L'INDIVIDU ET L'ÉTAT
l'empêcher de s'imposer finalement à tous. Il est déjà nombre de principes politiques sur lesquels l'unanimité s’est faite : dans le droit civil, par exemple, nul ne conteste que quiconque à causé un dommage à autrui ne lui doive réparation. La forme de la réparation peut varier, mais le principe est resté constant jusqu’à ce jour. Aux temps primitifs de la formation française, ce principe s’appliquait même à l’ensemble du droit criminel, et le wehrgeld était parfois l’unique rançon et punition d'un meurtre. La réparation personnelle, qui, de nos jours, est rentrée exclusivement dans le droit civil, est-elle éternelle? Pas plus qu’elle ne fut absolue, même au temps où elle régissait le droit criminel. Le dommage ne se répare pas entre époux qui ont mis leurs biens en commun, non plus qu'entre ascendants et descendants. Déjà une forme spontanée d’association, l'assurance, prend à sa charge les dommages involontaires que cause l’imprudence ou la distraction. Dans l’association future, il pourra donc se faire que ce principe de droit se transforme, sans pour cela qu'aucun individu lésé par l’imprudence ou la distraction d’autrui en souffre le moindre dommage, ni que celui qui a causé le dommage soit tenu de pâtir pour assurer au citoyen lésé cette réparation. Il n’empêche que, pendant toute la période d’individualisme, le principe de la réparation aura fonctionné sans soulever la moindre protestation. Quelle protestation soulèveront ceux qui, sans supprimer la réparation, ne la feront plus supporter à l'auteur involontaire du dommage et, passant ee dommage aux profits et pertes de la communauté, ne lèseront plus Pierre pour accorder réparation à Paul? Aucune, évidemment. Pour être délivré par l'État de cette responsabilité, l'individu se sentira-t-il moins libre vis-à-vis de l'État, c’est-à-dire vis-à-vis de l’ensemble de ses concitoyens ? Ge serait folie de le prétendre. Que subsistera-t-il done du principe? L'essentiel même, c’est-à-dire la réparation. Peu importe à l'individu lésé d'où qu’elle lui vienne, pourvu qu’il la reçoive. Il la recevra avec plus de certitude de la collectivité que d’un individu, qui pourrait bien être capable de causer le dommage, mais non toujours de le réparer.
Dans l’État constitué par la libre adhésion des citoyens, et
dont chacun d’eux pourra contrôler les moindres actes, — et le schéma d’un tel État existe réellement dans la société moderne, —peut-on supposer un seul instant que la raison d'État s'oppose à la raison de l'individu, et le droit de l'État au droit de l'individu, que la doctrine du salut publie opprime le citoyen ? Le droit public, dans l’État ainsi constitué, n’est pas autre chose que la lotalisation des droits individuels, et. quand le droit d’un seul individu est violé, on ne peut pas dire que le droit public existe. Si, jusqu’à présent, le droit public a pu s'opposer aux droits individuels ou les limiter, c’est parce qu'il était constitué par une minorité et à son profit propre, et, redisons-le, que la majorité n’y participait que subsidiairement et par répercussion ; quant au salut public, pseudonyme de la raison d'État des temps passés, il consistera précisément dans le salut de chacun des citoyens dont se compose le publie. La raison d'Etat de l'avenir sera la raison de chaque individu associé à la raison de tous, pour faire enfin de la loi la garantie et la sanction de la liberté individuelle.
Pour quantité de gens encore, l’État est une puissance extérieure el supérieure à la nation, et ses agents de direction et d'exécution sont au-dessus des autres citoyens. Gette manière de considérer l'État, et ceux qui en ont la charge, n’est pas absolument fausse et arbitraire. Elle vient de ce que l'exercice de la puissance publique a été, en effet, à l’origine, extérieur et supérieur à la nation; de ce que la force a soumis à une caste d’envahisseurs les laboureurs et les artisans ; de ce que cette caste avait primitivement pour objet fondamental de tirer son loisir et son bien-être de la masse soumise par la force à sa domination ; de ce que les lois de police essentielles n’ont pas été imposées d’abord par cette caste, et qu'elle a eu pour principal souei de garder sa conquête; de ce que ces lois de police instituées par la communauté asservie ont été incor-
porées aux autres volontés du conquérant, et soumises également à son bon plaisir, jusqu’à ce que des révoltes ou des pres: sions extérieures eussent contraint celui-ei à accorder une charte à la communauté; de ce que les offenses au suzerain étaient toujours plus durement réprimées que les dommages même les plus graves causés aux particuliers ou à la communauté; de ce qu'’enfin la force avait présidé à l'organisation de la puissance publique, non dans l'intérêt public, mais au profit de ceux qui détenaient la force. Non seulement la masse à pris ainsi le pli de servitude, mais le pouvoir ne s’est pas lui-même débarrassé complètement des caractères oppressifs et compressifs qu'il affecta dans la longue suite des âges, et qu’il possède toujours dans les pays de civilisation inférieure. De leur côté, encore aujourd’hui, les agents de la puissance publique croient trop exercer pour leur compte un pouvoir, qu'ils ne doivent exercer que dans la limite des lois, et de leurs attributions déterminées, pour le service du public. La division de Ia société en possédants et en non-possédants, en bourgeois et en prolétaires, en
citovens réels et en citoyens virtuels, n’a pu qu’entretenir cette | y
illusion, — qui n’est pas faite seulement d’apparences, — qu'un fonctionnaire n’est pas le serviteur du public, mais son maitre, et que l’État tient la Cité sous sa dépendance.
On peut mesurer le progrès accompli par une nation au point de vue démocratique, et l’on peut ajouter : au point de vue de la civilisation générale, — à l'importance qu'y ont conservée, au regard des autres, les services publics qui jaillirent spontanément, dans la Gité primitive, pour assurer la défense commune contre l'agression extérieure, pour le maintien de l’ordre intérieur contre l’agression des particuliers, et pour conserver à la Cité la faveur du dieu, ou des dieux qu’elle avait adoptés.
Toute Cité s’est appuyée sur la caserne, le tribunal et le temple, et, pour témoigner de l’antériorité de leur institution, le soldat, le juge et le prêtre se distinguent encore aujourd’hui du reste de la nation par le costume. Dans les Cités que notre civilisation a essaimées dans le nord de l’Amérique et en Océanie, l’uniforme, la toge et la robe ont presque disparu.
L'armée est une milice réduite au minimum d’effectif; la magistrature est une fonction élective, dont la source émane directement des justiciables ; les clergés sont des corps de particuliers relevant uniquement des fidèles et ignorant l’État, qui les ignore aussi. Nos démocraties de la vieille Europe n’en sont pas encore à ce point de développement, nous avons vu pour quelles causes. Les mêmes causes, si la démocratie américaine n’y prend garde, pourront arrêter un Jour son développement et la ramener au point où nous sommes encore. Pour l'Australie, le péril est moindre, la démocratie y ayant développé parallèlement ses conquêtes sur le terrain politique, économique et social. En réalité, dans nos pays d'Europe, ces trois services publics primordiaux, dont la nécessité a disparu aux yeux de ceux qui contemplent la réalité à la lumière des principes du droit moderne, ne subsistent pas seulement parce qu'ils sont les instruments de domination de la classe possédante, mais surtout parce que la classe non possédante ne sait pas encore s’en passer. Confinées dans les limites de leurs frontières respectives, les masses populaires de l'Occident européen, déjà parvenues au concept de solidarité nationale, en sont entore à considérer le peuple voisin comme un agresseur possible, Les masses sont restées primitives sous ce rapport, et l’on sait que le caractère principal du primitif est la crainte et l’aversion de l'inconnu. Un homme qui serait placé assez haut, qui parlerait assez fort pour être entendu de toutes les nations, et serait assez connu d'elles pour leur inspirer confiance, pourrait leur crier que leur crainte mutuelle est aussi vaine que criminelle leur aversion réciproque. Un tel homme n'existe pas, du moins à l’état d'unité”; mais tout nous annonce que les voix, qui disent et répètent ces choses depuis des années, seront prochainement entendues. Elles le seront quand chaque citoyen aura la faculté de parler, quand chaque
1Ce passage était écrit quand le tsar a proposé le désarmement partiel. Les conséquences morales de cette proposition sont incalculables. Les conséquences réelles immédiates en seront nulles, le désarmement total, consécutif à la reconnaissance du droit des nationalités, étant la seule solution possible, qu'aucun gouvernement ne voudra adopter.
citoyen aura la faculté d'entendre, en un mot quand la démocratie se connaitra.
On ne peut dire qu’elle se connaisse complètement, même dans les collectivités qui en sont comme l’avant-garde. Si engagés dans l’avenir que nous soyonsen pensée, le passé cependantnoustient encore par mille liens. HenriHeinenousraconte l'algarade que firent de libres citoyens américains à la fille d’un pasteur, qui avait eul’audace d’épouser un nègre. Les éléments les plus progressifs de la démocratie européenne nous offrent des spectacles tout aussi contradieloires. N’avonsnous pas vu la chambre syndicale des typographes ‘français lutter, pendant des années, contre l’introduction des femmes dans leur profession? Il est vrai que le patronat, par l'emploi des femmes, comptait susciter aux ouvriers masculins une concurrence qui fit baisser les salaires. Il est vrai encore que, par leur éducation, les ouvrières françaises étaient réfractaires à toute organisation syndicale qui, tout en sauvegardant Îles salaires des hommes, eût en même temps sauvegardé leurs propres salaires. Mais il faut avouer que la chambresyndicale combattitles femmes,sans mème avoir tenté de lesincorporer à ce puissant organe de défense professionnelle. N’avons-nous pas vu également les socialistes d’un pays voisin faire une émeule contre la police, qui voulait les empêcher de se livrer au jeu grossier el cruelde l’anguille ? Ne voyons-nous pas certaines populations du Midi invoquer les libertés communales, quand on veut leur interdire la barbarie des courses de taureaux ? On voit tous les jours ainsi de pacifiques et féconds outils de travail se transformer dans la main d’un furieux en instruments de mort. Quand les plus eriantes de ces contradictions auront disparu, tout au moins parmi le plus grand nombre; quand la collectivité se connaïitra, c’est-à-dire quand elle connaitra ce qui est nécessaire à son existence, à l’accord de chacun de ses membres avec tous les autres, elle ne laissera à l'État que les services publics utiles et supprimera les autres. Alors, certainement, ilrestera peu de chose, sinon rien du tout, des trois services primitifs de la Cité. Si, alors, la civilisation entretient encore des soldats, ce sera sur ses confins, aux frontières de la barbarie et de la. sauvagerie; mais
tout porte à croire que ses ingénieurs, ses médecins, ses agronomes, feront plus pour l’unification finale du globe que ses soldats. Sielle conserve des juges, elle ne croira pas nécessaire d’en faire des agents de l’État, c’est-à-dire des agents de répression et de compression aux mains de la classe qui détient la puissance publique, mais des arbitres librement désignés par les parties en contestation, et dont le mandat cessera dès le prononcé de leur sentence. Comme elle ne croira pas plus à l'efficacité des châliments qu’à sa justice, et qu'elle considérera plutôt les délinquants et les criminels comme des malades que comme des coupables, ses jurys, réunis pour établir la matérialité des faits imputés au criminel ou au délinquant, n’auront qu’à remettre celui-ci aux mains des médecins traitants, ou en liberté, selon que l’acte d'insanité qualifié crime ou délit aura ou n’aura pas été accompli par lui. Quant aux religions, qui achèveront de mourir dans une atmosphère peu propice aux mystères dont elles vécurent, leurs prêtres ne compteront pas plus dans l'État que les diseuses de bonne aventure ou les médiums qui font tourner les tables, En revanche, des services publics, qu'ignora complètement le passé, el que développent insuffisamment les États modernes, prendront dans l'État la place quileur revient, et fourniront à chaque citoyen leur maximum d'utilité, en échange d’un minimum de rémunération. L'Élat alors, en soi ou dans son personnel, ne sera plus le maitre de la Cité, mais le serviteur publie de chaque citoyen, qui, ne voyant plus en lui son maître, ne le considérera plus comme un ennemi.
Nombre de services publics sont encore aux mains du capitalisme, el nous avons vu qu’ils ont été pour lui un moyen d’asseoir définitivement sa puissance. Les chemins de fer, les entreprises télégraphiques et postales maritimes, la Banque régulatrice du crédit général, institutions dont on ne peut contester le caractère de services publics, feront d’autant plus légitimement retour à l’État que, tombées dans le domaine public par la disparition du capitalisme, — et nous avons vu que cette disparition est inévitable, — seul l'État pourra recueillir cet hérilage, ou plutôt reprendre ce qu’il
avait temporairement concédé à l'époque où la féodalité capitaliste, maîtresse de l'État, recevait de la main droite ce que lui donnait sa main gauche, L’instruction publique étant le grand instrument de cette transformation de l’État, c’est à son extension et à son perfectionnement que doivent tendre les efforts des citoyens conscients. C’est grâce à la science, à sa nécessité reconnue dans une société, qui disparaitrait dans
un effroyable cataclysme si elle s’arrêtait de progresser seu-
lement une heure, que la classe possédante recule de plus en plus et se confine dans les fonctions sociales inutiles et parasites, laissant graduellement aux prolétaires instruits la direction des organes sociaux essentiels. Lorsque ceux-ci auront achevé leur conquête, les temps seront venus; s’ils veulent vivre, les spéculateurs, les banquiers, les prêtres, les soldats,
les fonclionnaires compressifs ou décoratifs de la vieille
société devront alors changer d'état. Le service public d’instruction est donc en ce moment à son aurore, et le champ où il s’'étendra est à peine défriché. Aujourd’hui, pour l’enseignement primaire, et secondaire surtout, il se débat contre une formidable concurrence; un grand corps social du passé, profitant d’une victoire passagère obtenue sur la bourgeoisie par la peur des révolutions ouvrières, dresse ses
universités en face de celles de l’État. Cette prétendue liberté
de l’enseignement a, en somme, tué l’enseignement libre. Les écoles catholiques ont ruiné les institutions laïques particu-
lières, et elles restent debout, propageant leur enseignement
de mystère, de terreur, d'autorité et de mort en face de l’enseignement public qui aspire à la vérité, à la lumière, à la liberté, à la vie. Au nom de la liberté, il faudra que la prétendue liberté de forger des âmes d’obéissance passive et irraisonnée disparaisse d’une Cité qui veut des citoyens, et non des esclaves. Le besoin le plus impérieux de lêtre humain, après le boire et le manger, c'est de connaître. Tout ce que l'humanité a acquis de connaissances de l’univers et. de l’homme est le patrimoine indiscutable de chacun d’entre nous, Dussions-nous ne savoir que pour savoir, cette connaissance nous fût-elle absolument inutile pour assurer notre existence personnelle, nous aurions encore le droit de savoir.
Ce n’est pas pour une mincrité qu’une hérédité de situation a privilégiée, et qui chaque jour se montre plus indigne de: son privilège, que les Newton, les Laplace, les Darwin, les Pasteur ont ouvert des voies glorieuses à la connaissance humaine, mais pourtous ceux qui peuvent les suivre, etfrayer des chemins nouveaux. À cette source intarissable du savoir, chacun a le droit de s’abreuver, et ne doit connaître de limites que sa propre capacité d'apprendre. Quand nous en serons là, l’enseignement sera vraiment un service public.