‹ L'idéalisme socialChapitre 10 sur 96 · IA · texte numérisé non relu

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DÉSARROI DE LA JEUNESSE PENSANTE

raison rejette. Et il a vu, d’autre part, le caractère purement hypothétique des philosophies; y eût-il manqué, ses maitres se fussent chargés, par leur enseignement, de le fixer dans l'incertitude sur ce point. Et c’est la certitude, l'absolu, qu'il lui faut. L’âge venant, qui amène la fatigue, il se résignera peut-être à l'humilité d'esprit par laquelle on retourne sans révolte aux croyances enfantines, ou bien au balancement nonchalant de sa pensée lasse à travers les hypothèses métaphysiques, qui sont le plus noble passe-temps de quiconque a renoncé à vivre avec les hommes, ou pour eux. Mais, pour l'instant, il ne faut point lui parler de ces repliements peureux ou égoïstes de l'esprit. Il veut une règle de vie, parce . qu'il veut vivre; il la veut générale et non personnelle, parce qu'il ne veut ni ne peut vivre seul. D’instinct, il s'attache au lien de solidarité que lui définiront peut-être, plus tard, l'étude et la réflexion, et il n'entend pas séparer sa destinée de la destinée collective. Il est à ce moment de l'existence où la solitude est impossible, inconcevable même. Les joies, les peines, les travaux, aucun des actes de la jeunesse ne se produit dans la solitude, que peuvent seuls supporter sans en souffrir les vieillards et les malades. Quelques critiques qu'on ait faites de leur morosité actuelle, on n’a pu reprocher à nos jeunes gens d’être moroses solitairement.…

Dans cette inquiétude, surgit un jour le point où peut se fixer l'esprit. La lecture de Darwin, ou, plus simplement, pour les jeunes gens de culture au-dessous de la moyenne, quelque ouvrage de vulgarisation arrête les incerlitudes pour un temps. La très attachante théorie de l’évolution énumère ses preuves, échafaude ses hypothèses si plausibles, au grand soulagement de l’inquiet penseur novice. S'il trouve en son propre fonds de quoi vivifier la théorie et la muer en doctrine, tout ira bien ; il aura trouvé le repos de l’esprit en même temps que la règle de conduite qu'il cherchait, et que ni l'éducation familiale, ni l'instruction universitaire, ni le dogme religieux n’avaient pu lui donner.

Cette théorie lui suffira dans deux cas très opposés. S'il est positif et terre à terre, volontiers égoïste, il la prendra dans sa lettre morte; il l’acceptera si bien qu'il en fera la

justification de tout ce qu’il entreprendra pour rendre agréable sa propre existence, füt-ce au prix du malheur d'autrui. Il entrera dans la lutte pour la vie comme un homme de proie; il fera taire, dans un bruit de phrases scientifiques, ce qu’il avait pu hériter de conscience; selon le mot bien connu, il maximera ses pratiques autant qu'il pratiquera ses maximes. Il ne sera ni un Lebiez ni un Raskolnikoff ; car tout criminel violent est un malade, un dégénéré, et lui prétend être parfaitement équilibré. I se contentera d’être une franche canaïlle, quand son intérêt sera en jeu, et un bon garçon, pour se conserver d’agréables relations.

Si, au contraire, une héréditaire passion de. logique et de justice se joint en lui à une volonté ferme, il animera le mécanisme de la théorie évolutionniste; aux luttes entre individus de même espèce, il substituera instinctivement la

solidarité des individus dans Pespèce pour la lutte collective contre les autres espèces, puis s’élèvera au concept supérieur

de la solidarité de tous les êtres animés ; il découvrira, sans les avoir lus, Spencer et Guyau, et, de la loi physiologique, il fera découler, par analogie, la loi psychologique et la loi morale. De ces deux adolescents, ne nous occupons plus : le premier est perdu, et le second sauvé.

Entre ces deux robustes, l'un d’une robustesse physiolo-

gique de carnassier, l'autre d'une robustesse cérébrale

d'homme de l'avenir, se place le débile ou plutôt délicat jou- venceau qu’il faut déterminer à vouloir ; car il n’emprunte son ressort d'énergie qu'aux êtres dont 1l est entouré. Véritablement, il mérite d’être encouragé, soutenu, dirigé. Son âme est tendre, il répugne à l’action à cause des violences

où elle conduit, le rêve l’épuise faute de s’alimenter aux

sources de la réalité. I} cherche, dans l’art et dans. la littérature, la beauté et lharmomie qu’il n'a point découvertes dans la vie, et ïl satisfait dams l'esthétique son besoin d’absolu. Mais comme il est de maissance un aristocrate de l'esprit; comme, d'autre part, il est à l’âge où l’on ne peut rêver que tout haut, la littérature artiste et l’art httéraire cesseront bientôt de lui suffire. El introduira sa préoccupation

morale et philosophique dans son œuvre ou dans son rêve;

AU

CEUX QUI ASPIRENT A L'IDÉAL x

et, si son œuvre sera fatalement un rêve, son rêve ne sera nécessairement pas une œuvre. Dominé par son souci esthétique, 1l verra les choses de Ia pensée avec. des yeux d'artiste. I! lui faudra des images, comme aux enfants, et les plus étranges, les plus étrangères, voire les plus anciennes enluminures de l’art le plus naïf, auront ses préférences. Or, par une réaction bien compréhensible, l’image déformera en lui l’idée ; car l’image ne sera pas pour lui un document de ce qui fut, mais un modèle de ce qui devrait être encore. - Les cathédrales, les liturgies, les thaumaturgies, les magies, les frissonnants mystères des religions et de leurs multiples hérésies, embellis par le recul du temps et de l'espace seront désormais ses délices, et il marchera vers l'avenir à reculons, les yeux fixés sur le passé.

H n’est point question iei de cette fugitive sorte d” esthètes dont l'unique occupation fut de vider de pensées un vocabulaire, déjà oublié, qui ne fut jamais appris. Gette mode a été purement littéraire, au sens étroit du mot, et les jeunes gens qui l’ont portée peuvent être comparés sans offense à ces gamins qui poussent des cris sans cause et sans signification, pour la seule joie de se sentir vivre et bruire, et redoublent de tapage et d'incohérence quand d'aventure les était personnes $ ‘arrêtent à les écouter.

ce TI

CEUX QUI ASPIRENT A L'IDÉAL A Notre jeunesse studieuse compte un nombre sans cesse croissant d'étudiants pauvres pour qui la science acquise devra être un gagne-pain. Ils sont plus laborieux que leurs camarades riches ou simplement aisés, et les statistiques de ces dernières années l’établissent en chiffres éloquents : la proportion des jeunes gens qui achèvent leur médecine: est de beaucoup plus élevée que celle des jeunes gens qui achèvent leur droit. La médecine est une profession ; le droit peut en donner une, mais il peut simplement rendre un

possédant apte, vaille que vaille, à devenir un dirigeant ou, plus simplement encore, à gérer ses propriétés et à les défendre contre les prétentions de ses voisins.

Pour les étudiants pauvres, que notre système d’instruction publique recrute de plus en plus, les difficultés du présent sont un présage des misères de l'avenir; quelle que soit l'insouciance de cet âge, nul d’entre eux n’ignore que si le diplôme est une garantie de savoir, il n'est pas une garantie d'existence. Le talent qui n’est pas servi par les circonstances peut conduire son homme à l'asile de null.

A mesure que les classes populaires se cultivent, les carrières libérales s’encombrent. Les discours et l'exemple des ainés sont plutôt décourageants. Pour parvenir, chacun doit se précipiter dans la mêlée, y combattre ses égaux et se soumeltre aux puissants. L'âme fière du jeune homme qui se prépare à cette lutte compte avec angoisse les heures de liberté qui lui restent. Bientôt 1l devra, comme ses aînés, s’incliner devant le riche imbécile qui veut qu'on répare sa carcasse usée par la débauche ; bientôt, il devra renoncer à telle théorie épousée et caressée avec amour, parce qu’elle déplait à tel parvenu de la science, dispensateur du pain de demain. Où trouvera-t-il une consolation, si sa faiblesse prévoit la résignation prochaine à l’humilité et au mensonge ? où un légitime réconfort, s’il se sent disposé à résister, s’il préfère le pain rare de l'indépendance ?

Les enfants du peuple qui sont restés dans leur classe ont un refuge d'esprit créé par leur détresse même, et ils ent pour idéal de transformer cette détresse en bien-être. Comme, d’une part, leur pensée s'exprime toujours par une parole ou par une action et qu’ainsi leur vie de relation est beaucoup plus développée que dans les autres classes de la société, où chacun met un masque à sa pensée; comme. d'autre part, l'espoir de conquérir le bien-être individuel leur est enlevé à mesure que se transforme l’industrie et que l'usine à vapeur se substitue à l'atelier manuel, l'idéal dans la classe ouvrière n’est pas individuel, mais collectif. Ajoutez qu’elle a cessé de croire aux récompenses de l'au-delà. Au lieu

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