LA RÉACTION MYSTIQUE ET LA SCIENCE ANALYTIQUE
L’agitation idéaliste est à présent sinon apaisée, du moins elariliée et précisée. Les violences mystiques de certains littérateurs, qui signalèrent au publie [cs débuts de cette effervescence, ne sont plus guère de mode aujourd'hui, sauf pour quelque rare attardé, de talent purement expressif, et par cela même incapable de renouveler son magasin d'idées. Ces passionnettes d'adolescents sont entrées dans l'oubli : de ceux qui s’éprirent alors, avec un délicieux petit frisson, de la vierge Marie ou de la déesse Isis, confondues parfois sous une fallacieuse image, combien en reste-t-il qui regarderaient ce passé déjà lointain, — plus lointain pour eux que pour nous, peut être, — sans éprouver ce sentiment peu hono- ‘rable, mais très réel, que nous donne la vue, après vingt ans de séparation, de la femme mûre dont s'est réjouie notre première jeunesse ! Celle à qui fut préférée l’abandonnée d'aujourd'hui, celle dont l’austérité fut l'objet de haine: d'autant plus bruyantes qu’elles devaient être moins durables, toute question de sincérité mise à part, poursuit ses silencieux labeurs dans la paix qui lui est nécessaire, récompensant de son éternelle beauté, dont les multiples voiles qui la couvrent sont un attrait de plus, ceux qui surent lui demeurer fidèles.
FOURNIÈRE. — Idéal. soc. {
Mandite dès les genèses théogoniques, la science se loue de n’être plus que méconnue, elle qui fut persécutée. Combattue et, ce qui est pis, annexée par les religions, elle leur survit; elle achève sa lumineuse trouée dans leurs ténèbres de terreur et dans leurs nuages de rêve.
Mais toujours le mystère trouve des refuges dans l’inexploré, toujours le songe éveillé hante les cerveaux, formés par mille siècles d’une étrange incapacité à distinguer les objets d'avec leur ombre. En vain les autels s’écroulent, livrant aux constructeurs de laboratoires leurs matériaux abandonnés, en vain le scalpel de l’anatomiste remplace le couteau du sacrificateur, en vain le calice où le pain se divinisait est remplacé par la cornue où se dissocient les éléments; chassé des religions positives et des cultes trop grossiers, le rêve humain s’affine; l'idéal s’épure et, s’élevant toujours plus haut, se flatte d'échapper aux élériés de la science. Cette noble chasse dans la forêt de l'inconnu, si formidablement symbolisée par les désespérantes 1 égendés du Moyen-Age, souhaitons qu’elle ne cesse jamais, afin que toujours sans disse la science et que toujours s'élève l'idéal.
Que les idéalistes cessent donc d’être injustes. Sans la science qui le contraignit à fuir vers de plus hauts sommets,
. que serait le rêve ? Ce qu'il fut à l'aurore de la pensée : une
“Lerreur animale du fauve qui passe, du flot qui monte, de la forèt qui bruit. Nier la science, jeter l’anathème sur le siècle où un, Charcot a pu no 0 impunément les prodiges de Simon le Magicien, c’est ressembler à ces brutes d’Israélites qui, das le dote regrettaient Fe signons et Ja HÉEN des Egypliens. : | ,
Des érudits de vingt ans, plus soucieux de la forme que de la substance et du‘mot que de la pensée, expriment les nécessaires et en somme toujours bienfaisantes révoltes de ioute génération montante contre: cellé ‘qui Ja précéda. Et le barg scolaire, le « conspuez » de’‘nôtre studieuse jeunesse, ; Où. frappe- 2t-il? Sur la routine universitaire, sur lânonnement des mélaphysiciens qui. n'ont rieñ ajoüté à "Pythagore et à Platon, sur l'insuffisance des maitres ‘dé’ la Jeunesse,
le de des dogmes ou la politique des RUE ? — “Non.
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DÉSARROI DE LA JEUNESSE PENSANTE 3
Sur la science, à laquelle on fait un grief de n’avoir point donné de règles morales à la vie désemparée de notre temps.
Ces règles, cependant, où des penseurs de cabarets à musique allaient-ils les chercher ? Dans la Somme de Thomas et les divagations de Thérèse, C'était, proprement, la philosophie de Gribouille, et le piment d’hérésie dont s’assaisonnaient ces régals d’âmes élégantes ne faisait qu’en souligner davantage l’absurdité.
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DÉSARROI DE LA JEUNESSE PENSANTE
Pour s’être annoncée et même, dès l’abord, manifestée par d'incohérentes révoltes, où s’attestaient surtout des impaliences de paresseux intelligents, la revendication idéaliste en est-elle moins légitime? Pour avoir perçu les idées et les faits avec des yeux artistes, vissés à l’occiput et hypnotisés de visions caduques, et non avec un cerveau philosophique projeté en avant du front comme pour entraîner tout l'être vers les vérités à découvrir, — a-t-elle perdu tout droit à notre attention et à notre sympathie ?
Toute révolution s'annonce par des émeutes de gamins; en suit-elle moins son cours, nous prive-t-elle pour cela d’un seul de ses résultats? Le ridicule, et parfois l’odieux, qui toujours précède et longtemps côtoie les grandes poussées de l'humanité, ne doit pas nous masquer le but où elle tend, avec l’inconscience, mais aussi avec la sûreté de direction de la plante poussant ses racines vers une source nourricière. Ici, nous entrevoyons, sinon un but, du moins une direction que suivent avec une méthode neuve les intelligences naguère disciplinées et dirigées par l’Église, aujourd'hui abandonnées de l’Université. Celle-ci, d’ailleurs, comme celle-là, étant un produit du milieu mental et social, ne peut lui réndre que ce qu’elle en a reçu. Quand le navite sombre, le capitaine n’est pas plus en sûreté que le dernier des mousses. RES DAS | Ÿ
4 L'IDÉALISME SOCLAL
Si l’on veut assister aux péripéties de cette débâcle d’âmes, il faut observer d'abord le jeune homme contemporain et le suivre dès l’éveil de ses sentiments et de ses pensées. Dans la famille, il recoit un enseignement tout de forme, d’attitudes et d’habitudes, qui peut se fixer dans cette courte formule : décence et probité. « Discute-t-on les règles du whist? » fait dire Stendhal à son politique modèle. Les règles du jeu social où notre jeune homme est appelé à faire sa partie ne comportent que ces deux vertus nécessaires, mais passives. Son hérédité, bien plus que les leçons, le plie à ce sommaire dressage moral, qui ne diffère pas beaucoup du dressage subi par les animaux familiers; excellente éducation! Îles petits chiens n’incommodent leur maitre ni par des incongruités ni par des larcins, mais ils le laisseraient avec sérénité élrangler par un intrus. Notre adolescent a pour père un honnête homme, certes! plus préoccupé de batailler pour sa vie et celle des siens que de songer aux destinées de l'espèce, tous les actes de la vie de cet honnête homme, accomplis sous les yeux de son fils, seront trop souvent de crucls et ironiques démentis à ces maximes de morale active qu'on enseigne aux jeunes gens, qui passe des livres aux lèvres et s’'évanouit en paroles... Sa mère, qui en doute! est une non moins honnête personne, qui ne pense à l’au-delà individuel que pour le faire osciller, selon le rythme réglé par son confesseur, entre ces deux pôles : le ciel et l’enfer, — avec une prudente résignalion à un purgatoire d’où l’on sort moyennant des prières marquées en chiffres connus.
Que peuvent édifier sur ce tuf incertain les écoles, même diles supérieures ? Rien, puisque, par malheur, les matériaux à leur disposition ne sont que débris dispersés de l’ancien édifice. Songez cependant au sérieux de la jeunesse en matière de certitude; à cet âge plus qu’à tout autre le besoin d’absolu est impérieux. Si l'esprit de notre jeune homme est de quelque valeur, ce sera le chaos, un douloureux chaos où tourbillonnera la pensée. Cet enfant prendrait bien volontiers dans la religion qu'on lui enseigna les règles de conduite qu’il sent indispensables et qu’il cherche avec tant d'ardeur, mais il lui faudrait du même coup accepter des dogmes que sa