LE DÉVELOPPEMENT DE LA DÉMOCRATIE
Si la liberté n'existe pas au point de vue politique et social, en dehors des moyens réels et matériels qui la déterminent; si l'homme, qui attend du bon plaisir d'un autre son pain quotidien, n'est réputé libre que par une meurtrière ironie logomachique, on ne peut cependant pas dire qu'il
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suffît d'être en possession des moyens mate'riels delà liberté pour être libre ; ou alors il faudrait prétendre que les sujets riches du tsar ou du sultan sont plus libres, c'est-à-dire plus complètement citoyens qu'un fier mécanicien anglais, ou qu'un de ces alertes ouvriers d'art français, toujours prêts à combattre le pouvoir quand il prend forme d'arbitraire. Pour être libre, il faut avant tout savoir ce qu'est la liberté, et la vouloir. Il n'est pas de liberté réelle sans la conscience de la liberté, sans la connaissance des biens qu'elle procure et des obligations qu'elle impose. La liberté est une création sociale, qui n'existera réellement et complètement que lorsqu'elle se sera réfléchie dans la conscience de chacun des membres de la Cité. Nous sommes encore loin de cet idéal, mais tout effort vers le mieux social et individuel nous en rapproche ; nos mouvements inconscients vers l'indépendance personnelle sont autant de pas vers l'organisation de la liberté sociale, consciente et volontaire. En toute chose nous allons ainsi de l'individuel au collectif, et de l'inconscient au conscient. A la production individuelle, arbitraire, ignorante des conditions et des besoins réels et exacts du marché, nous avons vu que se substitue graduellement, par la forme capitaliste des moyens de production, de circulation et d'information, une production collective, réglée, appropriée aux besoins d'un marché universel toujours mieux connu. .\ la méconnaissance des conditions physiologiques, psychologiques et sociales de l'amour, qui font de lui le drame de la vie affective, nous entrevoyons la possibilité de substituer l'amour éclairé, conscient, volontaire, qui se fixera avec d'autant plus de durée qu'il aura plus complètement connaissance de ses molifs et de ses fins. A l'effort de chacun pour échapper à la dépendance où le tient autrui, nous voyons de même se substituer l'effort de tous pour s'assurer mutuellement le libre jeu de leurs facultés, et la libre jouissance des biens qu'elles mettent à leur disposition. En régime d'autocratie, un seul individu possède l'indépendance ; sa volonté ou son capric<3 est la loi de tous, et son pouvoir n'est limité que |)ar le possible. En régime d'aristocratie, une classe seulement jouit de la liberté ; elle est
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indi^'peudante vis-à-vis des classes assujetties, et son pouvoir n'est limite que par le possible, erainte de les faire disparaître par la l'ainine ou de les pousser à la révolte ; par les lois qu'elle établit, chacun de ses membres trouve vis-à-vis de ses égaux les garanties de sa liberté. Il s'entend bien qu'en régime d'autocratie, si le souverain est un imbécile ou un dément, et ne possède pas sa volonté ou ne règle pas son caprice, et si dans son entourage un homme de forte volonté ne se substitue pas à lui, son pouvoir aura pour limite la patience de ceux qu'il opprime et moleste. Il s'entend également qu'en régime d'aristocratie, chacun des membres qui composent l'aristocratie ne jouit pas à litre égal, vis-à-vis de ses pairs, de la liberté qui lui est reconnue par le statut de sa classe. Il n'en jouit que s'il veut en jouir, et n'a que les droits qu'il consent à exercer. Il lui est toujours loisible de remplir tous les devoirs de son état, sans en revendiquer les droits. En régime de démocratie virtuelle, tel que l'ont organisé les sociétés modernes, il en est absolument de même. Il n'est pas, devant la loi, de classe dominante ni d'individu privilégié, et chacun porte en soi le droit de gestion et de contrôle de la chose publique; mais, en réalité, une seule classe a pu jusqu'à présent exercer cette gestion et ce contrôle, attendu que peuvent être citoyens complets, actifs, ceux-là seulement qui réunissent aux conditions matérielles de la liberté les conditions idéales qu'elle requiert : la conscience et la volonté. Or, tout se tient et s'enchaîne. La conscience et la volonté sont filles de l'étude et du loisir. Et, jusqu'à présent, une classe a peiné dans les champs et dans les usines pour procurer à l'autre ce loisir et cette étude. Il est sans doute bon qu'il en ait été ainsi d'abord. Le loisir et l'étude ont été de précieux agents du progrès humain. D'autre part, ils n'étaient possibles que pour une minorité. La république de Platon, qu'on s'en souvienne, n'affranchissait pas les esclaves. C'est de leur travail qu'était faite la liberté des citoyens. Pour rêver au profit de tous une liberté et une égalité qui ne fussent pas un retour à la vie animale limitée, aux plus essentiels besoins, mais les conditions mêmes du développement harmonique d'une humanité aux joies
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sans cesse accrues, et dont nul ne fût privé, il fallait donc de toute rigueur que l'étude et le loisir fussent rendus possibles pour tous les membres de la Cité, sans exception. Nous n'en sommes pas encore là, mais tout annonce qu'un tel idéal n'a rien de chimérique. Tout le mouvement social de notre civilisation, dans ses manifestations multiples et solidaires, suit cette direction, malgré des retours apparents, incidents du combat entre hier qui ne veut pas mourir et demain qui veut naître. A des degrés divers, nous sommes retenus par hier en même temps que nous sommes attirés par demain. La classe non possédante n'est déjà plus aussi loin de la souveraineté qu'au temps où elle en conquit les droits, d'abord purement nominaux, et l'on ne saurait nier que, si nul droit n'existe sans la sanction du fait, la proclamation du droit n'est jamais sans influence sur l'apparition de ses sanctions. C'est une observation historique constante que, seules, les idées ont la puissance de mouvoir les foules : depuis les chrétiens se ruant à la conquête d'un sépulcre vide jusqu'à la Commune de Paris, nous voyons les faits engendrer des émeutes, et les idées des révolutions. L'homme n'est jamais complètement projeté hors de soi par ses besoins ou ses appétits personnels d'ordre physique. Si la faim le pousse à l'émeute, dès le premier château bien garni de victuailles, sa fureur se changera en joie ; et le fer de l'agresseur viendra le clouer, repu, sur la table du festin. L'idée, au contraire, ne rassasie jamais ceux qu'elle possède : elle les accompagne jusqu'à la mort, ou la victoire.
11 est à remarquer, en premier lieu, que les pays oii la classe non possédante est le plus fortement consciente, et où ses membres sont en plus grand nombre éclairés sur leurs droits de souveraineté, sont aussi ceux qui sont le plus en progrès au point de vue industriel. Ce n'est pas seulement les progrès industriels qui ont procuré aux travailleurs des facultés de loisir et d'étude. Il est plus exact de dire que les progrès industriels, tout comme ces facultés, sont des résultats parallèles d'une mentalité générale plus élevée, qui développe à la fois le génie inventif des producteurs et Tinitialive politique des citoyens. Aux États-Unis, la journée