L'INDIVIDU ET L'ÉTAT
le sont pas. Donc, ici encore, il paie contre lui-même, puisque, s’il à un procès contre un adversaire plus riche, il ne pourra pas défendre ses droits, et gain de cause restera non au plus juste, mais au plus fort. Grâce à ce budget, on l’instruit gratuitement. Plaisante gratuité! Ne sait-il pas que, de cette. masse formidable du budget dont il paie la plus forte part, le douzième à peine est affecté à l’instruction publique! Néanmoins, C’est là le grand hienfait des temps modernes ; c’est par lui que le prolétaire prend conscience de la place qu'il occupe dans la Cité, et de celle qu’il pourra y prendre un jour.
Si la bourgeoisie est fort partagée dans ses appréciations sur l'État, encore que leur ensemble lui soit plutôt hostile, cela tient à ce qu’elle rêve cet idéal : un État qui la servit sans la contraindre, et dans lequel les médailles n'auraient qu'une face. La classe capitaliste proprement dite a un programme plus net et plus primitif : elle se sert de l'État, tout en travaillant à se substituer à lui. Pour elle, l'individu, c’est le capitaliste, et qui n’est pas capitaliste ne compte point. Or, dans la forme démocratique qu'il prend à mesure qu'un plus grand nombre de citoyens virtuels deviennent des citoyens réels, l'État constitue un danger croissant pour la suprématie des capitalistes. Sous la pression de ce danger, le conservatisme capitaliste n’hésite pas à revêtir une couleur anarchiste, et il trouve sans peine des économistes et des sociologues de l’individualisme pour lui donner cette teinture. En réalité, nous l'avons dit, mais nous ne le redirons jamais trop, le capitalisme est contre l'État, parce qu'il a tiré de l’État la puissance par laquelle il peut se passer de lui dorénavant, et que la puissance de l’État menace de tomber maintenant aux maius des prolétaires. Ceux-ci, donc, ne doivent pas considérer l’État comme une bastille qu’il s’agit de raser après en avoir expulsé les défenseurs, mais comme une forteresse qu'il s’agit de conquérir pour la transformer en un asile de paix, où tous auront leur place.
n'y a, en effet, antagonisme entre l'individu et l'État que parce que l’État est une arme de guerre où un moyen d’exploitation aux mains de la minorié contre la majorité, Que l'État cesse d'être un instrument de classe, et les reproches
que lui fait la classe lésée tomberont avec leurs griefs. Qu'il devienne le moyen d'administration publique dont chaque citoyen peut user, quand il en a besoin, qu'il devienne le gar- dien des droits dont chacun trouvera les conditions réelles dans sa libération économique, et l'État ne sera plus niun autocrate ni une collection d’aristocrates, mais l’ensemble des citoyens. La conquête de l’État, pour la masse des citoyens, n’est donc pas autre chose que la conquête d'eux-mêmes par eux-mêmes, l'extension à tous de droits réels, dont ils n’ont eu jusqu’à présent que l'illusion. La démocratie ne doit donc pas combattre l'État, mais devenir l’État, elle-même, tout entière, absolument, dans la personne du plus humble des citoyens qui la composent. On ne se possède que lorsqu'on se connaît. L'ensemble des citoyens ne se possédera également, ne sera réellement l'État, que lorsque chacun d’eux sera devenu conscient de lui-même et de ses rapports par l’État avec l’ensemble de ses concitoyens : l’État sera alors le moyen de relation entre les membres de la Cité devenus libres et égaux. En quoi les rapports de l'individu et de l’État, dans cesconditions, pourront-ils être des rapports de subordonné à supérieur ? Dans l’État de caste ou de classe, aristocratie de droit ou capitalisme de fait, il est évident que le membre de la Cité qui n’est ni noble ni riche est un subordonné, non seulement visà-vis du noble et du riche, mais encore vis-à-vis de l’État, qui est leur moyen de domination et d’exploitation. Dans un État où il n'y a ni castes de droit ni classes de fait, ce n’est pas aux individus qui administrent l’État que le citoyen est subordonné, mais aux lois, et à ces lois ils sont eux-mêmes subordonnés dans leurs rapports avec lui. Or, dans un tel État, chaque citoyen est un libre contractant ; il exerce consciemment et volontairement sa part de souveraineté. Evidemment, il est parfois contraint d’obéir à des lois qu’il estime injustes ou incomplètes ; mais il possède les moyens d'agir sur ses concitoyens pour supprimer ou améliorer ces lois, et, la culture générale aidant, il y a chance que ce soient les meilleures lois, c’est-à-dire les plus aptes à favoriser l’actionlibre de chacun, qui soient finalement adoptées par tous; car, dès qu’une évidence scientifique s’affirme, nulle force humaine ne peut
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