X VIT
Il n’est que deux conditions dans lesquelles les choses utiles à l’homme n’ont aucune valeur, ou du moins n’ont qu'un minimum de valeur, au sens que les économistes attachent à ce mot. Ce n’est pas l’utilité seule qui constitue la valeur, quoique, dans les sociétés humaines, tous les rapports s'exprimant nécessairement par des échanges de services, toute valeur repose sur l'utilité. Mais si l’utililé est la condition essentielle de la valeur, elle n’en est pas le moyen d'expression ni la mesure. On peut dire que, l'utilité crée la valeur, le travail la conditionne. A puissance égale de production, deux terrains différents ont égale utilité : cependant il tombe sous le sens que, si l’un est cul.
FOURNIÈRE. — Idéal. soc. 9
tivé et l’autre laiscé en friche, le premier aura plus de valeur que le second, et que, même, le second n’acquerra de valeur qu'autant que du travail y aura été incorporé. En somme, toute valeur n'existe que par l'existence des rapports sociaux : les hommes ne sont pas seulement en rapports avec les choses, mais avee eux-mêmes : leurs rapports avec les choses constituent la valeur d’utilité, et leurs rapports avec eux-mêmes la valeur d'échange. Toute valeur est donc un résultat de l’activité humaine exercée sur les choses utiles. Là où iln’/y'a pas de travail, quelle que soit l’utilité en puissance des choses, leur valeur n'existe pas, sinon par lidentité que ces choses manifestent avec les produits du travail humain, qui, alors, leur servent d’étalon. Cette identité, loin de l'infirmer, confirme ce principe que, si l'utilité est la source de la valeur, le travail en est la condition essentielle. Ainsi, quand une terre vierge mais fertile de l’ouest américain échoit à un colon, il reçoit, moyennant un prix fixé, une valeur d'échange, qui est devenue telle par analogie avec des terres dont la situation et la faculté de rendement ont reçu leur valeur du travail qu'on y a incorporé. On. comprend de reste que, si l'utilité était l’unique condition de la valeur, une pomme de terre vaudrait plus qu’un dianant. La valeur d'utilité elle-même, abstraction faile de toute arrière-pensée d'échange, ne se constitue réellement et ne se développe pleinement que par le travail : cent mille hectares de steppe sibérienne nourrissent une horde d’une centaine de Kirghizes, dont tout le travail consiste à paitre leurs troupeaux, et dont les besoins, par cela mème, sont aussi peu variés que limités. Que cette steppe soit cultivée, même par les moyens rudimentaires de la petite production agricole, elle donnera annuellement un million et demi d'hectolitres de blé et nourrira cinquante mille individus. On voit par ce simple exemple que, si fondamentale que soit l'utilité dans la formation de la valeur, si essentiel que soit le moyen primitif de produetion, c’est-à-dire le sol, la part du travail dans la formation de la valeur d'utilité est incomparablement la plus grande. On conçoit donc aisément que là où le travail n’exisle pas, ou bien n'existe que dans
ses formes les plus inférieures : éhasse, pêche, cueillette des fruits, la propriété n'existe pas, ou n'existe que d’une manière précaire el momentanée; et par conséquent il ne peut venir à l’esprit de lui attribuer une valeur que le travail. seul, manifestera. Cela est si vrai que nos nomades Kirghizes ne se cantonnent pas dans leurs cent mille hectares, mais errent dans l’immensité sibérienne, et laissent aux seules forces de la nature le soin de faire repousser l'herbe que leurs troupeaux ont dévorée.
La seconde des conditions dans lesquelles les choses utiles sont à leur minimum de valeur, ou même peuvent n'avoir aucune apparence de valeur, est tout à fait opposée à la première. Dans la première, en effet, la valeur n'existe pas encore, ou n'existe que d’une manièré précaire et temporaire, tandis que dans la seconde, qui ne peut se réaliser que dans un état de développement économique très perfectionné, la valeur n'existe plus, ou presque plus, à cause de la facilité avec laquelle les choses sont appropriées aux besoins des hommes. L'effort consacré à la production est réduit à son minimum : alors que cent journées de labeur effectuées chacune par autant de sauvages isolés produiront à peine cent kilos de poisson ou de gibier, la journée de cent ouvriers modernes, qui combinent leurs efforts et les centuplent par le secours de machines, peut produire autant de quintaux ou même de tonnes de viande de conserve; si bien que la ration de viande, qui, chez le sauvage, peut avoir en certains moments le prix même d’une vie humaine, peut en tout temps, chez le civilisé, ne valoir que quelques minutes d'effort humain. Il fut un temps où l’épingle avait une valeur appréciable. Aujourd'hui, si utile qu'elle soit, sa valeur est tellement insigni-
fiante que le plus pauvre ne la refusera pas au plus riche, et
ne pourrasonger à évaluer le service rendu. Pourquoi? parce que l’épingle, œuvre de l'industrie humaine, cependant, est parvenue au minimum de valeur relative ; ainsi que le constate le langage courant, qui est en tout l’expression vivante de la réalité des phénomènes sociaux, ainsi que nous l'avons
observé pour d’autres loculions usuelles : ne pas prendre à
quelqu'un même une épingle, c’est réaliser l'idéal de la pro-
bité absolue, puisqu'on ne touche même pas à un objet de valeur nulle possédé par autrui. Cependant, répétons-le, il ne viendra à l’esprit de personne de contester la très grande ulilité de l’épingle.
Si, donc, la société veut évoluer de collectivisme en communisme, 1l lui faudra organiser les moyens de production afin que les produits atteignent un minimum de valeur tel qu'un repas ou un habillement n’ait pas plus de valeur. relative que n’en a aujourd’hui l’épingle. Remarquons que, dans l’ordre social actuel, cet idéal est réalisé pour une minorité, et que cette minorilé l’a toujours réalisé. En effet, il existe, etil a toujours existé des gens, dont la situation de fortune est telle qu’ils peuvent, par exemple, tenir table ouverte. Étant donnée la masse de leur revenu, un repas offert, si délicat soit-il, ne coûte pas plus à leur somptuosité qu’au mendiant l’épingle qu’il offre volontiers au millionnaire. Le petit nombre de ceux pour qui un repas ne représente pas plus de valeur qu'une épingle nous montre assez combien nous sommes encore loin de cet idéal, qui ne sera réalisé d'une manière générale que lorsque les denrées alimentaires seront produites en telle abondance, transportées et préparées moyennant ua effort tellement réduit qu’elles auront atteint, — quelle que soit leur utilité, — leur minimum de valeur générale, et perdu toute valeur d'échange pour chaque quantité représentant une consommation individuelle. Il en est déjà ainsi de l’eau dans les grandes villes. Par elle-même, elle n’a aucune valeur; mais si les grandes agglomérations humaines veulent se la procurer saine, elles sont obligées d'exécuter des travaux considérables, dont chaque consommateur doit payer sa part. Grâce à ces travaux et aménagements publics, chaque particulier n’a qu’une petite somme à payer pour recevoir à domicile une eau captée à des sources distantes de deux cents kilomètres et plus. Il y a seulement une trentaine d'années, le Parisien payait dix centimes les deux seaux au porteur d’eau. Les travaux publics d’adduction et de canalisation ont abaissé le prix de cette vingtaine de litres à moins d’un centime. Un verre d’eau est donc encore plus complètement gratuit qu’une épingle.
Si loin que nous soyons encore de la disparition de la notion de valeur, et du caractère de marchandise appliqués aux produits naturels agencés par l'industrie humaine, nous n’avons pas le droit de prétendre que le communisme est un idéal purement logique. Au contraire, nous voyons la notion de valeur des moyens les plus essentiels de subsistance s’effacer complètement de l’esprit de la minorité, pourvue de tant de biens qu’elle n’attache de prix qu’à ceux qui sont superflus. Nous voyons d’autre part l’industrie livrer ses produits avec une abondance qui stupéfierait un homme du siècle passé si, par impossible, il pouvait revivre parmi nous. Il faut songer que nous ne sommes qu’au point de départ du développement industriel, et que l'association scientifique des efforts ne date réellement que d'hier, puisque la grande production mécanique, par laquelle s’opère avec une intensité sans cesse croissante la multiplication des produits, n’occupe encore que le tiers du terrain occupé. Ge terrain ne représente qu’une infime portion du terrain à occuper, lequel évidemment n’est pas extensible à l'infini; cependant il peut être relativement agrandi par une limitation consciente du nombre des consommateurs (car, les causes d’antagonisme international ayant disparu, ce n’est pas les hommes qu'il faudra multiplier, mais les produits), et mille autres moyens que nous ne pouvons même encore prévoir, mais qu'une plus complète connaissance de leur domaine et de leurs forces suggérera à ceux qui viendront après nous.
Une difficulté, pourtant, se présentera, et imposera au régime intermédiaire, au collectivisme, la tâche de la vaincre. Tandis que leur abondance diminuait la valeur des produits destinés à satisfaire nos besoins acquis, les produits destinés à satisfaire nos besoins essentiels ne diminuaient pas de valeur dans la même proportion. Le prix du pain est resté à peu près stationnaire depuis un siècle. Relativement,. il a donc baissé, puisque la valeur de la monnaie s’est abaissée. Le prix de la viande a triplé en un siècle, ou peu s’en faut, et, eu égard à la diminution de la valeur de la monnaie, il se trouve que la valeur relative de la viande est restée la même, bien que la consommation en soit presque double, la viande
étant l'aliment par excellence du travailleur industriel. H y aurait donc, en somme, augmentation relative de bien-être, si l’homme du xix° siècle n’avait que les besoins de l’homme du xvin°. Il s'ensuit de cet inégal accroissement des moyens de consommation que le non-possédant doit s’estimer heureux quand ses besoins de nutrition sont assurés, et que, quel que soit le bas prix des objets manufacturés, le haut prix relatif des denrées alimentaires l’oblige à se priver de ceux-là. Il y a donc deux catégories de consommateurs dans la société : ceux qui sont réduits au nécessaire, et ceux auxquels les besoins acquis rendent nécessaire le superflu. Or, la marque la plus certaine du degré de civilisation d'une société, c’est l’importance que prennent les besoins acquis au regard des besoins naturels. Il y a donc une contradiction que la sociologie a le devoir de signaler, en même temps qu'elle indiquera les moyensde la faire cesser : il faut que s’abaisse la trop grande valeur absolue et relative des denrées alimentaires. Ici, l’économique est insuffisante, encore que le perfectionnement de la culture agricole et la multiplication des moyens de transport soient les données essentielles du problème et les conditions primordiales de sa solution. Mais la politique doit intervenir pour que les blés de l’ouest américain cessent de nourrir les porcs de Chicago, tandis que le paysan français s’exténue, sur une parcelle de sol, à nous produire du pain trop cher, dont il est forcé de se priver lui-mênre. Seul, le régime collectiviste pourra préparer l’évolution de l’agriculture vers une plus scientifique utilisation du sol, sans qu’il y ait péril pour ceux qui vivent de la culture de ce sol; seul, il pourra seconder, et même fortement pousser l'instinclif mouvement de spécialisation agricole par régions, et assurer sur tous les points de son domaine une abondante répartition des produits alimentaires. Les éléments de cette action collective consciente ne sont pas imaginaires ; ils existent à l’état de réalité, déjà, mais non d’une manière générale, étant donné l’enchevêtrement antagonique des cercles de solidarité actuels; ils s’imposeront en réalité générale à mesure que se constituera la solidarité harmonique, à la formation de laquelle concourent, ainsi que nous
l'avons vu plus haut, les groupements antagoniques du temps présent.
Il est d’absolue nécessité que la sociologie porte toute son attention sur ce point, attendu que toute civilisation qui réalise l’abondance des moyens de jouissance acquis, et n’a pas encore réalisé l’abondance des moyens de nutrition essentiels, ou même se voit contrainte de supprimer par des moyens artificiels les effets de cette abondance si nécessaire, est une civilisation qui a la famine endémique pour base, une civilisation qui ne s’est réalisée que pour une minorité, et que la fureur d’une majorité peut détruire. En vain on tentera d’intéresser les affamés aux progrès de la science, aux merveilles de l’industrie, aux beautés de l'art-: ils resteront des barbares campés dans une civilisation fermée, et qu'ils sentent faite de leur barbarie. Que si le contact de cette civilisation éveille en eux des besoins nouveaux, c'est que déjà ils ont échappé aux étreintes des besoins primordiaux, On constate sous ce rapport, et c'est un précieux gage d'espérance pour le développement général ullérieur, un écart considérable
entre ouvrier d'art ou de métier et le manœuvre. Le pre-
mier multiplie et varie ses jouissances le plus qu’il peut : il
‘achète des journaux et même des livres et des estampes, il va
au théâtre et goûte la grande musique, il donne à sa femme et à ses filles des toilettes, et les conduit dans des réunions de
famille, il achète à ses fils un bateau ou une bicyclette; il
fait lui-même partie de plusieurs sociétés, s'intéresse à des sports, ou à l'instruction populaire, et se solidarise le plus qu'il peut tout en développant sa personnalité. Le manœuvre, qui vit de soupe maigre, couche en chambrée, et se vèêt de loques, ne connaît que les grossières et dangereuses joies du cabaret, et vit isolé dans la plus pernicieuse promiscuité. 1l.est de toute évidence que le premier de ces ouvriers est plus civilisé, jouit de plus de liberté, tend à exercer une plus grande action publique que le second. Gelui-ci fait des
émeutes quand la faim le presse ; celui-là fait des révolutions
quand son sens de la justice est froissé.
Le développement du capitalisme tend, nous l’avons observé
plus haut, à diminuer la valeur technique de l’ouvrier d’art,
tandis que le développement démocratique tend à augmenter la valeur morale et sociale du manœuvre. Ainsi disparaitront les différences si sensibles que nous venons de noter.
Dans le capitalisme laissé à son mouvement propre, le niveau s'établirait moyennant un amoindrissement de l’ouvrier technique. Dans la démocratie sociale exprimée en collectivisme, c’est par l’ascension du manœuvre au point où se trouve l’ouvrier technique que s’établira le niveau, sans préjudice des ascensions ultérieures communes vers un niveau encore plus élevé. Sans en avoir conscience, le capitalisme prépare les éléments matériels de ce rapprochement et de celte ascension simultanée : il fait disparaître les formes inférieures du travail humain en diminuant sur toute la ligne l'importance et la valeur de l'effort musculaire, qui, à l’origine, constitua: le principal élément de la production. Le meilleur ouvrier, aujourd’hui, n’est pas le plus fort, mais le plus habile, et l’on voit disparaître progressivement les professions qui reposent exclusivement sur l'effort musculaire.
Encore quelques années, et les grues à vapeur et les pompes à blé auront remplacé les portefaix dans tous les grands ports. Ainsi, l’homme acquiert une plus grande valeur sociale à mesure qu'il s’asservit davantage les ci:6ses, et à cette valeur croissante de l’homme correspond exactement un décroissement de la valeur des choses, sans que leur uti-
lité soit amoindrie.
L'échange a été l’agent matériel primordial de la solidarité;
il a éveillé l’esprit d'invention et suscité la muiiplication des
produits de l’industrie humaine ; il a inis en relations directes et constantes les hommes que séparaient mille différences et mille obstacles ethniques, éconômiques, moraux et sociaux ;
il a noué entre les groupes humains en apparence les plus dissemblables des liens étroits de solidarité ; il a été le signe et
le moyen par lesquels l’homme s’est révélé à l’homme sous le
rapport de l’interdépendance. Mais ainsi que tous les signes,
qui furent jadis les nécessaires agents matériels par lesquels se
fixaient les impressions dans le cerveau collectif, et qui dispa-
rurent dès que l’idée suffisamment acquise par l’hérédité
continue put se passer d’eux, — l’échange des produits sous la
forme mercantile, à un moment donné de notre histoire sociale, ne sera plus le signe nécessaire de l’échange des services. Le service tirait sa valeur de l'effort qu’il nécessitait. Par la double tendance au minimum d'effort pour le plus grand service, et à l'association tellement combinée des cfforts que nul ne pourra reconnaitre ou apprécier le sien propre, dans un résultat ou dans un produit donné, l’humanité aboutira inévitablement à l'échange gratuit des services, c’est-à-dire au communisme.