I. Entretiens 8itr In métaphysique p. 40, éd. Charpentier
à exécuter : car il est aisé, lorsqu'on fait quelque opération mécanique, de pensera tout autre chose ; mais il est extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire; ou, pour m'expliquer suivant mon système, d'employer son âme à regarder la marche de sa bête. Voilà le plus étonnant tour de force que l'homme puisse exécuter.
J'avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain, et quelque temps après, tandis que mon âme voyageait, voilà qu'une souche enflammée roule sur le foyer. Ma pauvre bote porta la main aux pincettes et je m'y brûlai les doigts '. »
Notre vie est pleine de ces actions, que nous dirigeons en réalité, mais d'un regard distrait; qui pénètrent dans l'orbe de la pensée, mais n'en reçoivent qu'une lumière douteuse et tremblante. Et c'est à cette catégorie de phénomènes qu'il faut rattacher, selon nous, ces cas de dédoublement simultané dont on a fait tant de bruit à notre époque. Ces cas étranges ne sont que le grossissement de ce qui se passe à tout moment dans nos occupations quotidiennes 2.
Nos actions ne sont pas les seuls phénomènes où
l. Xavier dbMaistre, Voyage autour de ma chambre, p. 17- 18, <:'iit. Oharpentier, 1847.
i. Voir nos articles Intitulés Hypnotisme et Personnalité et ptbliéa dani Le Oonttpondani Le 10 et le 2:> novembre 1894.
se révèle l'inconscient. Il apparaît aussi dans nos passions et souvent de la manière la plus inattendue. Il arrive parfois qu'une passion devient tout à coup et pour un temps le mobile dominant et dominateur de notre activité sans se révéler elle-même à notre amc en tourmente. Ellenous inspire despensées et des désirs, elle nous dicte des plans et des démarches, elle ébranle notre être tout entier, et nous continuons à ne pas soupçonner sa présence. Bien plus, nous nous évertuons assez souvent à trouver de bonnes et sages raisons qui légitiment notre conduite; cl tous ces beaux considérants sont l'œuvre d'une intelligence abusée, qu'une sirène inconnue retient dans ses chaînes.
Mme lloland aima pendant quelque temps un M. de la Blancherie, « manière d'écrivain ei philosophe qui tomba assez vile dans la fadaise et même dans le courtage philanthropique »; et, chose étrange, elle ne s'aperçut pas elle-même qu'elle l'aimai l. Mais, comme l'observe très finement Sainte-Beuve à qui nous empruntons ce trait, a les lettres à Sophie se ressentent aussitôt de ce grave événement intérieur; les post-scriptum à l'insu de la mère s'allongent ei se multiplient; le petit cabinet à jour où l'on écrit ne paraît plus assez sûr et la laisse en danger d'être surprise : «point de réponse à moins qu'elle ne soit intelligible que pour
moi soûle. Adieu! le cœur mebataumoindrebruit; je tremble comme un voleur » Il ne tient qu'à l'amie en ce moment de se croire plus nécessaire, plus aimée, plus recherchée pour elle-même que jamais. Avec quelle impatience ses réponses sont attendues, avec quelle angoisse! si cette lettre désirée arrive durant un dîner de famille, on ne peut s'empêcher de l'ouvrir devant tous; on oublie qu'on n'est pas seule, les larmes coulent, et les bons parents de sourire, et la grand' mère de dire le mot de toutes les pensées : « Si tu avais un mari et des enfants, cette amitié disparaîtrait bientôt et tu oublierais M"'Cannet. » Et la jeune fille, racontant à ravir cette scène domestique,se révolte, comme bien l'on pense, à une telle idée : « Il me surprend de voir tant de gens regarder l'amitié comme un sentiment frivole ou chimérique. La plupart s'imaginent que le plus léger sentiment d'une autre espèce altérerait ou effacerait l'amitié, qui leur semble le pis-aller d'un cœur désœuvré. Le crois-tu, Sophie, qu'une situation nouvelle romprait notre liaison? » Ce mot de rompre est bien dur; mais, pourquoi donc, ô jeune tille, votre amitié semble-t-elle s'exalter à ces moments mêmes où vous avez quelque aveu plus tendre à confier? Pourquoi le jour où vous avez reçu celui que vous évitez de nommer, le jour où il vous a fait I i rc les l'eu i 1 1rs 1 1 ('• | in m vcs d'un ou vragevei't ueux qu'il
achève, el où vous vous sentez toute transportée d'avoir découvert que, si l'auteur n'est pas un Rousseau , il a du moins en lui du Greuze, pourquoi concluezvoussi passionnémenllalettreà votre amie : « Reçois les larmes brûlantes et le baiser de feu qui s'impriment sur ces dernières lignes »? D'où vient que ce baiser de feu apparaît tout d'un coup ici pour la première fois? L'amitié virginale ne se donnc-t-clle pas le change ? Et pourquoi enfin, quand plus tard une situation nouvelle s'établit décidément, quand le mariage, non pas de passion, mais de raison, vient clore vos rêves, pourquoi la dernière lettre de la correspondance que nous lisons est- elle justement celle de faire part! La grand' mère allait un peu loin sans doute, mais n'avait-elle pas à demi raison? ' »
Si du domaine des émotions nous nous élevons vers celle autre région de l'âme où se manifestent soit les phénomènes représentatifs, soit les phénomènes appétitifs, la paît de l'inconscient diminue peut-être ; mais il ne s'efface pas complètement. Après trois mille ans de recherches, on discute encore et plus que jamais sur la nature de la représentation sensible, sur l'origine, l'essence et la
1. Portraits de Femmes, Madame Roland ; Paris, Garnier, 1876; voir aussi, dans La Sarcelle bleue par René Bazin, l'amour de Robert et de The'rèse.
valeur de l'idée, sur l'irréductibilité de l'acte libre au désir : tant il est vrai que nous n'atteignons que par leur extrémité les faits les moins obscurs de notre vie mentale, et qu'il reste comme des taches dans la partie la plus lumineuse de notre savoir !
Il y a dans les faits que nous pensons quelque chose qui déborde la pensée. C'est ce que l'on constate, lorsqu'on les considère en eux-mêmes; et la chose n'apparaît pas avec moins d'évidence, quand on vient à remarquer les rapports qu'ils soutiennent entre eux. Dites- nous, vous qui croyez à l'identité de la pensée et des choses, ditesnous au juste comment une représentation donnée évoque d'autres représentations, comment une idée ou une image suscitent en nous des émotions, ces émotions des désirs, ces désirs des mouvements? Apprenez-nous à voir en toute netteté l'action du motif sur la volonté, et l'action de la volonté sur le mouvement; essayez au moins de nous expliquer à fond comment on va d'une idée à une autre idée, en quoi consiste le lien qui rattache les unes aux autres nos notions abstraites, ce que c'est que cette nécessité logique qui les relie et en fait comme un chœur de bacchantes. Puisque votre conscience va aussi loin que l'être et le pénètre en linéique sorte, comme la
lumière fait le cristal, serez-vous embarrassés pour nous révéler, non point encore ce qui se passe au fond de la réalité, mais la nature intime des relations que soutiennent entre eux les effets conscients de la réalité? Le fait est en dehors de toute controverse: Entre les phénomènes conscients, aussi bien que dans ces phénomènes eux-mêmes, il y a quelque chose qui échappe à notre esprit, dont nous n'avons qu'une vague et flottante intuition.
Mais poursuivons encore notre analyse. Les faits conscients ne sont pas notre être; ils ne sont que le résultat de son incessante activité. Quel rapport y a-t-il entre les modes de notre vie consciente et leur sujet permanent? Qu'est-ce que ce sujet lui-même, considéré dans son essence? Les idéalistes l'ont-ils vu? Lorsque je m'observe moi-même, j'y trouve des représentations, des émotions, dos désirs, des mouvements; mais je ne sais point, par là même, quel r>i au juste le rapport de tous ces phénomènes à la cause profonde dont ils émanent; le passage de l'effet à la cause est un voyage que personne n'a jamais fait et qu'il est difficile de tenter. Je ne saurais, à plus forte raison, pénétrer par l'effort de mon esprit jusqu'au fond de cet être mental, d'où sort tout organisé le spectacle de mon existence intérieure : on ne va pas si avant dans le pays du Noumène, bien qu'on ait un écho de l'ac-
tivité qui s'y exerce. La substantialité de notre âme échappe à l'intuition : la conscience n'en atteint pas les profondeurs; elle y apparaît comme un rayon tremblant sur un abîme insondable.
Notre être se prolonge au delà de noire pensée; et notre être n'est pas toute la nature. En dehors de nous il y a une réalité qui n'est pas nous et qui forme la plus grande partie de l'immense univers. Le fait est peut-être moins difficile à établir qu'on ne le croit d'ordinaire. D'abord nos sens sont autant de fenêtres ouvertes sur le dehors, et il serait étrange que la nature se fût étudiée à façonner ces Bavants appareils pour ne recevoir que ce qui vient du dedans. Laplace disait des mouvements célestes : « Vai soumettant au calcul leur probabilité, on trouve qu'il y a plus de 200,000 milliards à parier contre un qu'ils ne sont point l'eiïet du hasard; une cause première a dirigé tous ces mouvements. » On peut, sans crainte, faire le même pari, lorsqu'il est question de l'extériorité de nos sensations; elles nous vienent d'un système d'objets qui ne dépend pas de nous. Tout est adaptation dans le monde, chaque chose s'approprie à son but, l'univers est empreint de finalité : c'est une loi que la science suppose toujours et vérifie à tout monuiil. Et, si tel es! l'aspect dominant de la nature, si l'harmonie en constitue le fond, nos organes sensoriels ne
s'ouvrent pas vainement à la périphérie de notre corps. Leur orientation nous indique qu'ils sont faits pour trafiquer avec un monde qui n'est pas en nous.
D'ailleurs, ce que l'induction nous permet de conclure, la conscience nous l'atteste directement: nous avons à chaque instant le sentiment plus ou moins vif d'une réalité extérieure; et ce sentiment s'élève jusqu'à l'évidence, lorsqu'il s'agit du toucher. Quand j'applique ma main au mur de ma chambre, j'entre en commerce avec un objel qui n'est plus moi-même, dont l'existence est indépendante de la mienne. Tout a 'abord, je sens une énergie qui s'oppose à l'énergie de ma conscience el qui, par là même, s'en distingue dans une certaine mesure; deux forces, dont l'une résiste à L'autre, ne peuvent être totalement identiques. De plus, cet objet qui me résiste et que j'appelle le mur de ma chambre, ne se rapporte pas à mon être comme l'un de mes membres. Lorsque je presse mon bras gauche avec mon bras droit, je sens aussi quelque chose qui s'oppose à mon activité ; mais dans ce quelque chose je me sens moi-même. Il en va tout autrement de la surface étendue dont je parle : je la sens el ne me sens pas en elle. Il faut donc qu'elle se situe au delà de la frontière de ma conscience, qu'elle ait un fond d'être que ma pensée ne soutient pas.
30fi L'IDÉE
Enfin, je puis mouvoir mon corps comme je le veux, au moins dans une certaine mesure. Je veux agiter mon bras, je fais un effort, et il s'agite; je veux avancer ou reculer, aller à gauche ou à droite, et je le puis. Le mur de ma chambre est un objet a l'égard duquel je reste impuissant : il a ses lois à lui, et il ne m'est pas donné de les modifier; c'est une réalité qui ne dépend pas de moi.
Cette indépendance m'apparaît avec plus de clarté, lorsque j'ai recours à l'expérimentation. Que dans quelque temps d'ici je vienne à mettre de nouveau la main sur le mur en question, j'éprouve une seconde fois le munie phénomène de résistance. Môme effet encore, si je répète l'expérience une troisième fois, et si souvent quejc la répète. D'où j'infère qu'il y a en dehors de ma sensation une réalité qui subsiste en son absence, une réalité qui porte en elle un principe permanent. L'astronomequi mesure l'orbite de la terre, ne saisit cette planète qu'à certains points de son parcours ; et ces points, il les relie à l'aide de lignes que l'expérience ne lui a pas fournies. C'est par une méthode analogue que le psychologue achève la preuve du monde extérieur. De ce qu'il peut à son gré retrouver un même objet da us les mômes conditions, il conclut que cet objet existe toujours. Non point que la réalité que nous constatons en dehors de nous, à travers le rideau
IDEE ET ETRE :ï07
de nos représentations sensibles, ne puisse se réunir dans un môme fond avec notre être lui-même. Il se peut, au point de vue du psychologue, qu'il n'y ait qu'une seule substance, dont les modes s'opposent les uns aux autres. Mais, quoi qu'il en soit de cette hypothèse, il reste constant qu'en dehors de nous il existe quelque autre chose et que ce quelque chose déborde bien plus fortement notre pensée que ne fait notre être lui-même.
Ainsi la réalité nous enveloppe comme un océan sans borne. De quelque côté que nous nous tournions, que nous regardions en nous ou en dehors de nous, nous pressentons toujours et dans ce que nous pensons et derrière ce que nous pensons tout un univers, dont les lois demeurent insondable l'impensable est la partie la plus vaste et la plus profonde de L'être.
Nous venons d'établir que l'idée n'est pas adéquate à l'être. On peut démontrer aussi qu'elle ne lui est pas essentielle : l'être etla pensée sont choses séparables.
Qu'on voie dans la mémoire un système de représentations que la conscience ne fait que retrou-
ver, ou une simple aptitude à reproduire les impressions et les idées une fois acquises, il n'en reste pas moins vrai qu'elle demeurequelquechosedetrèsréel en dehors de tout souvenir, par là même en dehors de toute pensée. De plus, comme nous ne percevons à la fois qu'un très petit nombre de nos idées, comme nos connaissances ne sortent du néant que par petits groupes pour y retomber peu après, il s'ensuit que la plus grande partie de notre science réside dans l'inconscient, habite une région de notre être où la pensée ne pénètre pas, est séparable de la pensée.
C'est là d'ailleurs un fait auquel l'étude de l'hypnotisme est venue donner un relief inattendu. On peut prouver que l'état somnambulique et l'état de veille ne renferment d'ordinaire qu'une seule et môme conscience, un seul et même moi.
En premier lieu, l'état somnambulique n'abolit pas l'état de veille; il l'englobe. En passant à l'état de sommeil naturel ou provoqué, le sujet ne perd pas de vue les représentations qui emplissent à ce moment sa conscience normale : il les conserve dans leur intégrité, tout en acquérant un nouveau champ de perception. « On peut même remarquer, comme l'observe M. IJinet, que le somnambule, quand il s'agit de rappeler certaines particularités de l'état normal, a plus de mémoire que la même
personne éveillée ' . » Le sujet, à l'état somnambulique, prend une conscience plus vive de ses représentations habituelles, loin de les voir s'effondrer en quelque sorte dans l'abîme de l'inconnaissable. « Le second état, dit M.Pierre Janet, possède ordinairement en plus le souvenir complet des actes et des idées de la veille normale : le sujet, pendant le somnambulisme, peut raconter ce qu'il a fait ou senti pendant la journée et connaît encore les mômes personnes. Une seule fois j'ai assisté à un somnambulisme de Rose, différant accidentellement des autres, pendant lequel elle ne reconnaissait plus et paraissait avoir oublié la plupart des événements arrivés depuis son séjour à l'hôpital. Mais ce cas est très rare et je ne l'ai point vu se reproduire2.» Les somnambules, dit M. Hichet, se représentent avec un luxe inouï de détails les endroits qu'ils ont vus jadis, les faits auxquels ils ont assisté. Ils ont pendant leur sommeil décrit très exactement telle ville, telle maison qu'ils ont visitée jadis ou entrevue n. »
Inversement, le somnambule, revenu à l'état normal, n'oublie pas radicalement ce qu'il a vu ou senti dans cette région mystérieuse où il s'est subi-