I. Rev. philo*. 1891, t. Il, p
rait même dire qu'il n'y a pas de terme général dans une pareille hypothèse. Car un terme n'est général que par les faits auxquels il se rapporte : un terme n'est général que par ce qu'il signilie.
L'idée n'est pas non plus l'image à l'état brul. telle qu'elle est reçue par la sensibilité, dans la netteté première de ses contours. Toutes les écoles ont reconnu une certaine différence entre ces deux phénomènes, et cette différence est si manifeste qu'une simple réflexion suffit à la faire ressortir. Le propre de l'idée est de n'avoir par elle-même ni forme ni dimensions déterminées. Le triangle, pris en soi, n'est plus tel triangle ; Bes côtés n'ont plus tel nombre de mètres ou de centimètres.
Qu'est-ce donc que ridée ? Faut-il y voir une sorte de trace commune laissée dans la conscience par un certain nombre d'images dont tes particularités ont disparu? L'idée est-elle une représentation affaiblie et décolorée, où n'entrent plus comme composants que les caractères par lesquels se ressemblent une foule d'autres représentations ? Il y a quelques années déjà, j'eus l'occasion de visiter le glacier des Bossons, et je me rappelle encore ces blocs énormes de neige congelée, aux formes angulaires, aux veines bleuâtres, recouverts d'une blanche couche de Légers cristaux, entrecoupés de crevasses béantes au fond desquelles grondait un
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torrent. Je retrouve encore dans mon souvenir la représentation sensible d'un glacier. Mais il y a une différence entre cette représentation et mes impressions passées. Tout était précis dans ce que j'ai vu; presque tout est vague maintenant. Chacun des objets qui ont frappé mes yeux ont produit en moi une sensation distincte. Chaque bloc, chaque aiguille, chaque ondulation de ce fleuve de glace avait une forme, une couleur, des dimensions qui lui étaient propres. Mais ces détails ont disparu et je n'en puis ressusciter que la plus petite partie. Il n'en reste dans ma conscience qu'un écho affaibli, une image vague et décolorée, une sorte de résidu formé de caractères agglutinés par la ressemblance. Est-ce là ce qu'on appelle l'idée? Non, et la chose paraît indiscutable. Car, si je ne me rappelle pas tous les détails du glacier que j'ai vu, il n'en est pas moins vrai que tout ce que j'en conserve dans ma mémoire est une esquisse, l'esquisse sensible d'un individu distinct. De plus, à mesure que je persiste à relever les ruines qu'a faites en moi la main de l'oubli, à reconquérir sur le passé les traits divers du tableau qui s'est autrefois déroulé sous mes yeux, je vois apparaître de nouvelles sensations d'un caractère également particulier: la forme d'un glaçon, la couleur d'une veine, la profondeur d'une fente. Tout ce qui sort de la partie inconsciente de
mon être sous l'effort de la réflexion prend un aspect déterminé, présente des contours définis. Il y a des parties de mon souvenir que je ne puis nullement faire revivre, j'y vois des lacunes sans nombre que je ne puis combler. Mais ce sont des places vides, où toute forme précise fait défaut, parce que toute réalité en est absente. Ainsi, de quelque manière que j'envisage la représentation actuelle de mes souciions passées, je n'y trouve rien d'abstrait, rien d'indéterminé, rien qui ressemble à une idée. ( >u je n'y vois rien ou ce que j'y vois représente un individu. Elle est moins savante, mais aussi particulière que l'œuvre de la nature dont elle provient. Toutefois, afin de ne commettre aucune méprise, poussons notre analyse un peu plus loin. Est-il bien vrai qu'il n'y ait rien dans L'image qui convienne à plusieurs individus ? In souvenir incomplet se divise en deux parties: l'une que nous possédons dés l'abord, l'autre que nous essayons de reconstruire à forée de tâtonnement et de réflexion. Comment ce travail de recherche est-il possible? Ne suppose-t-il pas qu'antérieurement à l'apparition des caractères qu'il s'agit de retrouver, il existe déjà dans la conscience un aperçu vague et général qui ne fait que s'achever quand on les retrouve? K< laircissons ce point à l'aide d'un exemple. Je me rappelle la physionomie d'une personne que j'ai
connue; mais je n'en sais plus le nom. Toutefois, ce nom que je ne sais plus, je ne le confonds pas avec un autre. Je fais, pour l'évoquer, mille combinaisons malheureuses, que je tiens pour telles et que je rejette successivement. Mais que je tombe par hasard sur le groupe de lettres que je cherche, c'est comme un éclair qui jaillit, je dis aussitôt: le voilà. Qu'un autre vienne à prononcer devant moi le nom que j'avais oublié, la môme révélation se produit : je le reconnais immédiatement comme étant le vrai. Comment se fait celte constatation d'identité entre ce que j'apprends à l'heure même et ce que je ne savais plus? Ne faut-il pas, pour l'expliquer, qu'il y ait quelque part dans ma conscience une ébauche de représentation, aux contours très indéterminés, applicable par là même à plusieurs individus, qui, se précisant de plus en plus sous l'effort de l'attention, aboutit à l'image ? Mais j'observe d'abord que la représentation crépusculaire dont on parle, par le l'ail môme qu'elle convient à plusieurs phénomènes, ne me révèle plus tel phénomène. L'idée de triangle ne me conduit pas d'elle-même à l'idée de triangle isocèle et surtout à la représentation
d'un triangle à dimensions données. De plus, j'ai beau fouiller dans ma conscience avant d'avoir trouvé I»' mol que je cherche, je n'y rencontre rien
qui lui ressemble, ou, si j'yrencontr^quelquechose, c'est un élément individuel, une lettre, un groupe de lettres qui doit servir à le former. In souvenir ne s'achève pas en vertu d'une représentation indéterminée qui se développe en allant du général au particulier, l'n souvenir se précise par l'addition successive ou simultanée de différentes pièces, dont chacune est individuelle au même titre que le tout qu'elle sert à constituer. Et chacune de ces pièces passe brusquement de l'inconscient à la conscience, sans qu'on puisse expliquer au juste comment elles en sortent et ce qui les a précédées. Tout ce que je sais, c'est qu'elles viennent à point combler des vides que je veux remplir; et si je les tiens pour ce qu'elles ont été jadis, le fait s'explique par la connaissance que j'en prends au fur et à mesure qu'elles montent & la lumière de la conscience; je sens en les revoyant que je reproduis l'acte par lequel je les ai vues la première fois.
11 n'y a donc rien dans l'image qui soit indéterminé, et par là même abstrait. L'image est toute individuelle ou n'est pas du tout : « Je peux, dit Berkeley, imaginer un homme à deux tètes, ou la partie supérieure de son corps jointe au corps d'un cheval. Je peux considérer la main, l'œil, le ne/, l'un après l'autre abstraits ou séparés du reste du corps. Mais, quelle que soit la main ou quel que
soit l'œil que j'imagine, il faut qu'ils aient une forme, une couleur particulière. De même, mon idée d'homme doit être l'idée d'un homme blanc, ou noir ou basané, droit ou contrefait, grand ou petit ou de taille moyenne l. » Ce passage d'un argument dirigé contre les notions abstraites résume à souhait la pensée que nous développons ; tout ce qui se sent, tout ce qui s'imagine, revêt un caractère déterminé, concret, et partant n'est pas l'idée.
On peut établir par une autre méthode la distinction de l'idée et de l'image. L'idée ne perd rien de sa netteté, pour gagner en extension. Bien plus, elle est d'une clarté qui s'accroît au fur et à mesure qu'elle s'élève. L'idée de matière est moins obscure que celle de vie; l'idée d'étendue moins obscure que celle de matière; l'idée d'être en i;énéral moins ténébreuse que celle d'étendue. Il en va tout autrement de l'image. Plus elle devient générale, plus elle devient un je ne sais quoi qui n'a plus ni forme, ni contours, et ne se rapporte plus à rien. La netteté de l'idée et celle de L'image vont en raison indirecte l'une de l'autre : elles ne sont donc pas chose identique. VA c'est un point que Taine a brièvement el comme furtivement
l . lnh oduetion "»•'• principes </<■ /</ connaissance humaine.
signalé dans son Intelligence : « Mon idée abstraite, dit-il, est parfaitement nette el déterminée. Maintenant que je l'ai, je ne manque jamais de reconnaître un Araucaria entre les diverses plantes qu'on me présente. Elle est donc autre chose que la repré sentation confuse et flottante que j'ai de tel Araucaria en particulier '. »
L'idée n'est pas une sensation décolorer par le temps. Mais ne pourrait-on pas y voir une masse d'images étiquetées d'un signe? En fait, c'est à celte forme de l'empirisme que se sont rattachés II. laine, M. Paulhan et M. Ribot . <. Qu'y a-t-il donc en moi, dit II. 'l'aine, de <i net ri de -i déterminé, qui correspond au caractère abstrait commun à tous les Araucarias et ne correspond qu'à lui ? Un nom de classe, le nom d'Araucaria, prononcé ou entendu mentalement, un son significatif, lequel est compris et qui, à ce litre, est doué de deux propriétés. D'une part, sitôt qu'il est perçu ou imaginé, il éveille en moi la représentation sensible plus ou moins expresse d'un individu de la classe; celte attache est exclusive. 11 n'éveille point eu moi la représentation d'un individu d'une autre classe. D'autre part, sitôt que je perçois ou imagine un individu de la classe, j'imagine ce son lui-