‹ L'idéalisme socialChapitre 30 sur 96 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Si l’évolution des moyens et des formes d’appropriation des choses aux besoins des hommes est déterminée par ces besoins eux-mêmes, il ne s'ensuit pas que tout progrès industriel soit exclusivement amené par des causes économiques, ni même que les causes économiques qui y. concourent soient exclusivement conditionnées par des actions et des réactions de phénomènes naturels, sans aucune intervention de volonté personnelle ou sociale. De tout temps, l'homme en société a observé avec plus ou moins de sagacité, et partant plus ou moins d’exactitude, les phénomènes naturels pour en tirer le meilleur parti. Le tabou du Polynésien, le livre des métiers d’Etienne Boileau, le bill Mac-Kinley nous montrent en un raccourci saisissant l'action constante de l’homme, en vue d’une résistance consciente aux fatalités naturelles ou artificielles du milieu ethnique et social. Que la résistance consciente du législateur américain contemporain paraisse aussi peu éclairée que celle du roitelet océanien, dont la mentalité est de l’âge de la pierre éclatée, cela est une autre affaire. Le certain est que, si l’homme avait subi les fatalités de milieu sans tenter d'agir sur elles, il serait l'animal le plus misérable du globe, et même, il en aurait déjà été éliminé par des espèces mieux douées. Il est cependant constant, en dépit d'appa-

rences parfois déconcertantes, que l’action de l'homme sur le milieu est à la fois plus consciente et plus efficace à mesure

que le milieu est plus connu. Elle est aussi plus hardie et plus

étendue. L'homme n’invoque plus exclusivement les traditions héréditaires, parce qu’il ne croit plus à l'éternité des institutions qui règlent ses actions ; il invoque de plus'en plus l'utilité publique, et accorde davantage à son pouvoir d'autodétermination. Il ne répond plus invariablement : « Je fais telle chose ainsi, parce que mes ancêtres l’ont toujours faite ainsi », mais : « Je fais telle chose ainsi, parce que j'y trouve mon avantage.» De sorte qu’en réalité, si, pour la commodité du classement des phénomènes ét des impres-

ions qu’en recevaient leurs contemporains, on peut diviser. idéalement l'histoire économique des sociétés en deux

grandes périodes, ces périodes se pénètrent si complètement qu’on peut plutôt dire de la première : celle où l'homme

se croit libre, et où cependant il subit les fatalités natu-

relles, et de la seconde : celle où l'homme connaît les

fatalités naturelles, et les utilise au profit de sa liberté relative, que dans l’une il y à seulement une plus complète conscience générale que dans l'autre, et qu'il n'existe

entre elles qu'une différence de quantité et non de qua-

lité. Quand donc nous disons : Dans la première période

les actes réflexes dominent, et les actes de volonté caractérisent la seconde, nous faisons une distinction à laquelle il faut garder son sens tout relatif; puisqu’en réalité tout acte de volonté deviendra par l’habitude un acte réflexe, et que tout acte de volonté est, si libre et spontané qu’il paraisse, subordonné aux conditions organiques et de milieu qui le

déterminent. Mais il n’en demeure pas moins que, dans la

première période, nos actes de volonté sont relativement moins libres, puisque leur moteur extérieur, le milieu, est plus puissant, et que leur moteur interne, l’organisme, l’est moins ; inversement, dans la seconde période, nos actes de volonté sont relativement plus libres puisque leur moteur interne, perfectionné par la connaissance, prend le pas sur le moteur extérieur. Si bien que, finalement, l’action purement réflexe du civilisé lui est plus utile qu’au sauvage l’ac-

tion volontaire résuitant d’une connaissance incomplète ou erronée du milieu.

{évolution de collectivisme en communisme sera possible seulement quand tous les individus appartenant à un même cercle de civilisation seront en état d'accomplir des actes de volonté libre et réfléchie, personnelle et collective, sans que l’acte personnel puisse rompre l'harmonie établie par l'acte collectif, et sans que celle-ei limite un seul acte personnel. Il n’y a pas là une contradiction ou une impossibilité dressée en travers du chemin que doit parcourir l’humanité : de. tels subterfuges philosophiques seraient indignes de la gravité et de la grandeur du sujet qui nous occupe. Nous savons d’ailleurs qu'aux progrès économiques correspondent des progrès mentaux et politiques, dont le résultat est d'augmenter la liberté sociale de chacun, tout en faisant disparaître les inégalités d'ordre divers; car, on ne saurait trop Île répéter, la vie sociale de l’avenir sera un constant exercice de la volonté collective exxrimant La somme des volontés individuelles, unifiées par un concept générai commun; cette volonté s’exercera dans le domaine économique comme dans tous les autres

- domaines ouverts à faclivité de l'homme. Ce n’est point

par le nivellement, est-il besoin de le dire? que disparaîtra l'inégalité, mais par une diversification à l'infini des aptitudes et des occupations. Si l'on à pu dire avec raison qu'il n’y a pas dans la nature deux feuilles d'arbre ni deux brins d’herbe absolument semblables, à plus forte raison peut-on affirmer qu’il y a plus de différences entre deux civilisés de situation, de mœurs et de concepts identiques qu'entre deux feuilles d'arbre ou deux brins d'herbe, et même entre ces deux civilisés, si égaux soient-ils, qu'entre un roitelet nègre et son esclave. |

Nous avons constaté que la solidarité nait d’un contact, qui d’abordest un conflit, et qui se résout en échange de services, dépouillé de tout conflit par la substitution du concours à la concurrence. Sommes-nous donc au terme de la division du travail, de la spécialisation des efforts utiles ? Tout nous dit au contraire que nous touchons à peine Le seuil de ce monument d'harmonie. À mesure que s’étend devant nous le champ

de la connaissance, nous entrevoyons de nouvelles diversifications et, par conséquent, de nouvelles spécialisations de nos facultés et de notre labeur; et elles s’équivalent ou tendent à s’équivaloir, en raison même de leur multiplication à l'infini. Ce phénomène concourt puissamment à l'éducation solidariste dans le présent ; que sera-ce pour un avenir plus éclairé que le nôtre ? Connaitre les choses, leurs rapports entre elles, leurs rapports avec nous, nos rapports réciproques, c’est connaître la loi de solidarité et se refuser toute possibilité de s’y soustraire; c'est grandir l'effort personnel de toute l’utilité qu’il apporte à l’ensemble des efforts; c’est aussi reconnaitre que les plus grands génies ne sont pas universels par leurs facultés, mais qu’ils expriment, dans le sens où ils se sont développés jusqu’à l'exception magnifique et glorieuse, la totalisation des pensées antérieures; c’est mettre fin aux orgueils illégitimes, et aux humilités déprimantes qui y correspondent, pour donner à chacun la juste fierté de la collaboration loyale à l’œuvre commune. C’est aussi la sanction de nos actes s'épurant et s’idéalisant : D'abord elle s’exerça par masses, avec l’indiscernement de la nature laissée à ellemême. Puis, elle prétendit s'appliquer à l'individu, isolé des conditions d’hérédité et de milieu qui produisaient son mérite ou son démérite. Nous la voyons, finalement arrivée au terme ultime de son évolution, s'installer dans la conscience de l'individu, et donner à l’homme utile toutes les joies qu’il peut tirer de la bonté ou de la beauté de son apport dans l’œuvre collective. Quand cet homme, qui est encore en minorité, sera devenu majorité, les conditions morales du communisme seront réalisées : alors, en présence de l’incommensurable part de mystère que l'univers lui dérobe encore, la superbe du savant s’humiliera, tandis que, en face des forces que sa main déchaine et discipline, l’humble servant de machine relèvera le front.

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