toute sa rigueur sous forme de mises à pied et d'amendes, même pour des délits qui n'auront aucun caractère professionnel. Sa police», sans cesse en éveil, ne laissera échapper nul délinquant, pas plus que la police des grands magasins de vente à tempérament ne laisse échapper les mauvais payeurs. Sait-on que, tandis que les petits commerçants de quartier, contraints de faire du crédit s'ils veulent conserver leurs clients, ont de ce fait une perte sèche qui va de 10 à 15 p. 100 du total de leurs ventes, le contentieux des grands magasins de vente à crédit n'accuse qu'un déficit de ^ p. 100 du fait des mauvais

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payeurs ? Si la préfecture de police venait à brûler, ses archives pourraient être reconstituées en un clin d'œil par les dossiers des polices particulières entretenues par le capitalisme.

La loi de l'État accorde à tous la liberté de conscience ; cette liberté expire au seuil de certains fîefs capitalistes. L'ouvrier devra s'embrigader dans une confrérie pieuse, et les moyens ne manqueront pas de s'assurer de la sincérité de ses sentiments. Les agents du patronat peuvent entrer à toute heure dans le logis de l'ouvrier, surprendre une image séditieuse sur le mur, — parfois c'est l'image de la République qui est séditieuse, — ou un journal mal pensant sur la table. L'État donne à tous les enfants l'instruction primaire gratuite ; souvent le capital, ne voulant pas de « l'école sans Dieu » pour les enfants de ses serfs, futurs serfs euxmêmes, installe des écoles religieuses, que, par dérision, on appelle des écoles libres. Peu lui importe la religion, d'ailleurs, puisque toutes sont bonnes pour inspirer la soumission : c'est ainsi que, dans certains fiefs capitalistes du Midi, où la population protestante contrebalance la population catholique, il installe des écoles des deux cultes en face de l'école communale, désertée et vide. C'est au nom de la liberté du père de famille que la loi a permis l'établissement des écoles confessionnelles : dans le lief capitaliste, c'est au nom de la sécurité du capital que la liberté du père de famille est violée, et qu'il est contraint d'envoyer ses enfants à l'école confessionnelle. Ce n'est pas le certificat d'études primaires qui donne à l'enfant de l'ouvrier le triste droit de gagner son pain, à l'âge où d'autres enfants apprennent à devenir ses maîtres, mais le certificat de première communion. On conçoit que, dans de tels milieux, les lois de protection et de défense du travail arrachées à la bourgeoisie soient de nul cfi'ct. Où règne la confrérie de Notre-Dame de l'Usine, il n'y a pas de place pour le syndicat. Les ouvriers qui tenteraient de s'organiser pour limiter cette ()p{)ression seraient impitoyablement chassés. Dans les fiefs où s'est constituée une caisse de secours et de retraites, l'ouvrier renvoyé est prive de tous droits après de longues années de versements et.

LE DÉVELOri'KMENT DK LA DÉMOCRATIE "llVà

comme il nu aucun recours contre cette spoliation, ce prétendu secours est un moyen d'asservissement ajouté aux autres.

Mais ce n'est [)as seulement dans ces fiefs capitalistes, installés dans des re'gions où ils constituent la seule industrie, la seule ressource, le seul moyen d'existence de toute la population, que ll^^tat se voit enlever ses attributions, et le citoyen ses droits. 11 est en France des compagnies de chemins de fer, qui vont jusqu'à interdire à leurs employés et ouvriers de faire partie du conseil municipal de leur localité. En Amérique, où l'armée permanente est réduite à son minimum, la plus importante attribution de l'État, le droit de lever des troupes, a été audacieusement usurpé par des capitalistes, désireux d'avoir des soldats à leur disposition pour réprimer les grèves par la force.

Quand les États capitalistes ne peuvent pas se substituer à l'État, ils le font agir pour eux et se le subordonnent. Et que l'État soit démocratique comme en France, ou fortement imprégné encore de féodalisme comme en Allemagne, il n'y a nulle différence dans la hâte et dans la manière d'obéir aux injonctions du capitalisme tout puissant. Ce n'est pas toujours uniquement sur le terrain des conquêtes coloniales que le capitalisme dicte ses volontés aux États européens, et l'on a vu récemment la finance allemande, principale créancière de la dette turque, exiger et obtenir que ses intérêts fussent satisfaits et sauvegardés avant les intérêts des peuples d'Orient et des gouvernements d'Occident.

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