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CHAPITRE IV

Il y a peut-être un innéisme héréditaire.

« Le cerveau, dit 11. Spencer, représente une

infinité d'expériences reçues pendant l'évolution de la vie en général ; les plus uniformes et les plus fréquentes ont été successivement léguées, intérêt et capital, et elles ont ainsi monté Imitaient jusqu'à ce haut degré d'intelligence qui est latent dans le cerveau de l'enfant; que l'entant dans le cours de sa vie exerce, fortifie d'ordinaire et rend plus complexe; qu'il léguera à son tour, avec quelques additions, aux générations futures. C'est ainsi que l'Européen en vient à avoir vingt ou trente pouces cubes de cerveau de plus que le Lapon. C'est ainsi que des facultés, comme celles de la musique, qui existent à peine dans les races inférieures de l'humanité, deviennent congénitales dans les races supérieures. C'est ainsi que de ces sauvages, incapables de compter au delà du nombre de leurs doigts et qui parlent une langue uniquement com-

posée de noms et de verbes, sortent à la longue nos Newton et nos Shakespeare \ »

Cette pensée du célèbre psychologue nous semble avoir « une âme de vérité ». Elle contient, sous sa forme quelque peu trop matérialiste, une idée nouvelle que l'on peut ajouter avec bonheur aux données traditionnelles de la psychologie de l'intelligence.

Le principe de saint Thomas d'Aquin reste vrai. C'est par l'activité que l'intelligence humaine s'élève du concret à l'abstrait, ou, si l'on veut, du sensible à l'intelligible ; c'est par l'activité qu'elle devient peu à peu l'architecte de tout édifice scientifique. Il n'y a ni principes, ni notions, ni formes, qui lui soient essentiellement et primitivement innés. L'intelligence humaine, à son aurore, était vierge de toute donnée objective. Quand la raison apparut pour la première fois sur la planète, elle ne sortit point tout armée des profondeurs de l'âme ; au monde encore inconnu elle n'apporta que la puissance de le conduire. Tout innéisme, où l'on conçoit la pensée comme pourvue de catégories ou d'idées directrices antérieures aux faits, est une hypothèse dont les progrès de la psychologie ont démasqué l'erreur et qu'il faut écarter désormais du champ de la recherche philosophique.

i. Principes <U Psychologie, i* partie, c. VII, p. B08.

Mais n'y a-t il pas une aulre sorte d'innéisnie, qui, loin d'être démenli par l'expérience, y pourrait trouver au contraire un commencement de justification? Jusqu'à nos jours, on a considéré l'intelligence humaine comme un principe qui est resté identique à lui-même dans toute la suite des siècles. On s'est tiguré qu'elle était dès son origine ce qu'elle est maintenant. Celte vue est-elle totalement juste? El peut-on la maintenir intégralement en face de la loi de l'hérédité dont on a montré de notre temps les singulières et surprenantes applications ?

Pourquoi l'intelligence humaine n'aurait-elle pas débuté par une certaine éclosion d'énergie consciente, vide au prime abord de toute idée et de toute forme essentiellement inhérente à sa nature, mais qui, en évoluant à travers les à^cs, se serait enrichie d'un certain nombre d'expériences an» traies? Nos premiers parents auraient accru pat l'exercice la vigueur cl le champ de leur pensée, et transmis à leurs enfants quelques parcelles de ce surcroît de vie. Ces entants à leur tour se seraient élevés à un degré supérieur de développement, dont ils auraient eux-mêmes doté leur postérité. Ainsi, la raison humaine, telle que nous la trouvons en nous, serait une synthèse de couches additionnelles de force inventrice et de notions, transmises par voie héréditaire, léguées avec le flambeau de la vie,

A l'heure actuelle, elle comprendrait un élément natif, individuel, et un élément inné, procédant de l'évolution de l'espèce humaine; et cet élément luimême serait tout à la fois subjectif et objectif.

Une telle hypothèse ne suppose pas un développement continu de la famille humaine. Il se peut qu'il y ait eu des haltes et même des mouvements en arrière sur la voie du progrès intellectuel. Mais l'énergie une fois emmagasinée ne se serait pas perdue. L'heure de la décadence une fois passée, la raison soumise à des influences plus heureuses aurait repris sa marche en avant, accrue et guidée par les conquêtes des civilisations éteintes. A travers les fluctuations de la vie, il y aurait une suite de l'esprit humain.

« L'homme, a dit Pascal, est dans l'ignorance au premier âge de sa vie ; mais il s'instruit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage non seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs; parce qu'il garde dans sa mémoire les connaissances qu'il s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils nous ont laissés. El comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement; de sorte que les hommes Boni aujourd'hui en quelque Bort'e dans le même état où se Irouvëraieril les anciens philosophes,

s'ils pouvaient avoir vieilli jusqu'à présent, en , ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles. De là vient que, par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l'univers vieillit, parce que la môme chose arrive dans la succession des hommes que dans les Ages différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours <ie tant de siècles, doil ôtre considérée comme un homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ' »,

L'hypothèse dont nous parlons ici comprend cette géniale pensée de Pascal, mais aussi quelque chose de plus. Le travail des siècles écoulés |i*> nous aurait pas seulement laissé des livres, mais encore certaines ébauches d'idées qui seraient devenues pour toujours l'apanage de notre esprit, et une puissance plus grande de pénétrer la nature des choses.

On ne peut d'ailleurs adresser à ce système lès critiques qui portent si fortement contre l'innéisme de Descartes et celui de Kant : il ne compromet

\. Pensée*, édit. Ernest H.wet, p. ;;it, I87ti, Paris.

nullement la connaissance du réel; il la favorise au contraire, en attribuant à l'intelligence une énergie plus féconde et comme une anticipation des données de l'expérience. Si nous tenons de nos ancêtres un certain nombre de notions fondamentales, en les retrouvant c'est le symbole mental de la réalité que nous découvrons; et par là même ces notions ne nous trompent pas. Elles s'éveillent en nous avec les données de notre expérience individuelle, se fondent avec elles et ne font que river plus solidement notre esprit à l'empirique vérité. Quand on parcourt une rue contournée et déjà connue, on n'en voit qu'une partie et l'on se souvient du reste. Mais à mesure qu'on avance, l'état vif recouvre l'état faible et s'identifie avec lui, tout en gagnant par là môme en précision : on voit mieux ce que l'on a déjà vu. Ainsi des expériences ancestrales qui se seraient accumulées en notre esprit comme une série de couches sédimentaires : elles profiteraient à la connaissance du réel, au lieu de l'entraver. Par là s'expliquerait cette sorte de divination de la nature qui caractérise le génie. L'homme, en elïet, ne paraît pas tout à fait comme un étranger dans cet univers; il semble avoir quelque aperçu de Bes lois, avant de les découvrir. On dirait qu'il les connaît déjà de quelque manière, lorsqu'il y fait son entrée : ce qui semble

indiquer une source de pensées antérieure à loute pensée personnelle.

Voilà une théorie qui est faite pour plaire aux esprits que domine l'idée de l'évolution : il n'y a pas d'innéisme individuel; mais il y aurait une sorte d'innéisme héréditaire.

Toutefois, cette théorie est-elle fondée, et l'expérience lui fournit-elle un solide appui?

« Quand les familles, dit Goethe, se maintiennent longtemps, on peut remarquer que la nature finit par produire un individu qui renferme en lui les qualités de ses ancêtres et qui montre unies et complétées toutes les dispositions jusqu'alors isolées et en germe. Il en est de môme des peuples dont toutes les qualités s'expriment à la fois, si le bonheur le veut, dans un individu. C'est ainsi qu'on vit paraître en Louis XIV un roi français par excellence, et dans Voltaire l'écrivain le plus éminemment français qui se puisse imaginer, le plus approprié à la nation '. -

Il y a une part de vérité dans celle parole. Lag parents ne transmettent pas seulement le type

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