L'INDIVIDU ET L’ÉTAT
Par un phénomène d’anthropomorphisme qui n’a rien de surprenant, étant donnée notre éducation héréditaire, il est fort peu d'individus qui ne considèrent l’État comme un être réel et personnel, dont les idées, les sentiments etles intérêts sont en antagonismeavec leurs propres intérêts. Cette hostilité ne se manifeste pas seulement dans la classe quine participe que virtuellement à la puissance publique, mais encore, et on pourrait dire surtout, dans la classe même qui a fait de l'État le moyen le plus puissant de conservation et d’accroissement de sa domination sur les autres membres de la société. Il est à remarquer que cette hostililé contre l’État grandit précisément à mesure qu'il dépouille tous ses anciens caractères oppressifs et compressifs des individus, pour prendre un ecaractère d'utilité publique. Cette hostilité ne pouvait se manifester qu’en régime d'opinion publique ; elle en estla forme extrême, et, pourrait on dire, négative. C’est ainsi qu’on voit, au lendemain d’une révolution, l'opinion publique imposer à l'État reconstilué l'abolition de la peine de mort en matière polilique. Il est vrai qu'aux époques de trouble grave, profond ou prolongé, cette loi d'humanité est écartée, soit que l’on. qualifie les actes de guerre civile crimes contre les personnes et les propriétés et qu'on leur applique les ultimes rigueurs du code pénal, soit plus simplement que l’on substitue aux lois civiles la loi martiale et ses violences expéditives. Mais, même dans le domaine des services publics d'administration et de sécurité, qui est bien incontestablement le sien, l’État n’est plus guère en possession incontestée de son pouvoir, etchaque individu le considère comme son adversaire personnel dans tous les rapports qu’il a avec lui. Pour les membres de la classe non possédante, auxquels incombent tous les devoirs publics, et qui supportent les plus lourdes charges dela communauté, cette hostilité se conçoit. Ils sentent et voient que