‹ L'Idéalisme social (volume 4)Chapitre 7 sur 57 · LE DEVENIR LNDIVIDUEL ET LE DEVEMK COLLECTIF · texte numérisé non relu

LE DEVENIR LNDIVIDUEL ET LE DEVEMK COLLECTIF

Le sentiment le plus tenace dans l'homme est assurément celui de sa propre éternité. Le besoin de se survivre naît pour ainsi dire, avec l'éveil de la conscience, au sortir même de l'animalité pure. Aussi, l'homme a-t-il eu pour premier idéal un peu haut sa propre survie. Il lui est difficile de penser qu'étant aujourd'hui, il ne sera plus demain. Tant que l'esprit humain a pu croire au mystère d'outre-tombe et le supposer vivant, chaque groupement d'hommes s'est forgé un idéal de survie, calqué sur ses mœurs et sa cérébralité actuelles. Le besoin très idéaliste de justice et d'égalité trou-

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vait là une salisfacLioii suffisante. La mort réparait les iniquités du sort, la vie n'était qu'une épreuve. Le Walhalla, les Champs-Elysées, le Paradis s'ouvriraient devant les forts, les justes, les doux. Les mal vivants seraient tourmentés éternellement. La morale trouvait, autant que la religion, son compte à ces croyances réparatrices.

Sont-elies permises, à présent que la science fouille les cieux sidéraux et les enfers géologiques? Où donc à présent se réfugiera l'homme qui ne veut pas mourir tout entier, où donc logera sa pensée qu'il croit éternelle, celui qui consent déjà avec tant de répugnance à abandonner sa carcasse aux vers du tombeau? Que celui qui sépare la pensée du corps, et croit qu'elle est par elle-même un corps susceptible de vivre sans les organes indispensables à la vie, ne pousse pas plus avant cette lecture. 11 a son idéal à la mesure de son esprit; point n'est besoin pour lui d'en découvrir un autre. Ce livre est écrit pour ceux qui, avant de cesser de croire aux hypo thèses spiritualistes, plaçaient tout leur idéalisme dans la survie personnelle, et qui, depuis que leur raison ne leur permet plus de croire, en sont venus à nier toute possibilité d'idéal, et à s'en désespérer.

Quel idéal, donc, adopter ? Quel domaine rendre aux rêves et aux aspirations de notre contemporain, à présent qu'il sait que sa destinée personnelle s'arrête à la tombe; que, si haut que sa pensée se soit élevée, elle s'arrête avec la vie ; que, quelque grande situation qu'il ait acquise, il la faudra quitter; et que, de même qu'il ne fut pas avant sa naissance, il ne f-era plus après sa mort, — qu'un peu de pourriture, puis de cendre, puis plus rien !

A quoi bon, dès lors, l'cirort, le sacrifice? Puisque la vie n'est qu'un moment, pourquoi les conti'aintes? Puisque le mal peut ne pas trouver ses sanctions, non plus que le bien, pourquoi les renoncements, et pourquoi pas le déchaînement des appétits? Nos aïeux ont été de grandes dupes. Sachons mieux nous conduire. Forts, écrasons les faibles. Faibles, a})pelons la ruse à notre aide. Puiscjue rien n'est devant l'impassible nature, (\m nous jette un matin sous le soleil et un soir nous enfouit sous la terre; puisque le vice et la vertu, le

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crime cl riirroïsmo, la paresse el le labeur sont des expressions i ml illV' rentes de noire manière d'être, prenons-en ce qui nous sert et rejetons le reste. La société périra 1 dit-on. Bah I elle durera toujours autant que nous. Que nos neveux se débrouillent. Quel droit ont-ils à notre sollicitude, puisqu'au regard de la nature le droit n'existe pas I

Tel est le langage que prêtent aux incroyants les politiques des dogmes religieux, pour qui la divinité est une sorte de gendarmerie. La réplique est vraiment trop facile, et si les zélateurs des religions' n'ont que ce motif qui les retienne eux-mêmes sur la pente de l'incroyance générale, ils ont bien tort de ne pas venir renforcer les rangs de la libre pensée. Si les religions sont un frein aux appétits et aux violences des primitifs, pourquoi la statistique criminelle est-elle plus élevée dans les régions rétrogrades de la France, où la religion a le plus d'empire, que dans les régions plus éclairées? Pourquoi donc, dans Ihistoire, relève-t-on de véritables périodes criminelles, qui sont en même temps celles où la foi religieuse était le plus ardente ?

La science découvre chaque jour. que l'amoralité et la criminalité sont le résultat de l'inculture ou de la régression partielle du cerveau. Sauf excitation, frénésie, folie passagère par contagion, les foules sont incapables de crime et encore plus incapables, pris individuellement, l'immense majorité des individus qui composent ces foules. La sociologie nous apprend de son côté que, le cercle de solidarité de l'homme primitif étant plus restreint que le cercle de solidarité du civilisé, la trahison et le meurtre coûteront moins au primitif qu'au civilisé. iMême, si le meurtre ou la trahison est commis envers un étranger — et est étranger quiconque n'appartient pas à la tribu, laquelle, parfois, se compose d'une dizaine de membres — ce sera une action méritoire, dont le primitif se vantera hautement. Ne faisons, d'ailleurs, pas sonner trop haut notre supériorité sur le primitif: notre cercle de solidarité est encore très restreint,, et une guerre, en le restreignant davantage, peut nous faire une vertu du meurtre de notre semblable. De ce que chacun de nous est condamné par la nature à disparaître, il ne s'ensuit FoLRMÈiiE. — Idéal soc. 2

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pas que l'humanité disparaisse avec nous. Incessamment renouvelée par la mort et la naissance des individus éphémères qui la composent, elle n'en forme pas moins un tout vivant et agissant, une sorte d'être réel, que nous contenons d'autant plus en nous par l'intelligence que nous le connaissons mieux. Connaître, en effet, c'est posséder en esprit.

On juge du degré de culture d'un homme à sa conversation : vous parle-t-il de sa femme, de son chien, de sa maison, de sa santé ; se fait-il le centre de l'univers et n'admetil dans son cosmos réduit que ce qui est lui, lui appartient ou le touche, vous êtes fixé : Vous avez en face de vous un primitif qui n'a pas encore pris conscience du monde extérieur, et par conséquent de la parcelle de ce monde qu'il croit s'être appropriée. Vous parle-t-il au contraire de vous, des vôtres, puis de la politique, des inventions et découvertes récentes, d'industrie, d'art : Vous savez que vous avez affaire à un homme apte à contenir dans son cerveau une part plus ou moins grande du monde extérieur, et par conséquent de sa propre personnalité. Dans le premier cas, il ne connait même pas son prétendu domaine, il ne possède pas sa propre conscience ; tandis que, dans le second, il possède en esprit ce qu'il connait. L'homme conscient, en dépit de la grossière apparence, présente donc une individualité plus affirmée et plus autonome que celui qui est esclave de son ignorance.

Celui-ci, en effet, est nécessairement livré sans défense à toutes les erreurs de son jugement imparfait. Les lois de la nature lui étant inconnues, il croira aux effets sans cause, aux miracles; rapportant tout à lui-même, il ne pourra mettre en doute sa propre éternité, et il se forgera pour le temps d'après sa mort des félicités à la mesure de ses instincts et de ses sentiments. Il ne s'élèvera même point, par la bonté, jusqu'à la moralité de saint Fi-ançois d'Assise, (jui ne pouvait admettre l'éternité de l'enfer. Pourvu que sa place au paradis lui soit assurée, à lui et à ceux de son tout petit cercle de solidarité, l'enfer peut llamber le reste de l'humanité sans qu'il un prenne souci. Si on lui disait : « Il y a

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