‹ L'idéalisme socialChapitre 49 sur 96 · L’INDIVIDU ET L'ÉTAT · texte numérisé non relu

L’INDIVIDU ET L'ÉTAT

l'État est aux mains de la classe possédante, qu’elle a le bénéfice direct, immédiat, des lois promulguées dans l'intérêt général. Donne-t-on aux raffineurs une prime à l’exportation du sucre afin d'encourager et de soutenir la culture de la betterave? Le cultivateur et ses ouvriers ne voient pas pour cela s'élever les profits de l’un ni les salaires des autres. Grâce à cette subvention, cependant, que seuls les raffineurs empochent, ceux-ci achètent des betteraves aux cultivateurs, et les cultivateurs paient leurs ouvriers. Mais les cultivateurs et leurs ouvriers n’ont pas tort de dire qu’il y aurait d’autres moyens, et plus directs, d'encourager leurs efforts. De leur côté, les consommateurs français ont raison de protester contre un système qui consiste à prélever un impôt sur le sucre, qu'ils achètent, et à donner une prime aux fabricants, qui vendront du sucre aux étrangers. En sorte que ce moyen compliqué de servir les intérêts des producteurs ne les sert qu'indirectement, subsidiairement, peut-on dire, et soulève à la fois les protestations des producteurs et des consommateurs. Seuls, les raffineurs ne protestent pas. Donne-t-on près d'un million par an à l'Opéra pour soutenir la musique française ? D’une part, les musiciens qui ne seront jamais joués à l'Opéra et qui sont légion ; d'autre part, le public des quatre-vingts-six départements, qui ne mettra jamais les pieds à l'Opéra, protestent avec ensemble. Cette subvention, cependant, donne des chances aux musiciens qui ne seront pas joués à l'Opéra de l’être ailleurs, grâce à la propagation du sens et du goût musicaux entretenus par l'Opéra. Grâce à elle, également, le public des quatre-vingt-six départements deviendra le public, nor seulement de ces musiciens, mais encore de ceux dont les œuvres représentées d’abord à l'Opéra feront ensuite leur tour de France. Ici, le profit public est plus clair que pour la betterave, et, on peut le dire, plus direct. Pourtant, ii se conçoit que les contribuables éloignés de l'Opéra par la distance, ou par l’exiguïté de leur bourse, soiént mécontents de ne recevoir leur plaisir que de seconde main, ou par répereussion.

On comprend, par ces exemples sommaires, que, pour ceux qui ne possèdent rien, et néanmoins participent aux charges

publiques, l'État est considéré comme l’ennemi, Or, si, pour les classes possédantes, l’État est parfois une gêne, un obstacle à leur expansion, il est aussi parfois un moyen d’accroître leurs forces où d'augmenter leurs jouissances : le raffineur maudit l’État quand celui-ci examine d’un peu près ses bascules ou ses saccharimètres, et le bénit quand les. Chambres votent une prime à l’exportation du sucre. I] le bénit également quand, installé dans son fauteuil, il suit avec sa lorgnette les évolutions du corps de ballet. Il a même beaucoup plus d'occasions de bénir que de maudire; pourtant, nous le verrons tout à l'heure, la classe possédante se range, elle aussi, parmi les ennemis de l’État. Ceux qui ne possédent rien n'ont jamais l’occasion de bénir, et tout contact avec l'État est pour eux un froissement qui appelle leurs malédictions. On a beau prendre la plus grosse masse de l'impôt d'une manière indirecte, en l’incorporant au prix des denrées et des marchandises, le non-possédant n’est pas dupe, et il sait que, même payant à proportion égale de ce que paie son voisin riche, ilse trouve avoir payé la plus forte part; car, en réalité, l'égalité d'impôt, entre contribuables inégaux de situation, c’est l'inégalité au détriment du plus pauvre. S'il examine ensuite l'emploi que fait l’État du produit des impôts, il voit que les deux cinquièmes en sont affectés aux intérêts de la dette publique; et cela le touche fort, lui, l'éternel débiteur de l’État. Il voit encore qu’une somme, qui flotte entre le tiers et le quart, plus près du tiers que du quart, est affectée à la défense nationale: et il se dit qu'il est tout de même le meilleur patriote, prisqu’il paie de sa poche et de sa personne, tandis que, grâce aux lois fiscales et militaires, la bourgeoisie paie aussi peu que possible de l’une et de l’autre. Mais cette réflexion ne suffit pas à le satisfaire, et quand, par surcroît, il voit l’armée où sert son fils, et qu'entretiennent ses deniers, se mettre entre lui et son patron pour régler par la force une question de salaire, on conçoit son amertume. Le budget paie des juges, mais sans doute ne reste-t-il pas assez d'argent pour payer suffisamment la justice? Toujours est-il que le prolétaire ne peut recourir à eux, Car, si leurs sentences sont gratuites, les procédures ne

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