LE DKVKMH INDIVIDUEL KT LE DEVENIR COLLECTIF
un paradis, mais lu n'y entreras jamais », ii nierait l'existence de ce paradis, et, retournant au matérialisme animal de ses ancêtres, il demanderait qu'on mit à manger et à boire dans sa tombe et qu'on y engloutit tous ses biens avec lui.
Celui-là, au contraire, sil doute de l.i réalité des dogmes et des philosophies qui lui promettent la survie, même s'il ne peut croire que la pensée survive à la destruction du cerveau, ni que l'individu puisse sentir et désirer alors qu'il ne possède plus d'organes et n'existe plus même à l'état d'individu, celui-là a la résignation plus facile. Conscient de la solidarité qui le lie à l'espèce, il veut laisser trace de son passage par un bienfait. 11 ne se satisfait pas de la seule satisfaction de ses sens. Le cerveau étant, chez lui. plus développé que les sens, il cherche de préférence les satisfactions cérébrales; et, comme ce développement le porte à songer à l'espèce plus qu'à sa propre personne, c'est dans les satisfactions de l'espèce qu il trouvera sa joie. En une manière, il ne renonce pas à la survie. Il la transforme et l'épure. Au lieu de se survivre dans un bonheur égoïste, qu'il se sentirait d'ailleurs incapable de goûter, il se survit dans l'espèce enrichie de la part de bonheur qu'il aura contribué à lui procurer. Cette pensée, qui lui a donné une règle de vie où le devoir trouve en soi ses récompenses, suffit à lui rendre très doux le passage de la vie à la mort.
N'est-il pas là tout entier, le véritable idéalisme, sans rien qui choque la raison, bien au contraire, et additionné de toutes les utilités morales et sociales qu'il engendre naturellement. L'homme qui atteint à cette noble conception, au lieu de rêver à son devenir personnel, que tout lui dit devoir s'arrêter à la mort, rêve au devenir du monde auquel il appartient et auquel sa culture l'a porté à s'intéresser plus qu'à lui-même. 11 substitue à l'idéal individuel, qu'il sait irréel et inutile, l'idéal collectif, qui satisfait pleinement sa raison et lui procure la plus haute satisfaction morale qu'il puisse imaginer. N'est-il pas ainsi plus réellement et plus complètement idéaliste que le dévot qui achète en bonnes œuvres et surtout en prières une part de paradis?
20 l'idéalismi: social
Ne l'est-il pas plus noblement aussi ! Quelle comparaison e'tablir entre l'égoïste crédule, qui paie de menus sacrifices temporaires une éternité de joie, et l'altruiste conscient qui donne tout, fait sa joie d'agir ainsi et trouve dans cette joie une récompense tellement suffisante qu'il ne demande même à personne de lui en savoir gré.
Au devenir individuel opposons donc en toute confiance le devenir collectif, qui nous intéresse davantage à mesure que nous entrons plus avant dans la connaissance du monde. Accomplissons d'une manière réfléchie les tâches et les sacrifices que nous croyons nécessaires. Ainsi procédèrent les martyrs, les héros et les génies de l'humanité ; c'est parce qu'ils ont incarné et affirmé la conscience collective, que leur œuvre n'a pas été vaine, et que nous sommes entrés dans l'héritage qu'ils nous ont assuré.
Suivons l'instinct du peuple, cet instinct sauveur de l'espèce. Il renferme un idéal collectif qui fait la grandeur de chacun, tout en promettant la victoire à tous. Il appelle à l'œuvre commune toutes les intelligences et toutes les énergies. Il est, il fut, il sera toujours l'inépuisable réservoir de force et de vie. Les héros, les martyrs, les génies n'ont été que les interprètes de son désir obscur. Leurs actes, aujourd'hui justifiés, leurs sacrifices, aujourd'hui glorifiés, leurs prophéties, aujourd'hui vérifiées, leur ont été inspirés par le besoin qu'avait le peuple qu'on agit en son nom, qu'on se sacrifiât pour lui. qu'on créât l'avenir pour ses enfants. Si ce besoin n'avait pas existé, quelque persévérance, quelque hardiesse qu'ils eussent mises dans leurs actions et dans leurs pensées, actions ni pensées n'eussent compté pour rien dans le bilan de l'humanité. Si Empédocle descendit dans les profondeurs de l'Etna pour arracher à la nature un secret qui angoissait ses concitoyens, ce fut un grand homme; s'il s'y précipita pour illustrei- son nom, ce fut un fou. L'histoire n'a pas que ces incertitudes ; elle a aussi ses injustices : n'avons-nous pas vu notre patriotisme local, en ses jours de mauvaise foi, comparer riiéroïsme de Uoslopchine à la démence d'Erostrate ! Mais qu'importe à celui (jui se satisfait en accomplissant son devoir !