CEUX QUI ASPIRENT A L'IDÉAL
de magasin, d'administration publique, d'art, de httérature. Economiquement, la femme tend à son autonomie personnelle et, par voie de conséquence, sort de plus en plus, socialement, du cadre des préjugés moraux actuels, Ensuite, ces faits ont amené une modification dans les idées mêmes de celles qui sont incorporées à la famille aussi fortement, en apparence, que naguère, mais dont la révolte s'annonce déjà par des symptômes significatifs. La femme affirme son individualité en face des contraintes qu’y opposent des lois, et des mœurs, qui seront demain caduques. Elle va à l’émancipation par le chemin normal, elle qui vécut tant de siècles de la vie sexuelle : Elle veut choisir celui à qui elle se donnera et, si elle s’est trompée, ou si simplement elle n’aime plus, elle entend révoquer son choix et se reprendre, et se redonner, ou se garder, librement. Elle sait vouloir sortir de cet égoïsme à deux, et parfois à un seul, qu'est l'amour, ou plutôt n’y pas limiter son idéal affectif. Elle sait distinguer autre chose en l'homme que le mâle, dont elle n'entend plus être la passive femelle ; elle veut voir en lui l'humanité, et s’associer à lui pour préparer le destin collectif. En un mot, elle aspire à devenir un humain complet.
Croit-on qu’à celle-ci, qui s'élève au niveau des plus intelligents et des meilleurs, l’amant, la cuisine, le confessionnal ou le roman-feuilleton suffira ? Croit-on que, si fatiguée qu’elle soit par un travail quotidien de douze heures, celle-là abdiquera son droit de penser et d'agir en personne indépendante ? Ce n'est plus seulement comme épouses et comme mères qu'elles maudissent la guerre et jettent des paroles de paix et de raison sur l'humeur belliqueuse des hommes, mais parce qu’elles commencent à contenir dans leur cerveau une
‘ part de la conscience sociale. Leur misère et leur servitude,
fussent-elles riches et adulées, éclatent à leurs yeux, et elles veulent vivre d’une autre vie. Les révoltées d’'Ibsen ne sont pas une invention littéraire. Elles représentent une avantgarde de la moitié de l'humanité aspirant à la vie complète, ételles ne veulent plus entendre nos mensonges intéressés. Il faut que les hommes, en tant qu'individus, se résignent à n'être plus tout l'idéal pour les femmes. Il est brisé, le jouet
dont elles souffrirent tant, comme nous-mêmes souffrimes tant des poupées qu’elles furent et que beaucoup trop d'entre elles sont encore. L'amour n’y perdra rien, Débarrassé de son bandeau, il ne s'en conduira que mieux.