DÉSAHROI DE LA JEUNESSE PENSANTE
raison rejelte. VA il a vu, d'aiilre i)arl, lo caractère purement hypotliétiquc des philosopliies; y eùt-il manque, ses maitres se fussent cliargés, par leur enseignement, de le fixer dans Tinccrlitude sur ce point. Et c'est la certitude, l'absolu, rpi'il lui faut. L'âge venant, qui amène la fatigue, il se résignera peut-être à riuimilité d'esprit par laquelle on retourne sans révolte aux croyances enfantines, ou bien au balancement nonchalant de sa pensée lasse à travers les hypothèses métaphysiques, qui sont le plus noble passe-temps de quiconque a renoncé à vivre avec les hommes, ou pour eux. Mais, pour l'instant, il ne faut point lui parler de ces repliements peureux ou égoïstes de l'esprit. 11 veut une règle de vie, parce qu'il veut vivre; il la veut générale et non personnelle, parce qu'il ne veut ni ne peut vivre seul. D'instinct, il s'attache au lien de solidarité que lui définiront peut-être, plus tard, l'étude et la réflexion, et il n'entend pas séparer sa destinée de la destinée collective. Il est à ce moment de l'existence où la solitude est impossible, inconcevable même. Les joies, les peines, les travaux, aucun des actes de la jeunesse ne se produit dans la solitude, que peuvent seuls supporter sans en souffrir les vieillards et les malades. Quelques critiques qu'on ait faites de leur morosité actuelle, on n'a pu reprocher à nos jeunes gens d'être moroses solitairement...
Dans cette inquiétude, surgit un jour le point où peut se fixer l'esprit. La lecture de Darwin, ou, plus simplement, pour les jeunes gens de culture au-dessous de la moyenne, quelque ouvrage de vulgarisation arrête les incertitudes pour un temps. La très attachante théorie de l'évolution énumère ses preuves, e'chafaude ses hypothèses si plausibles, au grand soulagement de l'inquiet penseur novice. S'il trouve en son propre fonds de quoi vivifier la théorie et la muer en doctrine, tout ira bien ; il aura trouvé le repos de l'esprit en même temps que la l'êgle de conduite qu'il cherchait, et que ni l'éducation familiale, ni l'instruction universitaire, ni le dogme religieux n'avaient pu lui donner.
Cette théorie lui suffira dans deux cas très opposés. S'il est positif et terre à terre, volontiers égoïste, il la prendra dans sa lettre morte; il l'acceptera si bien qu'il en fera la
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justification de tout ce qu'il entreprendra pour rendre agre'able sa propre existence, fût-ce au prix du malheur d'autrui. Il entrera dans la lutte pour la vie comme un homme de proie ; il fera taire, dans un bruit de phrases scientifiques, ce qu'il avait pu hériter de conscience; selon le mot bien connu, il maximera ses pratiques autant qu'il pratiquera ses maximes. Il ne sera ni un Lebiez ni un RaskolnikolT; car tout criminel violent est un malade, un dégénéré, et kii prétend être parfaitement équilibré. II se contentera d'être une franche canaille, quand son intérêt sera enjeu, et un bon garçon, pour se conserver d'agréables relations.
Si, au contraire, une héréditaire passion de logique et de justice se joint en lui à une volonté ferme, il animera le mécanisme de la théorie évolutionniste; aux luttes entre individus de même espèce, il substituera instinctivement la solidarité des individus dans l'espèce pour la lutte collective contre les autres espèces, puis s'élèvera au concept supérieur de la solidarité de tous les êtres animés ; il découvrira, sans les avoir lus, Spencer et Guyau, et, de la loi physiologique, il fera découler, par analogie, la loi psychologique et la loi morale. De ces deux adolescents, ne nous occupons plus : le premier est perdu, et le second sauvé.
Entre ces deux robustes, l'un d'une robustesse physiologique de carnassier, l'autre d'une robustesse cérébrale d'homme de l'avenir, se place le débile ou plutôt délicat jouvenceau qu'il faut déterminer à vouloir ; car il n'emprunte son ressort d'énergie qu'aux êtres dont il est entouré. Véritablement, il mérite d'être encouragé, soutenu, dirigé. Son âme est tendre, il répugne à l'action à cause des violences où elle conduit, le rêve l'épuisé (aute de s'alimenter aux sources de la réalité. Il cherche, dans l'art et dans la littérature, la beauté et l'harmonie qu'il n'a point découvertes dans la vie, et il satisfait dans l'esthétique son besoin d'absolu. Mais comme il est de naissance un aristocrate de l'esprit; comme, d'autre part, il est à l'âge où l'on ne peut rêver que tout haut, la littérature artiste et l'art littéi'aire cesseront bientôt de lui suffire. Il introduira sa préoccupation morale et philosophique dans son œuvre ou dans son rêve ;
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et, si son œuvre sera fatalemenl un rêve, son rêve ne sera nécessairemenl pas une œuvre. Dominé par son souci e^rthéli(iue, il verra les choses de la pensée avec des yeux d'arlisle. 11 lui faudra des images, comme aux enfants, et les pins étranges, les plus étrangères, voire les plus anciennes enluminures de l'art le plus naïf, auront ses préférences. Or, par une réaction bien compréhensible, l'image déformera en lui l'idée ; car l'image ne sera pas pour lui un document de ce qui fut, mais un modèle de ce qui devrait être encore. Les cathédrales, les liturgies, les thaumaturgies, les magies, les frissonnants mystères des religions et de leurs multiples hérésies, embellis par le recul du temps et de l'espace seront désormais ses délices, et il marchera vers l'avenir à reculons, les yeux fixés sur le passé...
11 n'est point question ici de cette fugitive sorte d'esthètes dont l'unique occupation fut de vider de pensées un vocabulaire, déjà oublié, qui ne fut jamais appris. Cette mode a été purement littéraire, au sens étroit du mot, et les jeunes gens qui l'ont portée peuvent être comparés sans olTense à ces gamins qui poussent des cris sans cause et sans signification, pour la seule joie de se sentir vivre et bruire, et redoublent de tapage et d'incohérence quand d'aventure les grandes personnes s'arrêtent à les écouter.
CEUX QUI ASPIRENT A l'iDÉAL
Notre jeunesse studieuse compte un nombre sans cesse croissant d'étudiants pauvres pour qui la science acquise devra être un gagne-pain. Ils sont plus laborieux que leurs camarades riches ou simplement aisés, et les statistiques de ces dernières années l'établissent en chifTres éloquents : la proportion des jeunes gens qui achèvent leur médecine est de beaucoup plus élevée que celle des jeunes gens qui achèvent leur droit. La médecine est une profession ; le droit peut en donner une, mais il peut simplement rendre un
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possédant apte, vaille que vaille, h devenir un dirigeant ou, plus simplement encore, à gérer ses propriétés et à les défendre contre les prétentions de ses voisins.
Pour les étudiants pauvres, que notre système d'instruction publique recrute de plus en plus, les difficultés du présent sont un présage des misères de l'avenir; quelle que soit l'insouciance de cet âge, nul d'entre eux n'ignore que si le diplôme est une garantie de savoir , il n'est pas une garantie d'existence. Le talent qui n'est pas servi par les circonstances peut conduire son homme à l'asile de nuit.
A mesure que les classes populaires se cultivent, les carrières libérales s'encombrent. Les discours et l'exemple des aînés sont plutôt décourageants. Pour parvenir, chacun doit se précipiter dans la mêlée, y combattre ses égaux et se soumettre aux puissants. L'âme fîère du jeune homme qui se prépare à cette lutte compte avec angoisse les heures de liberté qui lui restent. Bientôt il devra, comme ses aînés, s'incliner devant le riche imbécile qui veut qu'on répare sa carcasse usée par la débauche ; bientôt, il devra renoncer à telle théorie épousée et caressée avec amour, parce qu'elle déplaità tel parvenu de la science, dispensateur du pain de demain. Où trouvera-t-il une consolation, si sa faiblesse prévoit la résignation prochaine à l'humilité et au mensonge? où un légitime réconfort, s'il se sent disposé à résister, s'il préfère le pain rare de l'indépendance?
Les enfants du peuple qui sont restés dans leur classe ont un refuge d'esprit créé par leur détresse même, et ils ont pour idéal de transformer celle détresse en bien-être. Comme, d'une part, leur pensée s'exprime toujours par une parole ou par une action et qu'ainsi leur vie de relation est beaucoup plus développée que dans les autres classes de la société, où chacun met un masque à sa pensée ; comme, d'autre pari, l'espoir de conquérir le bien-être individuel leur est enlevé à mesure que se transforme l'industrie et que l'usine à vapeur se substitue à l'atelier manuel, l'idéal dans la classe ouvrière n'est pas individuel, mais collectif. Ajoutez qu'elle a cessé de croire aux récompenses de rau-delà. Au lieu
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lie liillcr les lins conlrtî los autres, en vue de la richesse, au lieu (juc chacun d'eux Iravaille à sa pi'opre amélioration morale en vue du paradis, ils associent leurs pensées et leurs ciVoits pour la concpiéte collective du hicn-étre. C'est là, en clVct, leur seul espoir : Jadis, l'artisan pouvait devenir patron. Aujourd'hui l'ouvrier sait qu'il ne sera jamais actionnaire. Aussi, à la force collective du capital, oppose-t-il judicieusement la force collective du travail et voit-il dans le socialisme l'idéal lil)érateur.
Les métaphysiciens n'ont que des sarcasmes et des mépris pour la hassesse de cet idéal. Il leur sied bien de se moquer et de dédaigner, à eux qui sont alTranchis du souci torturant que donne la question du pain quotidien. Ils montrent ainsi la beauté de leur âme et donnent la mesure de leur intelligence. A supposer que le socialisme ne fût qu'une question de ventre, les ouvriers qui poursuivent cet idéal auraient encore une bien grande supériorité morale sur les sectateurs de n'importe quelle religion basée sur la récompense personnelle, et à plus forte raison sur lesfroids théoriciens de la lutte pour l'existence. L'ouvrier, dans le socialisme, poursuit sa propre libération par la libération de tous les ouvriers ; si restreint qu'il paraisse aux magnifiques rêveurs qui tutoient Sirius et sondent l'infini sans perdre une bouchée de leurs repas confortables, son but a pour moyens l'association des efforts, la solidarité des individus, la lutte contre les abus de la force et de la puissance représentées par l'argent. Tout cela, moyens et but, est tout de même d'une qualité supérieure à la prétendue théorie scientifique qui, prenant les hommes en société pour des cristaux ou des mollusques, leur impose la lutte individuelle comme condition essentielle du progrès général. Les ouvriers veulent parvenir en s'aidant mutuellement, et ils donnent volontiers leur vie à cet idéal collectif. Ceux qui les dénigrent prêchent le « parvenir » individuel aux plus forts, aux plus insensibles, aux moins scrupuleux, et ceux-ci ne s'élèvent qu'en abaissant leurs frères, ne se pourvoient qu'en les affamant.
Mais, on le sait, même réfléchi en sa forme la plus rudimentaire dans le cerveau des ouvriers les moins cultivés, le
socialisme n'est pas une simple solution industrielle. Encore que l'économique soit la base théorique et pratique du socialisme, elle n'est pas le tout, mais la partie. Le socialisme entend répondre non seulement aux cris des alîamés de pain, mais encore aux cris des alîamés d'ordre, de paix, de juslice, de liberté personnelle et sociale. 11 e^t un terme d'évolution, non seulement de l'organe économique de la société, c'est-àdire de son ventre, mais encore de tous ses autres organes, c'est-à-dire de son cerveau et de son cœur.
Il faut aussi parler d'une moitié de l'humanité dont, jusqu'à présent, le besoin d'idéal s'est satisfait de la façon la plus grossière et la plus imparfaite. Les femmes qui ne trouvent pas dans la religion et ses fétichismes cette satisfaction n'ont pour ressource que le libertinage ou la littérature, et pour elles la littérature est, neuf fois sur dix, un libertinage de l'esprit qui conduit infailliblement à celai du corps, sauf obstacles qui ne tiennent en rien à la vertu.
Blâmer les femmes d'être ainsi, les accabler sous une hautaine réprobation de moraliste impeccable en paroles, serait folie autant qu'injustice. Elles sont ainsi, parce que la société les a faites ainsi. Leur faute est la nôtre à tous et l'on peut même dire que, si les hommes se prétendent plus conscients qu'elles, ils avouent ainsi une plus grande part de responsabilité dans le mal qu'ils subissent et dont, par un juste retour, ils sont eux-mêmes frappés. Malgré ses allures révolutionnaires, Proudhon fut le servile écho de la pensée de son époque et, comme tel, il n'imagina pour la femme que deux fonctions : celles de ménagère et de courtisane. C'était juger la question en économiste mâtiné de catholique, l'un obscurcissant et brouillant l'autre.
En dépit de Proudhon, en dépit de l'opinion qu'il reçut du public et lui rendit, fortifiée d'une incomparable dialectique, la femme devient autre chose dans l'ordre social. D'abord, les faits ont produit une autre catégorie que nulle objurgation ne pourra supprimer : l'ouvrière. Et, par ouvrière, entendons non seulement la femme pauvre qui gagne son pain en s'exténuant à la machine à coudre ou dans une fabrique, mais la femme qui accomplit un travail de bureau,
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(le magasin, d'acliniiiislralion piibli(iue, ti'art, de lillérature. Economiqucinciil. la femme tend à son autonomie personnelle et, par voie de conséquence, sort de plus en plus, socialouioiit, du cadre des préjugrs moraux actuels Ensuite, ces faits ont amené une modilicalion dans les idées mêmes de celles qui sont incorporées à la famille aussi fortement, en apparence, que naguère, mais dont la révolte s'annonce déjà par des symptômes significatifs. La femme affirme son individualité en face des contraintes qu'y opposent des lois, et des mœurs, qui seront demain caduques. Elle va à l'émancipation par le clicmin normal, elle qui vécut tant de siècles de la vie sexuelle : Elle veut choisir celui à qui elle se donnera et, si elle s'est trompée, ou si simplement elle n'aime plus, elle entend révoquer son choix et se reprendre, et se redonner, ou se garder, librement. KWe sait vouloir sortir de cet égoïsme à deux, et parfois à un seul, qu'est l'amour, ou plutôt n'y pas limiter son idéal alTeclif. Elle sait distinguer autre chose en l'homme que le mâle, dont elle n'entend plus être la passive femelle; elle veut voir en lui l'humanité, et s'associer à lui pour préparer le destin collectif. En un mot, elle aspire à devenir un humain complet.
Croit-on qu'à celle-ci, qui s'élève au niveau des plus intelligents et des meilleurs, l'amant, la cuisine, le confessionnal ou le roman-feuilleton suffira ? Croit-on que, si fatiguée qu'elle soit par un travail quotidien de douze heures, celle-là abdiquera son droit de penser et d'agir en personne indépendante ? Ce n'est plus seulement comme épouses et comme mères qu'elles maudissent la guerre et jettent des paroles de paix et de raison sur l'humeur belliqueuse des hommes, mais parce qu'elles commencent à contenir dans leur cerveau une part de la conscience sociale. Leur misère et leur servitude, fussent-elles riches et adulées, éclatent à leurs yeux, et elles veulent vivre d'une autre vie. Les révoltées d'Ibsen ne sont pas une invention littéraire. Elles représentent une avantgarde de la moitié de l'humanité aspirant à la vie complète, et elles ne veulent plus entendre nos mensonges intéressés. Il faut que les hommes, en tant qu'individus, se résignent à n'être plus tout l'idéal pour les femmes. Il est brisé, le jouet
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dont elles soulTrireiit tant, comme nous-mêmes souffrîmes tant des poupées qu'elles furent et que beaucoup trop d'entre elles sont encore. L'amour n'y perdra rien. Débarrassé de son bandeau, il ne s'en conduira que mieux.
l'idéalisme, forme pensée de l'évolution
Les restaurateurs actuels de l'idéalisme, en leurs égarements mystiques, littéraires ou plus simplement politiques, se prononcent contre la science. Elle peut dédaigner leurs attaques, mais non mépriser le sentiment qui les anime. Ou, pour mieux dire, il appartient à ceux qui n'ont jamais cru au divorce de la science et de la philosophie, mais, au contraire, ne voient dans la philosophie que la synthèse des sciences réunies, de démontrer que l'idéalisme n'est en rien contraire à l'esprit scientifique ; que, comme phénomène, il a son explication et sa justification scientifiques ; qu'il est une preuve vivante de la vérité de la théorie évolutionniste ; et que môme il est un des facteurs essentiels de l'évolution vers le mieux.
Qu'est-ce, en effet, qu'un idéal?
Une construction de l'esprit, qui peut être irréelle et irrationnelle, chimérique et extravagante, mais dont les matériaux se trouventdans la réalité. La l)ête de l'Apocalypse avait sept têtes et dix cornes, elle ressemblait à un léopard, ses pieds étaient les pieds d'un ours, et sa gueule celle d'un lion. Jean de Pathmos, en construisant ce bizarre animal, d'ailleurs symbolique, imagine, c'est-à-dire représente par image, quoi? Un animal, c'est-à-dire un être réel. Il lui donne plusieurs têtes et plusieurs paires de cornes; mais têtes et cornes existent aussi dans la nature. Des pieds et des gueules, cela existe aussi. L'arbitraire, l'irréel , c'est qu'il ait composé un animal incapable d'exister tel qu'il le représente. Le Moyen-Age eut aussi toute une faune de dragons, d'hippogriffes, de licornes, de mêlusines dans son cerveau débile, ou
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plulôt enfantin. De telles conceptions arbitraires viennent de l'incapacité de relier ensemble l'elTet et la cause, (les animaux étaient les instruments du miracle, de la magie, de la sorcellerie ; ces désordres de l'imagination prouvent-ils quelque chose contre l'imagination ? D'ailleurs, ces monstres n'étaient pas en eux-mêmes un produit de l'invention ignorante des foules, mais vivaient par une tradition déformée à mesure qu'elle se transmettait. Des animaux aussi bizarres avaient existé dans la période quaternaire, et les traditions orales en avaient gardé le souvenir, tantôt ajoutant et tantôt retranchant, selon le caprice des imaginations déréglées. Saint Jean et les imagiers du Moyen-Age n'étaient donc que les traducteurs d'une tradition qui s'était faussée, en se transmettant à travers une longue série de générations incapables d'aller à la preuve, et de discerner le possible de l'impossible, le réel de Tirréel, le présent du passé.
Il semble que riiumanité ait été condamnée à marcher vers ses destinées, tout en tenant ses regards attachés vers ce qui fut, et qu'ainsi se soit formé le lien qui rattache le passé à l'avenir. Souvent, pour ne pas dire toujours, des innovations n'ont eu de faveur auprès du peuple qu'en se présentant comme des retours à d'antiques usages. C'est l'histoire de toutes les hérésies chrétiennes, qu'on voit s'attacher les foules en prétendant remonter à la source du christianisme. Pour se donner plus d'antiquité et, par là, plus de noblesse, nombre de sectes, surtout en Amérique, en sont venues à reléguer l'Évangile au second plan et à chercher leurs inspirations maîtresses dans l'Ancien Testament. Et remarquez, admirez comme ce qui semble un retour normal, une représentation du SN'mbolique serpent qui se mord la queue, devient en réalité un retour en agrandissement, en spirale, et comme l'humanité, tout en paraissant remonter à ses sources, ne fait jamais qu'y puiser les moyens de s'en éloigner davantage : les puritains de Gromwell et de la Nouvelle-Angleterre cherchent dans la Bible Tidéal républicain, qui nous reviendra formulé dans la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Dans quel chapitre de la Bible les puritains, qui réduisent le prêtre à son minimum
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d'influence, non seulement sociale, mais encore sacerdolale, prennent-ils leur républicanisme? Dans le chapitre du livre de Samuel, où les théocrates prolestent avec tant de force contre l'établissement d'une royauté qui les relègue au second rang. Les hommes de la Révolution française croient imiter Rome et Sparte, et cependant un de leurs premiers actes est l'abolition de l'esclavage, ce qui eût bien étonné les héros de Plularque, dont on pensait avoir emprunté les idées en même temps que les noms.
On peut dire, sans hardiesse, que l'idéal est une espérance faite de souvenirs. On conçoit alors que l'avenir soit formé de la combinaison du passé et du présent. L'esprit humain n'invente ni ne crée. Liventer, créer, sont des mots que nous appliquons aux combinaisons qui des choses anciennes font naître des choses nouvelles. Ainsi se conforme l'esprit aux faits, dont il est d'ailleurs l'émanation et l'expression. Ainsi se fortifie dans le domaine de la pensée la loi d'évolution reconnue exacte dans le domaine des faits. De même qu'il n'y a pas de formation spontanée en géologie, ni de génération spontanée en biologie, il n'y a pas de création spontanée de la pensée, et lorsque celle-ci devance ou déforme ses visions et ses souvenirs, par aspiration vers l'avenir ou par regret du passé, lorsqu'cn un mot l'idéal s'affirme, il fournit une preuve de plus à la théorie de l'évolution.
L'idéalisme étant une irrésistible tendance à une vie meilleure, plus complète, prolonge en esprit les réalités actuelles. N'est-il pas, par là même, la forme pensée de l'évolution ? Qu'est-ce donc qui empêche quil n'en devienne l'agent conscient ? Ne l'est-il pas, d'ailleurs, ne l'a-t-il pas été de tout temps? En France, où l'idée i)olitique a toujours précédé le fait, n'avons-nous pas vu, notamment, les légistes poser, dès le xiV siècle, le principe de l'égalité de tous devant la loi ! Dans le monde moral, est-ce que le christianisme n'avait pas posé, api'ès les philosophies antiques, d'ailleurs, le principe de l'égalité des hommes dans la vie su[)ra-tcrrestre !
Appli(|ué à la morale, à la politique, à la sociologie, l'idéalisme éclairé par la science peut avoir la valeur et l'utilité de l'iiypothèse dans les sciences naturelles. Cette force, aliinen-
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li'C par l;i connaissance du réel, disciplinée par la raison, doit être un des propulseurs essentiels de révolution individuelle et collective. La mépriser ou la négliger, c'est la laisser aux mains inexpérimentées de ceux qui ne cherchent pas des enseignements dans le passé, mais des exemples. Les esprits vraiment scicntili(|ues. ceux qui ne se sont pas confinés dans le domaine qu'ils explorent et qui sentent la relation nécessaire entre toutes les parties de la connaissance, ces esprits-là n'ont jamais condamné l'idéalisme, qu'il s'appelle métaphysique en pliilosophie, hypothèse dans les sciences ou utopie en sociologie. Il est plus urgent que jamais qu'ils lassent partager leur conviction sur ce point à tous ceux qui ont une influence quelconque sur la pensée de ce temps, si l'on ne veut voir tomber aux négations stériles et aux scepticismes antiscientifiques, pires que les négations, de belles intelligences déréglées ou découragées. Le monde moral et social flotte en ce moment à l'abandon entre les deux écueils également périlleux du mysticisme, qui n'est que l'idéalisme non éclairé, et du matérialisme, qui est l'évolutionisme inorganique. Plantons un phare sur chacun de ces écueils, et ces lieux de perdition deviendront des havres de salut.