TROISIÈME PARTIE
Si l’on veut se donner à peu de frais une réputation de moraliste, on n’a qu’à déplorer la disparition du sentiment de la famille. Une sorte de défaveur publique s'attache à ceux qui passent pour être dénués de ce sentiment, et, ordinairement, rares sont les cyniques ou les audacieux qui avouent ce défaut. C’est peut-être sur ce point que nous sommes demeurés le plus résolument conservateurs, tout au moins en paroles ; car nos actes se sont forcément modelés sur les phénomènes moraux et sociaux que manifesta l’évolution des faits, et nul ne peut prétendre que la forme familiale de ce temps ressemble à celle qui encadra nos aïeux du siècle précédent. Cette contradiction entre les actes et les paroles n’est pas hypocrisie, mais incapacité, pour la plupart d’entre nous, d'accorder ensemble notre manière d’agir et notre manière de penser. Dominés par les phénomènes de milieu, nos gestes s’accomplissent mécaniquement, dans le sens de l'instinct, qui s’accommode de toutes les situations et exige d’elles, et au besoin malgré elles, sa propre satisfaction. Dominées par les phénomènes d’hérédité, nos paroles répètent non moins mécaniquement depuis des siècles des sentences, qui furent l’expression de phénomènes disparus aujourd’hui. D'autant plus que
les principes généraux, les lois morales, ne sont point l'habituelle préoccupation de la masse. Si, pour une minorité d'élite, l'idée devance le fait et concourt à le réaliser, 1l en va tout au contraire pour la majorité, dont la vie cérébrale est lissue, pourrait-on dire, de pensées réflexes. D'autre part, et ceci témoigne un souci constant de moralité, nul ne veut assumer la responsabilité d'être dénaturé au point de n'avoir pas même conservé le plus primitif et le plus naturel des sentiments humains. Aussi est-ce là un des griefs que l'esprit conservateur invoque àvec le plus de succès auprès de l'ignorance générale contre le socialisme et ses théories sur l’union libre des sexes, l'éducation en commun des enfants et la suppression du droit d’héritage.
Il nous faut cependant ouvrir les yeux sur les réalités et nous rendre compte que, si une contradiction se manifeste entre les faits et les sentiments que nous exprimons, la faute n’en peut être aux faits, puisqu'ils sont le résultat de circonstances sur lesquelles nous n'avons eu jusqu’à présent qu’une action insignifiante. Eût-on même la pensée que les faits ont tort, il n’en demeure pas moins qu'on ne pourra agir sur eux, et les redresser selon ses sentiments, que si l’on se donne la peine de les connaître dans leur état actuel, dans leurs origines, et dans leurs relations réciproques. Ici, les raisonnements ne suffisent pas, ils peuvent même devenir nuisibles s'ils ne partent du réel, observé et fixé scientifiquement. Nier les faits ou leur attribuer arbitrairement une origine qu’ils n’ont pas, c’est se mettre dans l'impossibilité d’avoir aucune action sur eux. C’est faire de l’idéalisme à rebours, comme on en a fait jusqu'à ce jour, sans aucun profit pour la politique et pour la morale. Trop longtemps nous avons séparé notre cerveau de nos sens, et conçu le monde comme une création de notre esprit. Nous avons cru ainsi faire emploi de notre liberté de penser ; nous étions en réalité les esclaves de notre ignorance. Rappelons-nous une fois de plus que notre liberté d'agir est conditionnée par l’affranchissément de notre pensée, c’est-à-dire par la connaissance des réalités sensibles. | ER
Le sentiment de la famille, tel que nous l’affirmons encore
en paroles, n'est en somme qu'une pâle impression réflexe, quasi effacée, de la forte organisation familiale des temps écoulés. Pour le FE grand nombre, il s'arrête à la parenté du premier degré; quant aux autres degrés, ce n’est pas la voix du sang qui nai pocr régler leurs accords, mais le code civil pour apaiser leurs conflits, que d’ailleurs il fait naître
car, trop souvent, c’est la loi qui crée le délit. En réalité, la famille moderne se compose des ascendants et descendants directs, et, si ascendants et descendants sont généralement attachés par de solides liens d'affection et d'intérêt, on ne peut dire que ces liens engagent même les descendants entre eux. Dès qu'ils sont sortis du nid familial, les enfants deviennent économiquement indépendants les uns des autres, et, sauf exceptions, suivent leurs destinées parallèles, ici de for-
tune et de joie, là de détresse et de douleur, sans jamais les
mêler. Si bien que, pour la majorité d’entre nous, avoir le sentiment de la famille signifie simplement aimer ses père et mère, et ses enfants. On avouera qu’un sentiment qui se porte sur un nombre d'objets aussi limité inspirerait une singulière pilié à un revenant des clans antiques, où la familie s’étendait aux serviteurs et aux esclaves mêmes.
La famille antique était véritablement une unité sociale, dans tous les sens du mot. La famille, en notre temps, devient
de plus en plus une expression morale, et l'individu est
l'unité sociale réelle. Le chef de famille ne se reconnaît de droits sur ses enfants et de devoirs envers eux que jusqu'au moment où ils peuvent vivre sans aide ni contrainte. Prétend-
il retarder ce moment? La loi intervient, donne à l'enfant
devenu majeur son autonomie, et Le détache des liens familiaux, ne lui laissant plus qu’un devoir et un droit vis-à-vis de ses ascendants : le devoir de les nourrir, s'ils sont pauvres ou âgés; le droit de recueillir leur héritage, s’ils possédaient quelque chose. |
De tout temps, la propriété aété Le lien réel de la famille, et l’on conçoit qu'aux époques où la communauté Ha était la véritable unité économique, dont le chef, le père,
était en même temps le patron, les familles les plus nom-
breuses étaient en même temps les plus florissantes puisque
chaque enfant, dès qu'il pouvait marcher, était utilisé aux travaux de la communauté. Aujourd’hui, au contraire, la venue d’un enfant supplémentaire est une gêne pour les ménages réduits qui vivent de la petite propriété ou du salaire. On ne peut contester que l’indivision de la propriété familiale par l'application du droit d’ainesse fut, surtout dans les domaines ruraux, un puissant excitant de peuplement; mais il faut reconnaitre aussi qu’en décrétant le partage égal la Révolution donna à tous les membres de la famille june personnalité, qui, jusque-là, s'était absorbée dans celle du chef. D'ailleurs, en cela comme en beaucoup d’autres points, la Révolution ne fit que sanctionner un usage que la pression des faits avait déjà généralisé; sauf dans quelques cantons, le patriarcat absolu fut toujours inconnu en France, où le droit germanique et le droit romain avaient institué dès l’origine . la monogamie et l’apport de la dot, par lesquels la femme obtenait un embryon de personnalité civile et économique, qui ne devait se développer que bien lentement au cours des siècles, mais suffisait toutefois à empêcher la famille de revenir au régime du patriarcat absolu. e
À mesure que, s’agglomérant en cités, les familles cessèrent d’enfermer leurs membres dans le cercle étroit, où chacun d'eux était forcé de se mouvoir, les attributions du chef de famille diminuèrent. Tout d’abord lunité politique de la famille se fondit dans celle de la Cité, et nous avons vu qu’Athènes donna droit de citoyen à quiconque était en état de porter les armes, pourvu qu'il fût de famille Hibre. Certes, l'unité économique de la famille devait, à cette époque, tout au moins dans cette Cité, avoir déjà reçu de sérieuses atteintes. Ce peuple industrieux pratiqua, en effet, de très bonne heure la division sociale du travail, l’agriculture n'étant pas sa principale occupation. Or, dès que, par la création de professions distinctes, les opérations industrielles se divisent, le travailleur ne tarde pas à conquérir sa personnalité économique. Un potier, un tisserand, habile dans son métier, n’éntend pas travailler pour son père, mais pour luimême; son habileté étant l'élément principal du produit, il peut à peu de frais créer ou acquérir l'outillage, grâce auquel
il exercera son industrie. Il est à remarquer que, s’il est ainsi permis à l’artisan de conquérir son indépendance économique, il n’en est pas de même pour le laboureur et le pasteur. Il y a assurément plus de sécurité pour celui-ci, assuré d’être toujours nourri par le sol auquel il est attaché, mais moins de liberté. Cette différence suïfil à éclaircir un point important de l’histoire économique, et à donner la raison du peu de progrès réalisé dans les procédés agricoles, au regard des merveilleuses transformations opérées par l’industrie. Mais déjà la famille agricole, en tant qu'unité économique, se dissocie. Ce n’est pas, comme on l'a prétendu, le partage égal qui est la cause de cette transformation. Il en est au contraire une manifestation. Les gens qui vivent de la culture du sol ne sont plus, comme autrefois, isolés du reste du monde. Mis en contact plus fréquent, sinon permanent, avec la population des villes, ils ont contracté des besoins nouveaux, que leur labeur ne satisfait plus directement. Tout cultivateur est à la fois un travailleur et un marchand. Il n’a point tardé à s’apercevoir des avantages de la division du travail, et, cessant de bâtir granges, hangars et maisons, de filer, de tisser et coudre le lin et la laine, de cuire son pain, 1l recourt au maçon, au tailleur et au boulanger, et consacre son effort à l’unique production agricole. Le contact avec les travailleurs spécialisés, la fréquentation des marchés établis dans les villes, ont déterminé un grand nombre de jeunes agriculteurs à échanger la charrue contre l'outil, afin de vivre de la vie, sinon plus large, du moins plus variée, des centres d'industrie. L'auteur de ces lignes est en rapports constants avec des paysans de diverses régions; partout il a constaté que l’immense majorité des jeunes gens, à leur retour du service militaire, aspirent à quitter le travail du sol pour celui de l’industrie. Cet effort continu vers une vie plus complète est, quoi qu’on prétende, et quels qu’en soient les inconvénients passagers, un signe de civilisation croissante, qui aura sa répercussion heureuse sur l’évolution de l’industrie agricole : il faudra bien, en effet, que les machines cultivent le sol quand les bras se seront refusés à ce travail. C’est en vain qu'on ferait appel au
FOURNIÈRE. — Idéal, soc. 10
sentiment de la famille pour décider ces jeunes gens à demeurer au foyer rural ; ils seraient aussi insensibles aux prières de leur mère que sourds aux ordres de leur père; ceux qui restent aux champs y restent de leur plein gré, ou parce qu'ils n’ont pas trouvé d'emploi à la ville, et non parce que le chef de famille les y contraint. Car autorité du père sur l'enfant, en régime industriel, cesse en réalité non pas le jour où celui-ci a acquis sa majorité civile, mais Île jour où il a acquis sa majorité économique, c’est-à-dire dès qu'il peut subvenir lui-même à ses besoins.
De même que la domination économique du chef de famille disparait devant la spécialisation industrielle, lesautres modes de son autorité ont disparu, ou disparaissent, devant la spécialisation sociale organisée dans la Cité. Successivement le juge et justicier, leprêtre, l’'éducateur qu'était le père de famille, ont cédé et cèdent de leurs attributions à la société. Dans leurs conflits, les frères ne recourent plus à l'arbitrage paternel, mais à celui des tribunaux. Pour leurs délits, ce n’est plus le père qui les juge et les châtie, mais la loi commune. Que s’ils sont mineurs, le père aura sur eux droit de correction, mais ee droit sera limité par la loi, et il sera responsable vis-à-vis d’elle des mauvais traitements qu’il leur aura infligés. Si bénigne que soit encore la loi envers les parents qui abusent de leur droit de correction, on ne peut nier que nous sommes loin du droit de vie et de mort que possédait jadis le père sur tous les membres de la famille, quel que fût leur âge. D'autre part, sauf dans les familles protestantes et juives, et seulement pour une partie d’entre elles, l’autel familial est depuis longtemps renversé; le lien religieux n’est plus, entre les membres de la famille, qu'une communauté d'opinions où même quune simullanéité de pensées et de gestes absolument réflexes. Enfin, les parents abandonnent à la société l'éducation et l’ins-. truction de leurs enfants, tout au moins pour la plus forte part, et, ne le voulussent-ils pas, ils sont contraints par la loi d'assurer à leurs enfants un minimum d'instruction. Même, dans les villes où les moyens de solidarité sociale sont en voie de plein développement, le chef de famille inca-
pable deremplir vis-à-vis de ses enfants ses obligations de nourricier reçoit le concours d’instilutions publiques qui donnent repas et vêtements aux élèves des écoles communales. Si bien qu'une nouvelle conception est née, en opposition avec celle qui affirmait le droit du père de famille, et toutes les institutions modernes affirment un droit nouveau : le droit de l’enfant.
Nous assistons à la même décroissance d’autoritéde l’homme sur la femme dans la famille. Déjà, par la dot, l’homme n’était censé que le gérant de ce que possédait la femme; mais comme, en réalité, la femme n'avait, de par les lois, les mœurs et les institutions, nulle existence personnelle, eivile, sociale etéconomique, l'homme était un gérant irresponsable, c’est-à-dire un maitre absolu. Peu à peu nous avons vu se desserrer les liens qui entravaient la liberté de la femme, et c'est encore l’évolution industrielle qui a été l’artisan de cette libération progressive. Par la spécialisation commerciale, la femme est devenue la collaboratrice de l’homme, Parfois même, surtout dans le commerce de détail, seule la femme s'occupe de la vente, et l’homme consacre toute son activité aux achats et à la préparation de la marchandise. Par la spécialisation industrielle, quantité de femmes ont cessé d’être des ménagères et ont conquis, dans la dure servitude du salariat, ilest vrai, leur indépendance personnelle vis-à-vis de l’homme auquel elles ont associé leur existence. Sous l’inuence de ce double phénomène économique, de nouvelles mœurs se sont formées, et ce n’est pas sans un sourire intérieur que la commerçante, apportant à la communauté sa dot, et l’ouvrière son gain quotidien, entendent le maire leur dire, le jour de leur mariage, que la femme doit obéissance à son mari. Bien que la trahison conjugale du mari soit considérée comme une peccadiile au regard de celle de la femme, il n’en est pas moins constant que nos mœurs se sont pénétrées de cette situation nouvelle, et que, jurés, nous acquittons également la femme et le mari qui ont tué l'infidèle; l'antiquité n’eût pas eu assez de supplices pour une femme assez oséé pour porter une main homicide sur son seigneur et maitre... Ces acquittements, scandaleux
en ce qu'ils ne témoignent pas d’un respect suffisant de la vie humaine, prouvent cependant qu’une notion nouvelle est désormais acquise en principe : l'égalité des droits conjugaux. Le divorce, dont l'antiquité ne connut guère que la forme unilatérale, c’est-à-dire la répudiation de l'épouse par l'époux, encore pratiquée chez les Orientaux, est aujourd'hui, malgré son caractère bilatéral, ou plutôt précisément à cause de ce caractère, une institution plus avantageuse à la femme qu’à l’homme; ce qui démontre bien qu’il à été un résultat de la croissante émancipation de la femme dans la société et dans la famille. Tel qu’il est organisé par des législateurs que dominent l’idée romainede l'autorité masculine, et l’idée catholique de l’indissolubilité du mariage, le divorce ouvre à ceux qu'il libère une porte basse; mais celte porte pourra être agrandie de manière à laisser passer librement et la tête haute ceux qui n’ont pas trouvé dans Passociation conjugale ce qu’ils étaieut en droit d'y trouver. Déjà, dans la classe ouvrière, les unions mal assorties, avec ou sans le concours de la loi, se désassortissent sans y recourir davantage. Il y a, à cette pratique, des avantages et aussi de graves inconvénients, qui seront l’objet d’un examen spécial; mais il n’en est pas moins constant que ce fait, et tous ceux qui ont été énumérés plus haut, constituent la preuve que la famille a cessé d’être une unité sociale réelle, et que, par conséquent, le sentiment qui s’y applique est un sentiment plus idéal que réel. Trop souvent ce sentiment n’est que sur les lèvres, et non dans le cœur. La naissance d’un enfant est plus rarement que jamais souhaitée par les parents, et, comme si les enfants avaient conscience du regret qu’on eut à les voir naître, dès qu’ils peuvent gagner leur pain ils quittent la maison paternelle. Parents et enfants invoquent leurs droits, et abandonnent leurs devoirs à la société le plus qu'ils peuvent. L'ordre nouveau introduira plus d'équité et plus d'amour dans la famille, devenue l’unité d'élection et d’affection, l'amour conscient et volontaire étant désormais son: unique condition comme son unique raison d'existence.
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En se dépouiliant deses attributions au profit de la société, jusqu’au point de n’être bientôt plus qu’une expression mo- -rale, la famille a libéré ses membres de la plupart des obligations qui les attachaient à elle. Il serait téméraire de prétendre qu’actuellement le gain soit très appréciable pour eux. Ce qu'ils ont gagné en indépendance, d’ailleurs limitée par les servitudes économiques pour le plus grand nombre, ils l'ont perdu en sécurité. Quant aux droits qu'ils tenaient de
la famille, et dont la société leur garantit l'exercice, ils sont
généralement aussi indirects que précaires, le lien de la solidarité s'étant affaibli à mesure qu'il s’étendait. La société de jadis sacrifiait tout à la sécurité, et, mème dans les démocraties de la Grèce antique, faisait bon marché de la liberté personnelle. En réaction naturelle, la société de ce tempsei sacrifie tout à la liberté personnelle, dût l’insécurité géné- -rale être une entrave effective à la liberté de l’immense majorité des individus. La mentalité générale étant toujours en retard sur les faits, et les phénomènes d'ordre moral
étant moins sensibles à l’entendement des masses que les q
phénomènes d’ordre matériel, il s'ensuit que l’individualisme moral, provoqué par lindividualisme économique, est incapable de s'élever du premier coup à la notion de solidarité et de responsabilité. Seule, la pratique de la solidarité économique, dégagée du parasitisme capitaliste, pourra mettre d'accord le monde moral avec le monde matériel, et arrêter les déviations, trop fréquentes aujourd’hui, de liberté en libertinage.
L'individualisme moral, manifesté par le relâchement des liens de famille, est la principale cause de la crise de dépopulation que traverse la France, et que commencent à connaître les nations voisines, dans celles de leurs régions où se développent les idées de progrès et les aspirations au bien-
être. Or, même si, ce mouvement s'étendant à toute l'Europe civilisée, tout risque d’infériorité relative était écarté pour notre pays, la dépopulation n’en serait pas moins un péril social. Aussi n'est-ce pas pour des raisons ethniques particulières, c'est-à-dire par patriotisme, qu'il est urgent de chercher un remède à la dépopulation, mais parce que, pour se développer normalement, la civilisation exige une certaine densité de population en deçà de laquelle il y a recul, comme, au delà, il y a paupérisme. Frappés directement par les inconvénients de l’individualisme économique, trop indirectement admis, et dans une proportion trop faible, aux avantages et aux bénéfices de la solidarité capitaliste, les ménages se refusent d'autant plus à mettre des enfants au monde que l'esprit de prévoyance est plus développé en eux. Tel qui ne possède qu'un champ, un atelier, une boutique, prévoit le partage de ce chétif patrimoine entre de trop nombreux enfants ; tel autre compare son salaire au coût d'entretien de plusieurs enfants. Le résultat de ce calcul de prévoyance est l'enfant unique par ménage. Supposez l’enfant unique dans tous les ménages, il ne faudra qu'un siècle, c'est-à-dire trois générations, pour ramener Ia France à une population de dix millions d'habitants. La société ayant laissé les individus qui la composent abandonnés aux risques et. périls de la lutte personnelle pour l’existence, il était fatal que, pour se défendre, les plus prévoyants devinssent les plus égoïstes, sacrifiant le devenir social à leur devenir personnel, et renonçant aux nombreuses familles, que continuent de mettre machinalement au monde ceux-là mêmes qui, précisément, sont les moins aptes à assurer leur subsistance. Une observation constante établit, en effet, que les ouvriers chargés de famille sont justement ceux que leurs bas salaires et leurs travaux de force rapprochent le plus de l'inconscience primitive ; mais combien de ces malheureux enfants dépassent le douzième mois, et, parmi les survivants, combien deviennent une charge pour la société, les statistiques de la mortalité infantile et des conseils de revision dans les centres industriels se chargent de nous l’apprendre. On voit par cet exemple de la dépopulation que l'homme,
LA LIBERTÉ DE L'INDIVIDU ET LA FAMILLE a |
arrivé à l’état conscient individuel, peut agir contre l'intérêt même de la collectivité, et qu’il peut employer son pouvoir d’autodétermination dans un sens diamétralement opposé à l'intérêt publie. La collectivité ne lui donne que des droits illusoires en échange de devoirs sans cesse aggravés. Il sacrifie l'avenir collectif, dont il ne souffrira pas, au présent individuel, dont il jouit d’ailleurs d’une manière plus que précaire.
L'éducation moderne contribue puissamment au dévelop pement de l’individualisme moral, bien que son but soit de développer le sentiment de solidarité. Semblables à ces nègres africains, qui n’achètent aux civilisés que des armes et de l'alcool, nos jeunes individualistes, produits d’un milieu où la lutte est la loi commune, rapportent à leur unique personne tout ce qui leur est sensible. Riches, ils font usage de leur liberté de. choix amoureux en séduisant une jeune fille pauvre; pauvres, ils tentent de faire la conquête d’unefemme riche, qu’une tare physique ou sociale rend d'un placement difficile ; pour assurer leur subsistance, des jeunes filles pauvres prétendent qu'elles préfèrent les vieillards aux jeunes gens ; et les « faux » ménages de quelques mois ou Îles « vrais » ménages de toujours, — un « toujours » tempéré par le divorce, — seront le résultat de calculs et de mensonges triomphanis. Cette critique n’est certes pas plus nouvelle que les maux qu’elle signale, mais il faut avouer qu’elle est singulièrement renforeée en un temps où l’individualisme moral est parvenu à son point culminant. L’individualisme moral servi par une culture supérieure n’a pas cependant que de mauvais côtés. L'antique soumission au chet de famille, l'habitude prise héréditairement de considérer ses moindres paroles comme des oracles, étaient des obstacles presque insurmontables à tout progrès d'ensemble, dans l’ordre moral aussi bien que dans l’ordre matériel. En vain, dans la forte famille d'autrefois, un fils eût-il tenté de décider son père à renoncer à des procédés de culture irrationnels et onéreux. Il se fût heurté aux préjugés, d'autant plus erronés qu’ils étaient antiques, et par là même d'autant plus respectables. La famille est véritablement, même en sa forme
réduite actuelle, une mauvaise couveuse de progrès et d'innovations. Nombreux sont les pères qui s'enorgueillissent de la science acquise nar leur fils, mais rares sont ceux qui profitent de cette science pour améliorer leurs procédés de travail; et leur routine, qu’ils appellent expérience, résiste victorieusement à toutes les tentatives de progrès. Il s’ensuit, dans la famille, entre les vieux et les jeunes, un divorce d’idées par lequel s’affirme davantage l’individualité de ceuxci, et nombre de fils, soumis et respectueux en apparence, altendent avec des révoltes intérieures le moment où ils seront libres. Où ce conflit apparaît avec fréquence, et parlois avec violence, c’est dans le choix d’une profession ; et beaucoup de jeunes gens, que leur famille eût puissamment aidés dans la carrière de son choix, doivent s’élancer à leurs risques et périls dans celle qu’ils ont prétendu choisir euxmêmes. Seuls restent auprès du père ceux qui par leur naturel soumis, leur caractère peu initialif, sont disposés à accepter ses préjugés et à suivre ses errements. Ceux-là lui succéderont et suivront le sillon ancestral, à peine impressionnés par les bruits du dehors; jusqu’à ce que la ruine vienne les surprendre, stupéiaits et incompréhensifs, au milieu de leurs outils d'un autre âge. Comme nous le verrons plus loin, l’amour, chez l’homme doué de réflexion, est une préférence basée sur des motifs que peut parvenir à démèêler parfaitement, en soi-même, celui qu'ils animent. Comment l'amour filial pourra-t-il donc subsister dans son intégrité, et même, en des cas extrêmes, ne point disparaitre tout à fait, lorsque ceux qui en doivent être les objets ne seront plus tenus pour des conseillers éclairés et des guides sûrs, mais pour des tyrans qui veulent imposer leurs absurdes volontés à des êtres plus éclairés qu’eux ! Comment les sentiments de fraternité pourront-ils subsister entre les fils soumis, naturellement préférés par leurs parents, et les rebelles qui se sentiront frustrés par les effets de cette préférence, non seulement de leur part d'affection, mais encore de leur part de patrimoine, ce qui est bien plus sensible aux individualistes moraux que nous sommes!
Même dans les familles où à survécu, pour une grande
part, l'unité économique d'autrefois, et où les femmes el les enfants tirent leur subsistance du travail du père ou laident dans ce travail, c’est avec regret, et en faisant parfois les plus eriminels efforts pour s’y soustraire, que l'unité familiale assure leur subsistance à ceux qui ne peuvent plus rendre de services à la communauté. La tragédie du Roï Lear, souvenir de l'antique sacrifice des vieillards, encore pratiqué parmi les primitifs contemporains, se joue dans un plus grand nombre de familles que notre conscience effrayée n'ose se l'avouer. Ici, encore, la société a dû intervenir, quand les fils, besogneux eux mêmes, ne peuvent remplir leur devoir, — et se substituer à eux, ou les aider à le remplir. Mais, sous ce rapport, on sait combien est insuffisant et arbitraire le secours social transmis par les bureaux de bienfaisance. Les grandes entreprises capitalistes les mieux organisées et les caisses de retraite particulières viennent en appoint au secours social; mais, malgré de touchants dévouements filiaux, plus fréquents qu’on ne croit, surtout dans la classe ouvrière, malgré les hospices et les dépôts de mendicité, trop nombreux encore sont les vieillards qui attendent que la mort vienne les délivrer des tortures du froid et de
la faim. On avouera que, pour ceux-ci, la mise hors de Ia
famille constitue une condition d'indépendance à laquelle ils eussent renoncé bien volontiers.
Cependant, le remède se trouve non à côté du mal, mais dans le mal même, sinon pour ceux dont l'existence s'achève de la manière douloureuse qu’on sait, du moins pour ceux dont la vie est encore en fleur. En même temps que l’autorité du père sur ses enfants est diminuée en raison des devoirs dont la collectivité le décharge vis-à-vis d’eux, ces devoirs mêmes, assumés par la collectivité, sous la forme qu’ils revêtent dans nos grandes villes, sont destinés à produire une profonde impression sur de jeunes cerveaux. Ces vêtements, ces chaussures, ces repas que l'enfant du prolétaire reçoit, non plus de son père, mais de la communauté, l'habituent à l’idée de réciprocité future vis-à-vis de la communauté, et il se sent, pour une part importante, le pupille de la Gité. De plus, ce tuteur collectif se préoccupe de sa santé et de son
hygiène, met à sa disposition des dispensaires et des piscines, des stations balnéaires et des colonies de vacances. L’enfant recoit ainsi de la communauté des soins que sa famille n’aurait pu lui donner.$es jeux mêmes sont organisés et dirigés, et ses maîtres tâchent d’y joindre le maniement des outils, dont, parvenu à l’âge d'homme, il aura à se servir. Getexemple donné par les grandes villes, des villes moindres s'occupent à le suivre, surtout celles où les socialistes ont conquis le pouvoir municipal. Ces enfants, devenus grands et lancés dans le combat pour la vie, ne retrouveront pas les soins ni le travail attrayant qui emplit et charma leurs années seolaires. Ils regretteront les habitudes d'hygiène contractées dans leur enfance, et emploieront toute leur activité de citoyens à réaliser, pour tous les hommes faits, les conditions d'existence qu'ils ont connues naguère. Ainsi se produira une poussée populaire vers une extension de bien-être obtenu par l'effort collectif. |
D'autre part, l'individualisme moral, reflet de l'individualisme économique auquel sont abandonnés surtout ceux qui possèdent peu et ceux qui ne possèdent rien, ne peut s’installer d’une manière absolue dans la conscience contemporaine. [l y est heureusement combattu par un héréditaire sentiment de solidarité, qui, pour ne plus trouver satisfaction dans le cercle disloqué de la famille, ne disparaitra pas, mais tentera de se satisfaire sur d'autres objets. A la famille imposée succède ainsi la famille d'élection. Geux qui ne possèdent rien se choisissent et s’épousent généralement avec une pleine liberté, et, si leurs ressources économiques proviennent également du salaire, ils se séparent avec la même liberté, lorsque l'association à cessé de satisfaire leurs intérêts ou leurs sentiments. Il ne faut pas se dissimuler que, dans ces cercles de solidarité spontanée et volontaire, la femme trouve moins de sécurité et de protection que dans la famille. Ouvrière, son salaire est généralement inférieur à celui de son associé conjugal ; ménagère et mère de famille, occupée aux soins à donner aux enfants, elle tombe tout à fait sous sa dépendance. Attachée légalement ou non; rien ne prémunit contre l’abandon son foyer, errant de domicile
CARACTÈRES RÉGRESSIFS ET PROGRESSIFS 455 en domicile loués au trimestre ou au mois. Mobilisés par les: déplacements du travail, les ouvriers ne sont que trop incités par l'incertitude de leur situation et, il faut bien le dire, par l'attrait du plaisir, à rompre l’union contractée en toute liberté, dès qu’elle leur devient trop onéreuse ou qu’elle contrarie leurs goûts. La femme paie, dans ce cas, bien chèrement, une indépendance qui l’affame en même temps qu’elle brise son cœur. Réciproquement, des femmes infidèles quittent le foyer pour suivre un autre homme, parfois même en disant un adieu définitif aux enfants, qu’elles laissent à leur père, pour ne point apporter de charges trop lourdes au nouvel élu. Cet individualisme moral, qui rejette tous les devoirs librement acceptés par ceux qui ne savaient au juste en quoi ils consistaient, ni s'ils auraient la force de les remplir, peut être blâmé par les moralistes de profession. Le sociologue a, lui, une tâche plus utile à accomplir : il doit examiner dans leurs causes ces phénomènes; il doit rechercher les moyens réels et non verbaux de concilier un irrésistible courant humain vers la liberté personnelle avec un non moins nécessaire et non moins général besoin de séeurité. Si la famille ne lui apparaît plus comme le moyen qui doit satisfaire à la fois le besoin de sécurité, et l'aspiration à la liberté, il doit chercher ailleurs.