Nouveaux Entais, t. IV, c, xi. Édit. 1'. Junet
D'où vient la nécessilé de l'idée ? Est-ce de l'idée elle-même ou d'une autre source? Voilà ce qu'il faut d'abord examiner. Or ce point ne paraît pas douteux. La nécessité, comme on l'a vu, est comprise dans l'idée ; elle n'est autre chose que la manière dont l'universalité se rapporte à l'idée. L'idée est universelle de sa nature, par le l'ait même qu'elle est pensée. Elle ne peut pas ne pas l'être ; ce caractère ne lui vient pas du dehors : elle ne l'a pas d'emprunt, elle l'enveloppe dans sa propre essence.
Dès lors, comment Dieu pourrait -il servir de fondement à l'idée? Comment serait-il lui-même un caractère qu'elle porte en soi, qu'elle enferme dans son contenu ? Son existence est au delà de l'idée comme la notre est en deçà ; elle est, bien qu'immuable, aussi distincte de l'idée que notre individualité changeante. Elle ne lui communique pas plus sa nécessilé que nous notre contingence. Tout cela nous semble d'autant plus vrai que la nécessité de l'existence de Dieu, étant d'ordre concret, ne présente aucune ressemblance avec la nécessité tout abstraite et toute Logique de l'idée. Dieu est un acte éternel, L'idée n-esl qu'une simple aptitude à s' actualiser . Chercher dans L'être infini le rondement immédiat de L'idée, c'est commettre l'erreur des (Ihiuois, qui, ne s'e\|>liquanl pas comment la terre peul rester en équilibre dans l'espace, la
supposaient appuyée sur le dos de quatre éléphants que portait à son tour une immense tortue.
Sur ce point important, Platon suivait plus rigoureusement les lois <le la logique que la plupart des philosophes du xvu" siècle : il reconnaissait aux idées un caractère absolu de nécessité et leur accordait en conséquence une existence séparée; de fait, il faut aller jusque-là, si la nécessité des idées n'est pas hypothétique par quelque endroit ; dans ce cas elles se suffisent, et c'est le platonisme qui a raison.
Les innéistes n'ont donc tranehé aucune di'> difficultés au nom desquelles ils ont refusé de croire à l'identité originelle de l'idée et du phénomène empirique. Leur système une fois admis, il reste encore à savoir comment l'esprit passe du concret au logique, du particulier à l'Universel, du contingent au nécessaire, du relatif à l'absolu. Ils ont déplacé la question sans la résoudre. Chose plus grave encore, leur système rend toute science de la nature à jamais impossible.
Ces! par nos idées que nous connaissons les lois de la réalité empirique. Mais comment remplirontelles ce rôle, si elles ne viennent pas de cette réalité elle-même, si elles n'en sont pas l'essence ou contenu logique ? Admettons que les idées, entendues au sens onlologiste, soient universelles et né-
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cessaires, il s'agit encore de savoir comment elles communiquent ce double caractère aux données expérimentales , par quel mystérieux commerce elles élèvent les sensations jusqu'à la dignité d'une vraie science? Or, c'est là un problème qui n'a pas de solution. Les idées et les images forment, dans l'innéisme, deux ordres de connaissances qui se développent à l'intini, sans jamais se rencontrer, deux mondes qui restent éternellement unis et éternellement distincts. Dès lors , l'expérience a beau évoquer de la région de l'intelligible les notions éternelles qui lui correspondent , elle n'y gagne rien en valeur scientifique ; la lumière infinie dont elle s'illumine lui reste étrangère: elle demeure également individuelle , mobile et contingente, elle ne contient encore que des faits et des agglutinations de faits. Du moment qu'on sépare l'idée el le phénomène empirique, il ne reste plus de place que pour la logique formelle ; la logique réelle a disparu.
L'observation n'est pas neuve d'ailleurs, et saint Thomas s'en servait déjà comme d'une arme contre la philosophie d'Avcrroës. « On ne peut soutenir avec plus de raison, dit le saint docteur en sa langue d'un autre Tige, que le genre, l'espèce el la différence ont une existence séparée des individus.
Car, s'il en ét;iit ainsi, le genre el l'espèce ne pour-
raient s'attribuer à tel individu. On ne peut dire, par exemple, que l'humanité soit séparée de Socrate. Le prédicat séparé ne concourt pas à la connaissance de tel objet donné ' . »
Il semble donc que Descartes ait exagéré quelque peu son œuvre de réforme philosophique. Sans doute, il amis dans une plus vive lumière le point dont il faudra désormais partir et qui esl le sujet. Mais, en même temps, parce qu'il n'a pas voulu regarder en arriére et chercher si l'on avait trouvé quelque chose de bon avant lui, parce qu'il ne s'est confié qu'en Bon génie, il a omis, dans sa théorie de la raison, ce qui fait la raison elle-même, l'activité, et s'est vu contraint, par la logique, à rejeter en dehors de la nature tout ce qui porte l'empreinte de l'absolu, à fonder en Dieu L'édifice entier de la connaissance intellectuelle. El cette manière «le voira eu «les conséquences funestes ; elle a jeté les esprils dans une fausse voie. On s'est demandé depuis lors, et pendant deux siècles, comment les lois de la pensée s'accordent avec les lois des choses; et le problème, ainsi posé, ne pouvait avoir de solution.
Formulons, maintenant, la conclusion principale qui se dégage de notre enquête. De même que les catégories se situent dans l'idée, de même l'idée, à
i. De ente et eSSetUÙt, cli. IV.
son tour, se silue de quelque manière dans le phénomène empirique. On a trop distingué, trop séparé ces éléments différents de la connaissance; on en a fait des entités indépendantes, et le vrai, c'est que tout a une seule et même racine, qui est l'expérience, Là est l'unique et première source de la logique, aussi bien que de la vie. 1° Il y a des phénomènes, et ces phénomènes ne sont pas informes par euxmêmes, à la façon de la matière de Kant; chacun d'eux contient un certain système de caractères : ces caractères isolés du fait de l'existence par la force de l'esprit, voilà les idées que nous nous formons des phénomènes. 2° Ces phénomènes ne s'expliquent pas par eux-mêmes. Ils sont marqués au coin d'une insuffisance essentielle; la raison, qui les pénètre de son regard, se dit en leur présence : Il faut qu'il y ait quelque autre chose; et de là nos idées métaphysiques, nos concepts de cause, de substance, de substance première ou d'èlre parfait. 3' Ces raisons explicatives qui jaillissent du sein de la réalité expérimentale, l'intelligence les compare à l'idée de bonheur; et alors, les considérant de ce point de vue nouveau, elle y découvre un certain degré de bonté, qui n'est pas le môme pour toutes, elle y découvre une hiérarchie de perfections. De ce biais, la plante lui parait supérieure au caillou, l'animal
à la plante, l'être raisonnable à l'animal, Dieu in-
lin i nient meilleur que tout le reste, soit parce qu'il est en lui-même L'harmonie consciente et vivante de toutes les perfections, soit parce qu'étant l'indéfectible sainteté, il impose à toute créature le respect de l'ordre universel. Et de là les idées de bien, de loi, de droit, de devoir, qui sont comme les pierres angulaires de tout édifice moral.
Sans doute, cette interprétation des données logiques de la conscience ne lève pas toute obscurité. Il y reste dis mystères, et ces mystères sont profonds. Mais la part de ténèbres que nous trouvons
dans les faits n'est pas une raison de tes révoquer en doute; autrement ii faut tout nier, jusqu'à la lumière qui emplit nos yeux. Il est rationnel del'af* (irmer, quelles que soient, d'ailleurs, les difficultés
qui pourront BUrgir sur la roule : tout est inné ou rien ne l'est. Si le logique est donné avec et dans la raison, il faut que le réel lesoil ;m-si; et si le réel esl chose qui s'acquiert, il faut aussi que le logique s'acquière, el parallèlement. Car le logique et le réel sont essentiellement solidaires; on ne tes sépare pas plus qu'on ne Sépare les angles de la notion du triangle : ce sont deux aspects d'une seule et même réalité. Encore une fois, L'idéalisme et l'empirisme : voilà désormais les deux termes de l'alternative. L'ontologism ■ esl une théorie qui a vécu.