‹ L'idéalisme socialChapitre 33 sur 96 · CARACTÈRES REGRES£IFS ET PROGRESSIFS · texte numérisé non relu

CARACTÈRES REGRES£IFS ET PROGRESSIFS

extérieures une tolérance qui est bien loin de leur cœur. Ainsi, toute bonne famille conduira ses filles à l'Opéra pour entendre Roméo et Julietle. Le caractère de ces amants parfaits, en révolte contre la famille, sera admiré, et on donnera des larmes à leurs malheurs. Mais qu'une des enfants de cette famille s’avise d’être une Juliette au naturel, et vous verrez ce qu'il adviendra de la petite malheureuse. C’est pourtant cette révolte d’une enfant de quinze ans contre la moralité générale qui a donné à l'humanité une émotion bienfaisante, dont nos descendants, dans les siècles les plus reculés, vibreront autant que nous. Les indestructibles monuments de la littérature de tous les temps sont des manifestations de révolte contre la fatalité et la moralité qui en découle, des réactions de l'individu contre le milieu. Eschyle,.dans Prométhée, oppose les hommes aux dieux; Euripide, dans

l'Orestie, oppose aux Furies aveugles des dieux de clémence;

Sophocle, dans Œdipe-Roï, impute aux dieux les crimes involontaires des hommes. De Shakespeare à Ibsen, l’histoire de la littérature, fleur de la pensée humaine, est l’histoire

des douleurs et des révoltes de l'individu aux prises avec le

milieu qui l’enserre, l’étouffe et le brise. L'ensemble de ces révoltes individuelles forme le progrès général, et si nous les voyons se manifester en aussi grand nombre aujourd’hui, et de tant de manières affectant toutes les formes de la vie morale, c’est qu'évidemment nous sommes en voie de transformation morale.

Cet état est un état de souffrance, évidemment. Ainsi, dans les centres de civilisation, la fille-mère est secourue, mais ce secours n’est ni une absolution ni un encouragement pour elle; c’est à l’enfant innocent, et non à cette coupable, que la société, esclave dela morale traditionnelle, accorde le secours. Comme on ne vit pas seulement de pain, il arrive alors fréquemment, trop fréquemment, que les malheureuses qui ont cédé secrètement aux suggestions de la nature ne peuvent supporter l’idée d’être dorénavant en état d’infériorité morale vis-à-vis de la société, et, masquant leur faute par un crime, font disparaitre le fruit de leurs amours illicites. Comme on vit aussi et surtout de pain, il arrive encore plus fréquem-

ment que le petit être est sacrifié, parce que celle qui le conçut ne pourrait l’avouer sans perdre un emploi qui est son - unique moyen d’existence, ou parce que le secours publie ajouté au salaire de la pauvre fille ne suffirait pas à les nourrir tous les deux. Ges crimes contre l'être naissant sont rares, au regard de ceux qui se commettent contre l’être en germe; et l'avortement n’est plus seulement, comme naguère, la ressource de celles qui ont enfreint les règles de la morale générale, mais l’expédient auquel recourent les ménages réguliers, qui ne veulent ou ne peuvent supporter les charges d’une nombreuse famille.

Cet expédient, périlleux pour celles qui y recourent, est de tous les temps ; mais il faut bien reconnaître que la réduction contemporaine de la famille à sa plus simple expression l’a singulièrement généralisé, et que, comme pour l’infanticide, dont il est un mode préventif, seules, de nouvelles conditions sociales pourront sinon le faire disparaître entièrement, du moins le ramener aux caractères d'exception qu'il eut aux époques de familisme homogène. D'autre part, les lois de la génération étant mieux connues des intéressés, par les progrès et la vulgarisation d’une science à laquelle on n’opposera plus de prétendues lois de pudeur, qui ne sont que des lois d'hypocrisie, seules procréeront les femmes qui désirent les joies de la maternité ; et, dans l’état de sécurité personnelle, ces joies sont assez grandes pour que la fin du monde ne soit pas à redouter de ce chef.

De même que dans les petilessociétés sauvages de la Polynésie, où l’on redoute le péril de la surpopulation, l’infantieide est considéré comme moral, et en somme il l'est puisqu’il constitue une sauvegarde d'existence pour les membres de la communauté, — de même, dans certaines sociétés de l'antiquité, la prostituée ne connut pas la réprobation dont la frappent les sociétés chrétiennes : sa fonction fut reconnue d'utilité publique, et mêlée aux rites de religions, dont ellemême était une des prêtresses. Mais c’est, pensons-nous, faire beaucoup trop d'honneur au christianisme que de lui attribuer une influence déterminante sur la situation sociale de la prostituée. Si puissante que soit une forte pensée sur

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