CEUX QUI ASPIRENT A L'IDÉAL
de lutter les uns contre les autres, en vue de la richesse, au lieu que chacun d’eux travaille à sa propre amélioration morale en vue du paradis, ils associent leurs pensées et leurs efforts pour la conquête collective du bien-être, C’est là, en effet, leur seul espoir : Jadis, l’artisan pouvait devenir patron. Aujourd'hui l’ouvrier sait qu’il ne sera jamais actionnaire, Aussi, à la force collective du capital, oppose-t-il judicieusement la force collective du travail et voit-il dans le socialisme l'idéal libérateur.
Les métaphysiciens n’ont que des sarcasmes et des mépris pour la bassesse de cel idéal. Il leur sied bien de se moquer et de dédaigner, à eux qui sont affranchis du souci torturant que donne la question du pain quotidien. [ls montrent ainsi la beauté de leur âme et donnent la mesure de leur intelligence. À supposer que le socialisme ne fût qu’une question de ventre, les ouvriers qui poursuivent cet idéal auraient encore une bien grande supériorité morale sur les sectateurs de n'importe quelle religion basée sur la récompense personnelle, et à plus forte raison sur lesfroids théoriciens de la lutte pour l’existence. L’ouvrier, dans le socialisme, poursuit sa propre libération par la libération de tous les ouvriers ;. si restreint qu’il paraisse aux magnifiques rêveurs qui tutoient Sirius et sondent l'infini sans perdre une bouchée de leurs repas confortables, son but a pour moyens l’association des efforts, la solidarité des individus, la lutte contre les abus de la force et de la puissance représentées par l'argent. Tout cela, moyens et but, est tout de même d'une qualité supérieure à la prétendue théorie scientifique qui, prenant les hommes en société pour des cristaux ou des mollusques, leur impose la lutte individuelle comme condition essentielle du progrès général. Les ouvriers veulent parvenir en s’aidant mutuellement, et ils donnent volontiers leur vie à cet idéal collectif. Ceux qui les dénigrent prêchent le « parvenir » individuel aux plus forts, aux plus insensibles, aux moins scrupuleux, et ceux-ci ne s'élèvent qu’en abaissant leurs frères, ne se pourvoient qu’en les affamant.
Mais, on le sait, même réfléchi en sa forme la plus rudimentaire dans le cerveau des ouvricrs les moins cullivés, le
socialisme n’est pas une simple solution industrielle. Encore que l’économique soit la base théorique et pratique du socialisme, elle n’est pas le tout, mais la partie. Le socialisme entend répondre non seulement aux cris des affamés de pain, mais encore aux cris des affamés d'ordre, de paix, de justice, de liberté personnelle et sociale. Il est un terme d'évolution, non seulement de l'organe économique de la société, c’est-àdire de son ventre, mais encore de tous ses autres organes, c’est-à-dire de son cerveau et de son cœur. |
Il faut aussi parler d’une moitié de l'humanité dont, jusqu'à présent, le besoin d’idéal s’est satisfait de la façon la plus grossière et la plus imparfaite. Les femmes qui ne trouvent pas dans la reliszion et ses fétichismes cette satisfaction n’ont pour ressource que le Libertinage ou la littérature, et pour elles la littérature est, neuf fois sur dix, un libertinage de l'esprit qui conduit infailliblement à celui du corps, sauf obstacles qui ne tiennent en rien à la vertu.
Blämer les femmes d’être ainsi, les accabler sous une hautaine réprobation de moraliste impeccable en paroles, serait folie autant qu'injustice. Elles sont ainsi, parce que la société les a faites ainsi, Leur faute est la nôtre à tous et l'on peut même dire que, si les hommes se prétendent plus conscients qu’elles, ils avouent ainsi une plus grande part de responsabilité dans le mal qu’ils subissent et dont, par un juste retour, ils sont eux-mêmes frappés. Malgré ses allures révolutionnaires, Proudhon fut le servile écho de la pensée de son époque et, comme tel, il n'imagina pour la femme que deux fonctions : celles de ménagère et de courtisane. C'était juger la question en économiste mâtiné de catholique, l’un obscurcissant et brouillant l’autre. ;
En dépit de Proudhon, en dépit de l'opinion qu'il reçut du public et lui rendit, forlifiée d’une incomparable dialectique, la femme devient autre chose dans l’ordre social. D'abord, les faits ont produit une autre catégorie que nulle objurgation ne pourra supprimer : l’ouvrière. Et, par ouvrière, entendons non seulement la femme pauvre qui gagne son pain en s’exténuant à la machine à coudre ou dans une fabrique, mais la femme qui accomplit un travail de bureau,