VI PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION
Sur ce premier point, il me faut plaider coupable et, n’invoquer qu'une circonstance atténuante auprès des lecteurs. Je croyais alors, et je pense encore que j’eus raison à ce moment, qu’il était urgent d'affirmer de puissants motifs de vivre, et de vivre socialement, alors que les anciens motifs, fondés sur les religions et les philosophies, s’écroulaient de toutes parts. Ce fut présomption grande de ma part: telle cette bonne femme qui apportait une vilaine petite écuelle remplie d’eau pour éteindre l'enfer. On voulut bien reconnaître ma bonne volonté et dire que mon mouvement fut d'un « brave homme ».
J'ai rouvert mon livre et il m'est apparu que le mal était irréparable. Il eût fallu le récrire en enter. Et comme les critiques justes portaient en même temps sur sa contexture générale, il fallait donc aussi le refaire en entier, Comme, enfin, mes arguments sur les possibilités d'évolution dans le sens que j'indiquais ne paraissaient pas assez probants, il fallait ajouter des arguments à mes arguments et des preuves à mes preuves. Cestà-dire allonger un livre jugé déjà trop long par la même crilique judicieuse, finalement écrire un autre livre dont le style, la construction, les déductions — et forcément les conclusions — auraient été autres.
Puisque, malgré ces imperfections, le public en a épuisé la première édition, les lecteurs de la seconde admettront que je leur présente ce livre-ci et non pas un autre. Aux avertissements que je donnais aux lecteurs de la première édition, et qui valent encore pour celle-ci, il ne me reste donc qu’à en ajouter de nouveaux et qui remédieront autant qu’il est humainement possible aux défauts que j'ai moi-même aperçus dans
PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION . Vil
mon travail après l’avoir perdu de vue pendant dix ans.
Tout d'abord, il s’y trouve une erreur qui n’en était pas une, hélas! en 1898. La nécrose ne ronge plus aujourd'hui les chairs des ouvriers et ouvrières occupés par l’Elat dans la confection des allumettes. Cette rectificalion me permet de noter, à l'actif de l’'Etat-patron, que, lorsqu'il n’a pu encore obtenir du Parlement certaines sauvegardes de la santé ou de la dignité des salariés, il s'efforce du moins de les assurer aux siens propres. C’est ainsi que la peinture à la céruse a été proscrite dans les travaux exécutés pour son compte ayant qu’une loi étendit cette mesure aux entreprises privées. C’est ainsi encore qu'il a, dans ses ateliers et arsenaux, limité la journée de travail à neuf heures, et dans certains à huit heures, et que dans les chemins de fer de l'Etat et pour les cantonniers de nos routes nationales les amendes ont élé supprimées.
Mais il est des erreurs plus graves, et qui, en une certaine mesure, ne sont pas l’œuvre du temps. Si j'avais . à écrire ce livre, je ne ferais plus dépendre aussi étroitement les méthodes de la psychologie de celles de la physiologie (p. 176). Le lecteur voudra bien accentuer les explications que je donne d’ailleurs quelques pages plus loin. Je rm’en fie pour cela à son sens averti, et je ne Jui ferai pas l’injure d’insister sur les différences qui, d'autre part, existent entre la psychologie individuelle et la psychologie collective.
En voici de plus graves encore, et ici le temps m'a servi à les reconnaître : c’est une erreur de croire que le développement du machinisme dans l'industrie substitue le manœuvre à l’ouvrier. La vérité est que nous manquons, en France et ailleurs, d'ouvriers qualifiés. La