CARACTÈRES RÉGRESSIFS ET PROGRESSIFS DE L'INDIVIDUALISME MORAL
Il est incontestable que les caractères moraux apparents de la période où nous sommes sont fort différents de ceux qui se manifestaient à l’époque où la famille était fortement organisée. Mais n’y a-t-il pas, dans l’indéniable démoralisation de notre temps, une sincérité qu’on chercherait vainement chez nos aïeux ? Voilà ce qu'il faut examiner de près en écartant tout d’abord la question de la criminalité, non pour alléger ou pour abréger la tâche, ni pour esquiver une difficulté,
mais parce que, en réalité, si les crimes contre les choses se sont augmentés dans une proportion qui alarme les moralistes, autant qu’elle réjouit ceux qui se destinent à la magistrature ou à la gendarmerie, les crimes contre les personnes, beaucoup plus graves, accusent une diminution qui prouve l’adoucissement des mœurs générales. Que la propriété, ou tout au moins les avantages qu’elle procure, devienne davantage la récompense de l'effort accompli, et l’on verra diminuer rapidement le nombre des altentats à la propriété. Que la forêt des lois civiles cesse d'être l’abri où peuvent s’embusquer les pirates de la propriété, pour dépouiller au grand jour les prolétaires des fruits de leur travail, et parmi ceux-ci cesseront de se recruter les gens qui prennent contre la propriété meurtrière des revanches d’ailleurs durement expices. Cependant, si les mœurs générales se sont adoucies, n'est-ce point parce qu’elles se sont corrompues ? Certes, nulne peut nier cette corruption générale des mœurs, mais il reste à savoir si elle est un mal permanent et irrémédiable, ou si elle est le signe d’une transformation morale nécessitée par de nouvelles conditions sociales.
Toute infraction aux mœurs générales est un acte de révolte accomph par l’individu pour donner un libre cours à ses sentiments et un hbre exercice à ses facultés. En l’accomplissant, il ne s'inquiète nullement des conséquences sur l’ordre général, et il n’a en vue que de se satisfaire personnellement. Il accomplit donc essentiellement un acte d’individualisme moral. Depuis les plus primitives origines de l’humanité, il n'est pas un homme qui ne se soit rendu coupable au moins une fois d’une telle infraction. Mais, si tous furent coupables, tous ne furent pas découverts, ou n’avouèrent pas hautement leur révolte. Aujourd’hui, la révolte s’avoue ouvertement contre les conventions morales, mais plutôt dans les actes que dans les paroles ; elle se dénonce, mais elle ne s'affirme pas. Le voile d'hypocrisie est à demi arraché, et tout le monde sait ce qu’il y a derrière les mots. Inversement, car tout est confusion au moment essentiellement transitoire où nous sommes arrivés, les tenants de la morale autoritaire des temps disparus affecteront en paroles et en allures